CONDAMNATIONS EPISCOPALES
es faussaires ? Je le répète, c'est une question totalement gangrenée par a fraude (IIe Lettre, p. 77, 78) ;
Attendu que ces qualifications odieuses atteignent la majorité des ivêques et des théologiens... [suit une longue série de considérants; n voici le dernier et le jugement lui-même] ;
Considérant, du reste, que l'auteur, ayant appartenu autrefois à totre diocèse, y a exercé les fonctions du saint ministère pendant quelles années; qu'il y a laissé de justes et nombreuses sympathies, et [ue par suite il nous appartient tout particulièrement de prémunir nos [iocésains contre le danger de ses présentes productions ;
A ces causes, le saint nom de Dieu invoqué :
Article premier.-— Avons condamné et condamnons les deux lettres usmentionnées, comme renfermant des propositions fausses, scandaeuses, outrageantes pour la Sainte Eglise romaine, ouvrant la voie à les erreurs déjà condamnées par les souverains pontifes, téméraires ! sentant l'hérésie.
Art. 2. — Faisons défense sous les peines de droit au clergé et aux idèles de notre diocèse de lire les dites lettres, de les communiquer stde les conserver chez eux.
Art. 3. — Etendons la même défense à tous les écrits que le susdit tuteur pourrait publier dans la suite en matière de théologie, à moins [u'ils ne soient revêtus de l'imprimatur canonique. //
Un post-scriptum ordonne que cette lettre épiscopale soit ne en chaire dans la cathédrale de Strasbourg, ainsi que lans les autres églises où les curés le jugeront à propos (i).
Une centaine d'archevêques et d'évêques marquèrent aussitôt leur adhésion à la lettre de Mgr Râss, ou suivirent son sxemple en envoyant à leur diocèse, soit des lettres analogues, soit celle même de l'évêque de Strasbourg, qu'ils déclaraient adopter (2).
Un grand journal de Paris annonça que la Curie romaine avait demandé à l'Oratoire le renvoi du Père Gratry. L'Oratoire avait résisté : ce qui lui valait d'être porté aux nues
(2) Un grand nombre de ces lettres sont reproduites dans C. \., 1393 sqq. Pour d'autres, les références sont indiquées, C. V., 1405 b.
par cette feuille. Cette information ayant été répandue par d'autres journaux, en particulier par le Messager de la Manche, le Père Durel, oratorien, supérieur du collège diocésain de Saint-Lô. écrivit au rédacteur de cette dernière feuille qu'un tel ordre n'était point venu de Rome, que l'Oratoire n'avait donc eu aucune occasion de lui résister, et n'avait aucun titre aux éloges des journaux. Il ajoutait que du reste Gratry avait cessé depuis dix ans d'appartenir à l'Oratoire.
Dans sa préface à une Quatrième Lettre, Gratry donne quelques explications sur la conduite qu'il a l'intention de tenir en face de toutes ces attaques. « Tant que je n'ai entendu s'élever contre moi que «les cris aigus et farouches » de quelques journalistes, je n'y ai pas fait attention, et j'ai laissé passer, en silence et patience, le torrent de mensonges, d'insultes et de calomnies. Mais si la science, si l'autorité légitime interviennent, alors voici quelles sont mes dispositions :
» Je suis soumis en tout à l'autorité de l'Eglise, selon mon devoir et selon ma foi. Cela n'avait pas besoin d'être dit.
» Quant à la science, j'ai déjà déclaré que j'accueillerais avec reconnaissance toute critique vraie, de quelque part qu'elle vienne. Je m'empresserai d'y faire droit et de me corriger. // Toutes les réponses, ou savantes ou courtoises, fondées ou non, qui me sont déjà parvenues, je les ai recueillies, pour m'en servir utilement. A plus forte raison accepterai^ e, dans les limites de ma conscience, les corrections qui viendraient d'un évêque, lors même que cet évêque n'aurait sur moi aucune autorité directe.
» Mais si même un évêque tirait de mes paroles des conséquences éloignées et illégitimes, pour me les reprocher, je réclamerais avec énergie et respect, je rétablirais nettement ce que j'ai voulu dire et, si mon texte n'était pas assez clair, je le corrigerais. »
f533-53il
REPLIQUES DE GKATRY 205
Il l'ait suivre comme exemple deux passages de la lettre de MK1' Riiss, et dit, sans donner le nom de l'évèque, qu'on ne l'a pas bien compris. Quant à sa phrase si souvent répétée sur l'école de mensonge, voici ce qu'il en est : « Quant à l'école de mensonge et d'erreur dont j'ai parlé, je maintiens ce que j'en ai dit, j'ai le droit d'appeler mensonges les fausses décrétâtes et les fourberies du Thésaurus grec j'ai le droit de nommer erreur l'emploi que des hommes de bonne foi et même des saints, ont fait de ces pièces fausses (qu'ils croyaient vraies. Et pour ceux qui osent dire que j'insulte l'Eglise romaine, ils commettent une iniquité. Dans ma Première Lettre, à propos des falsifications du XVIe siècle, j'ai dit : « Xi la papauté, ni l'Eglise, ni Dieu n'ont voulu le mensonge » (p. 77) ; et quant aux fourberies du Thésaurus, j'ai montré que ni le pape Urbain IV, ni le génie et la sainteté de Saint Thomas d'Aquin, n'ont pu les soupçonner. Enfin dans la Seconde Lettre (p. 02) j'ai écrit ceci: «Je déclare et crois avoir déclaré déjà que je n'accuse de mensonge et de fraude que deux hommes dont j'ignore les noms, savoir : le pseudo-Isidore et l'auteur du Thésaurus grec. » Mais quand j'accuserais de mensonge un ou plusieurs hommes, quels qu'ils soient, serait-ce donc accuser l'Eglise romaine? »
En fait, on n'est en droit de prêter à Gratry aucune intention perverse dans ses attaques excessives contre ses adversaires. Il est passionné, et dans sa passion il ne pèse pas les mots qu'il emploie, ne mesure pas leur portée. Il n'a traité de menteurs, dit-il, que deux personnages qui appartiennent depuis longtemps à l'histoire et dont il ignore les noms; dès lors, pense-t-il, ses expressions sont parfaitement excusables. // Mais comment qualifie-t-il tous ceux qui défendent l'infaillibilité du Pape et affirment qu'Honorius ne s'est pas trompé dans une décision ex cathedra'/ Ils sont pour lui « une école d'erreur, fondée sur la passion, l'aveuglement, l'emportement, école aujourd'hui décidée, sans rien voir et
sans rien entendre, à tout nier, à tout affirmer dans le sens où elle se précipite (i) ». Ceux dont il parle ainsi ne sont pas des inconnus du IXe et du XIe siècle, ce sont les noms les plus fameux de la théologie catholique et cinq cents évêques du concile œcuménique réuni en ce moment-là même. Par une telle accusation qu'il ne se lasse pas de répéter, ne fait-il pas à tous ces hommes la plus sensible des injures, et cela uniquement parce qu'ils ne veulent pas accepter pour vraies les idées que lui, étranger aux débats théologiques, regarde comme seules justes? Adressée à la majorité des Pères du concile, l'accusation de Gratry devient la pire des insultes. Pour des savants c'est une grave injure de s'entendre dire : vous affirmez ce qui vous plait, vous niez ce qui ne vous plaît pas, en fermant les yeux et les oreilles à toutes les raisons de vos adversaires. Pour un évêque assistant à un concile, on ne peut lui faire de plus grave offense que de l'accuser de vouloir transformer une idée préconçue en dogme imposé à la foi de toute l'Eglise, de poursuivre passionnément ce but sans s'appliquer à aucune sérieuse recherche préalable, et d'être sourd et aveugle pour toutes les difficultés qu'on pourrait opposer. — Gratry n'a-t-il pas en outre accusé ceux qui composèrent le bréviaire à la fin du XVIe siècle de fraude consciente? Or, ces hommes avaient été choisis par le Pape, et c'est lui qui leur avait confié cet important travail. De plus, ni le pseudo-Isidore, ni l'auteur du Thésaurus n'auraient dû être accusés purement et simplement de fraude et de mensonge. Les savants qui connaissent un peu le caractère de ces falsifications et les circonstances au milieu desquelles vécurent leurs auteurs, s'expriment d'ordinaire avec plus de circonspection. La condamnation des lettres de Gratry par Mgr Râss et tant d'autres évêques était donc parfaitement justifiée.
(1) Première lettre, p. 35. Voir plus haut, p. 193 sq.
RÉFUTATIONS DE M8* DECHAMPS 207
Avant d'étudier le contenu de la quatrième de ces lettres, nous devons l'aire connaître la deuxième et la troisième de M>'r Dechamps //."
La deuxième contient la lettre de Sergius à Honorius, la première réponse de ce dernier, et une partie de la seconde. Mgr Dechamps prouve que ces lettres d'Honorius ne contiennent aucune définition de foi : « Pour faire des lettres d'Honorius des jugements dogmatiques ou des définitions ex cathedra, vous dites que le pape écrivait comme pape, à propos d'une controverse qui agitait l'Eglise orientale, et que par conséquent les lettres d'Honorius sont évidemment dogmatiques. Mais il ne s'agit pas desavoir si ces lettres traitent une question dogmatique : il s'agit de savoir si elles la décident (i). » Les lettres d'Honorius ne sont donc pas des définitions. Du fait qu'elles ont fait condamner le pape Honorius comme hérétique par le sixième concile, il ne s'ensuit pas qu'on puisse les alléguer contre l'infaillibilité du pape parlant ex cathedra (2).
Mgr Dechamps montre ensuite que dans ces lettres le pape n'a nullement enseigné le monothélisme; il y professe plutôt la doctrine contraire (3). Prévenant la réponse que devait faire Gratry, que les conciles avaient traité Honorius d'hérétique, l'archevêque commence par le renvoyer à MgI Ginoulhiàc : c'était un des adversaires les plus résolus de la définition de l'infaillibilité, mais il enseignait que, malgré les affirmations apparentes des conciles, Honorius n'avait pas été hérétique (4). Avant d'en venir lui-même aux conciles,' Mgr Dechamps examine les paroles des papes que Gratry avait citées également comme écrasantes contre Honorius (5).
(1) Op. cit., pp. 22-23.
(2) Ibid., p. 25.
(3) Ibid , p. 29 sqq.
(5) Première lettre, p. 25 sqq.
Il y avait en particulier trois lettres de Léon II. Écrivant aux évêques d'Espagne, ee pape s'exprimait ainsi : « Tous ceux qui, par leur crime contre la pureté de lu tradition apostolique, ont été frappés d'une éternelle condamnation, savoir : Théodore de Pharan, Cyrus, Sergius, aussi bien qu'Honorius, qui, manquant au devoir de son autorité aposlolique au lieu d'éteindre la flamme de l'hérésie, la fomenta en la négligeant.» «Vous voyez, dit M-1' Dechamps, comment Saint Léon distingue entre ceux qu'il accuse de crime contre la pureté de la tradition, et Honorine, qu'il accuse unique ment d'avoir manqué au devoir de sa charge en négligeant d'éteindre la flamme de l'hérésie allumée par les autres. » En écrivant au roi Erwig, à l'empereur et aux évéqu orientaux, Léon fait de nouveau la même distinction (i).
Vient alors la confession de foi qu'émettaient les papes à leur élévation sur le trône pontifical; Gratry l'avait citée ( également comme flétrissant, ainsi que le sixième concile, l'hérésie d'Honorius. Or, M ^'Dechamps montre que. là aussi comme dans les lettres de Léon II, on distingue entre 1 auteurs de l'hérésie et Honorius. Voici, en effet, le texte cette profession de foi : « Xous confessons la doctrine de Pères du VIe Concile œcuménique... qui enchaînèrent sous les liens d'un perpétuel anathème... les auteurs de ce nouve dogme hérétique, Sergius, Pyrrhus, Paul et Pierre d Constantinople, en même temps qu'Honorius, qui fomenta leur détestable enseignement. :» (3)
Il ne restait donc, pour écarter les difficultés soulevées par le cas d'Honorius. qu'à expliquer les paroles du quatrième concile.
M6* Dechamps avait déjà cité des théologiens qui se tiraient d'embarras en admettant que le concile avait eu
(1) Deuxième lettre, p. 36sqq.
(2) Gratry, Première lettre, p. 31 sqq.
(3) Dechamps, toc. cit., p. 43.
RÉPONSES DE Mgr DECHAMPS 209
sous les yeux un texte falsifié de la lettre d'Honorius à •Sergius. Mais cette supposition n'est pas nécessaire. Dans cette seconde lettre, Msr Dechampa propose deux explications peu différentes l'une de l'autre et qu'il emprunte à 4om Guéranger et à la Civilta; Gratry pourra, dit-il, choisir l'une des deux : chacune résout la difficulté. Voici donc la solution donnée par dom Guéranger : c'est la seule dont le Père Gratry se soit occupé dans sa réponse.
Dom Guéranger rappelle que le concile ne saurait avoir de valeur définitive sans le pape. Pour avoir force de loi, ses décisions ont besoin de la confirmation du pape, et elles n'obtiennent ce caractère législatif que dans la mesure où s'étend cette confirmation. Or, Saint Léon a confirmé le «concile par une lettre adressée à l'empereur. // Dans cette lettre, il proclame la parfaite orthodoxie de la définition rendue par les Pères sur la question dogmatique qui avait été l'objet du concile, il confirme cette définition par l'autorité ■du Siège apostolique et assigne à ce concile le sixième rang parmi les synodes œcuméniques. Le pontife passe ensuite aux anathèmes que le concile avait joints à sa définition, et «'est alors qu'il faut voir en quelle manière il accepte, dans «on jugement souverain, la condamnation que le concile avait portée contre Honorais. Nous venons de voir que celui-ci avait mêlé dans son décret le nom d'Honorius à ceux de Théodore de Pharan, de Sergius, Pyrrhus, Paul et Pierre de Constantinople, et de Cyrus d'Alexandrie Saint Léon n'accepte l'anathème qu'en faisant cesser cette promiscuité. Il réunit dans un anathème commun Théodore de Pharan, Cyrus d'Alexandrie, Sergius, Paul et Pierre de Constantinople, qui avaient été hérétiques dogmatisants. Quant à Honorius, le pontife le frappe à son tour, mais il crée pour lui une classe spéciale : « Et aussi Honorius, dit-il, qui n'a pas fait resplendir de la doctrine apostolique cette Eglise apostolique (de Rome), mais, par une trahison profane, a
laissé la foi, qui doit être sans tache, exposée à la subversion (i). »
« Voilà donc le VIe Concile œcuménique, le voilà dans sa teneur véritable. C'est le suffrage du pontife romain qui l'a i'ait œcuménique comme tous les autres; il est œcuménique en tout ce que le pontife romain a accepté, et il ne l'est pas dans le reste; de même que le IIe Concile ne l'est pas dans les décrets que Saint Damase n'accepta pas; de même que le concile de Chalcédoine ne l'est pas dans le fameux canon que Saint Léon le Grand refusa de confirmer. //
» Le R P. Gratry doit voir que je suis de bonne foi. Je lui accorde que le VIe Concile a condamné Honorius. Au point de vue historique, j'admets la condamnation de ce pape comme hérétique par le concile, parce que, maintes fois, dans le cours des sessions et aussi dans les acclamations, L'assemblée usa de cette liberté; mais le vrai VIe Concile, celui auquel le pontife romain a donné la forme nécessaire et canonique, celui qui s'impose au respect des fidèles, a seulement flétri Honorius comme un gardien infidèle du dépôt de la foi. mais non comme ayant été lui-même sectateur de l'hérésie. La justice et la vérité nous interdisent d'aller plus loin (2). »
Cette solution de la difficulté nous paraît décisive : il n'y a pas a chercher dans le VIe Concile la preuve de l'hérésie d' Honorius,
Mgl Dechamps ajoute ensuite : « Il en est de même, à plus forte raison, du Vil et du VIIIe Concile, dont les paroles
(1) M" Dechamps (loc. cil., p. 44, note 1) l'ait remarquer que la traduction dcMaaaourj , que lui-même a donnée un peu plus haut (p. 39), est beaucoup plus exacte. Le texte grec dit :
" Nous frappons aussi de l'anallième Honorius qui ne s'est pas efforcé de conserver pure cette Eglise apostolique en enseignant la tradition apostolique., mais a permis que la loi sans taclie lût souillée par une trahison profane. »
(2) Ibid., p. 45 sq. — Guéranger, Défense, etc., p. sqq. — Cf. avec cette solution de la question d'Honorius l'article fondamental publié à ce sujet par Grisar dans le Kirchenlea icon de Welxer cl Weltes 2' édition) VI, 230.
RÉPONSES DE Mgr DECHAMPS 2 H
se bornent à reproduire avec moins de force celles du VI' \ et que l'on ne peut entendre autrement, non plus que la profession de la foi des papes sous l'autorité desquels ces conciles se sont réunis (i). »
Dans ce qui suit, l'archevêque de Malines attire l'attention sur les paroles adressées par le pape Agathon à ses légats au concile et que le concile s'est lui-même appropriées : « La brillante lumière de la foi depuis les bienheureux apôtres Pierre et 1*11111 est parvenue jusqu'à notre bassesse par la succession ininterrompue de leurs successeurs; elle s'est conservée pure et sans tache sans que jamais l'hérésie l'ait obscurcie ou que l'erreur l'ait souillée (2). » D'après cela, ne faudrait-il pas croire que, dans son décret sur les hérétiques, le VIe Concile n'avait nullement l'intention d'accuser un pape d'hérésie, Honorius, par conséquent, pas plus qu'un autre, du moins dans une décision ex cathedra? //
La Troisième Lettre de Mgr Dechamps s'en prend à l'affirmation de Gratry, qu'au XVIe siècle le bréviaire avait été falsifié, pour y faire disparaître dans la leçon de l'office de Saint Léon le nom d'Honorius. Ici encore l'archevêque emprunte sa réponse à la brochure de dom Guéranger. En voici la substance : Suivant un vœu du concile de Trente, le pape Pie V avait institué une commission pour la réforme du bréviaire. Naturellement la première chose à faire pour cette commission était de supprimer les fautes qui s'étaient glissées dans le bréviaire. Or, c'était une fausseté qu'Honorius eût été un hérétique ; la leçon de l'office qui le rangeait parmi les hérétiques contenait donc une erreur; la commission eut, par conséquent, raison de la faire disparaître. Sans doute, si le bréviaire était un recueil de documents, la commission aurait commis un faux en effaçant le nom d'Honorius dans
[i) Loc. cit., p. 49.
(2) Ibid., p. 50.
le décret du VIe Concile. Mais, dans le bréviaire, c'est la vie des saints que l'Eglise veut retracer, et pour cela elle ne s'attache pas à un texte, mais à la vérité. « Voilà donc renversé tout l'échafaudage du R. P. Gratry !... Honorius mêlé injustement aux monothélites et rayé de leur liste au nom de [la vérité] et de l'histoire... Que reste-t-il maintenant de tant d'efforts tentés pour faire du scandale? Le P. Gratry, égaré par de perfides amis, s'est oublié jusqu'à traiter d'infamie une correction que la critique la plus vulgaire exigeait (i). » Nous arrivons à la Quatrième Lettre de Gratry. L'auteur commence par déclarer qu'outre M8* Dechamps, ses principaux adversaires sont dom Guéranger et de Margerie. Dans sa troisième lettre Mgr Dechamps a renvoyé à dom Guéranger. Pour cette raison, et aussi parce que l'érudit bénédictin est considéré comme le plus savant et le plus dangereux de ses adversaires, c'est à lui que s'attachera Gratry dans sa réponse (2).
Après la réfutation d'une série de reproches accessoires, où il croit avoir été blâmé à tort par dom Guéranger, il aborde la question de la mutilation du bréviaire.
Voici comment en dix paragraphes (3) il critique la manière dont dom Guéranger défend la suppression du nom jd'Honorius dans l'office de Saint Léon /
Personne ne peut nier, remarque-t-il, que, dcins la profession de foi des papes, depuis le VI6 Concile et pendant plusieurs siècles, Honorius ne soit anathématisé comme hérétique (4). .. On ne peut nier davantage que les anciens bréviaires romains, dans la leçon de Léon II, depuis l'introduction de son office peu après le VIe Concile, jusque vers le
(1) Loc. cit., p. 6. — Guérangbr, loc. c, p. 27.
(2) Quatrième Lettre, p. 10.
(3) /6ifi.,p.52sq.
(4) Mais dans cet anathèmeil est distingué de ceux qui ont propagé posititenient l'hérésie, tandis que lui n'a été coupable que de négligence. Voir plus haut.)
RÉPONSES DE Mer DECHAMPS 21 3"-
XVIIe siècle, c'est-à-dire pendant près de huit à neuf siècles, ont énoncé la condamnation [d'Honorius comme hérétique et monothélite... Mais voici que les bréviaires nouveaux, dans la réforme du XVIe siècle, conservent la leçon et parlent du VIe Concile et enlèvent le nom d'Honorius comme avec un grattoir (i). » Gratry en conclut simplement qu'un faussaire a entrepris de mutiler le bréviaire et se donne beaucoup de mal pour montrer qu'une telle affirmation n'a rien d'injurieux pour l'Eglise romaine. En revanche, il ne s'occupe pas de la raison alléguée par dom Guérangcr, à savoir : qu'il ne saurait être question de faux et de mutilation. Ce qu'il s'agitde savoir. [en effet, c'est si, oui ou non,Honorius a été hérétique. S'il n'a pas été hérétique, c'est avec raison qu'on a effacé son nom et il n'y a pas de faute dans le nouveau bréviaire, mais dans l'ancien.
Dom Guéranger avait montré qu'Honorius n'était nullement hérétique au sens de Gratry, et cela malgré les trois conciles si souvent invoqués par l'ancien oratorien : celui-ci consacre onze paragraphes (2) à réfuter la solution de dom Guéranger.
« Ce qui, dans cette question, dit-il, est immuable et absolument supérieur à tout effort de l'école adverse, c'est le fait des trois conciles œcuméniques condamnant Honorius dans leurs décrets de foi. Qu'est-ce que l'audacieux défenseur va entreprendre contre ces trois décrets de foi, portés de siècle en siècle, à cent ans de distance, par trois conciles œcuméniques, c'est-à-dire par l'Eglise entière répétant, par trois fois, la même déclaration? Le voici : il introduit une théologie nouvelle des conciles. Il enseigne ceci : « Le texte » canonique des conciles ne se trouve pas dans les canons » des conciles; il se trouve uniquement dans la lettre dm
(1) lbid., p. 52 sq.
(2) Op. cil , p 61 sq.
» pape qui approuve le concile. // Cette lettre est le vrai » texte, le texte canonique, théologique, dont on peut arguer. » Quant au texte même des canons ou décrets de foi, ce texte » pesé, arrêté, proclamé et promulgué par les conciles, ce » texte n'est plus rien... Aucun lecteur assurément ne pourra » croire à l'existence de cette théologie. » Gratry rapproche ensuite le décret dans lequel le VIe Concile condamne Honorius et la phrase de la lettre de Léon II que nous avons citée plus haut, puis il s'écrie : « Or, de ces deux textes, quel est le texte vrai du concile? Réponse : c'est le texte de Saint Léon. »
Tout le inonde le voit, la pensée de dom Guéranger est ici complètement défigurée. A la question : De ces deux textes, quel est le vrai texte du VIe Concile? il ne donne nullement pour réponse ce non-sens : Les paroles de Léon II sont ce vrai texte, mais bien : Ce sont les paroles mêmes du concile. Mais ee décret formulé par les Pères n'a aucune autorité avant d'être approuvé par le pape, et s'il est approuvé, il n'a d'autorité que dans la mesure même où le pape l'approuve. Dom Guéranger ne dit pas du tout les paroles que lui prête Gratry : « Ici (c'est-à-dire dans la décision du pape) voilà donc le VIe Concile œcuménique, le voilà dans sa teneur véritable (i)... » Mais dom Guéranger dit : Ici dans le décret confirmé par le pape, nous avons la vraie décision conciliaire, c'est-à-dire celle qui a force de loi. Avant cette confirmation pontificale, le décret formulé par le concile n'a pas plus force de loi que, dans un Etat constitutionnel, un texte législatif formulé par un parlement n'oblige avant d'avoir reçu l'assentiment du roi.
Quant à son second adversaire, de Margerie, Gratry cherche principalement à le réfuter d'après l'ouvrage récemment paru de Mgr Héfelé : Causa Honoriï l'apae. Comme
REPONSES DE M6* DECHAMPS 215
nous devons nous occuper plus loin de cet écrit, nous laisserons de côté la dernière partie de la quatrième lettre de Gratry.
M>'' Dechamps publia, lui aussi, une quatrième brochure (1). Il y attaque surtout la deuxième lettre de Gratry ; celui ci avait prétendu (pie l'archevêque de Malines avait travaillé sur des documents faux et que les théologiens en général, sur la question de l'infaillibilité, s'étaient laissés induire en ■erreur par les fausses décrétâtes et par des textes fabriqués après coup. //
<c Je n'ai travaillé, répond Mgr Dechamps, ni directement ni indirectement sur de faux documents » et il énonce les fondements sur lesquels il s'appuie (2). Il n'est pas exact non plus que, dans leur défense de cette doctrine, Melchior ■Cano, Bellarmin et Saint Alphonse de Liguori se soient appuyés presque exclusivement sur les fausses décrétales. « J'ai sous les yeux les ouvrages de ces grands hommes, écrit M*-'1' Dechamps, et si, de votre côté, vous vous donnez la peine de les considérer avec quelque peu d'attention, vous rougirez de votre assertion. Tous les trois appuient leur thèse sur l'Ecriture Sainte, sur les textes authentiques des Pères, sur les conciles généraux, sur la véritable histoire •ecclésiastique, sur l'usage constant de l'Eglise et sur des raisons théologiques décisives. C'est sur ces assises que repose leur thèse, sur ces vraies pierres de granit que vous n'ébranlerez pas (3). » « Melchior Cano, avait dit le P. Gratry, Bellarmin et Liguori s'appuient principalement sur les bases que nous venons de voir, » c'est-à-dire sur les décrétales du pseudo-Isidore. Mais, répond Mffr Dechamps, Cano 11e cite pas que les fausses décrétales dont il admet l'authenticité: il emprunte, en outre, des preuves décisives à la Sainte
(1) Lettres au R. P. Gratry. Quatrième lettre. Paris, 1870.
(2) Op cit., p. 4.
(3) Ibid., p. A.
Ecriture, aux conciles, aux Pères et à l'histoire; Bellarinin> ne cite que deux passages des fausses décrétales; saint Alphonse de Liguori aucun. Celui-ci, après avoir démontré sa thèse par les Ecritures, les conciles et les Pères, se borne à indiquer les noms de quelques-uns des papes dont Melchior Cano cite les décrétales ; encore ne t'ait-il cela qu'accidentellement, à l'occasion du pouvoir du Pape en général* dans sa grande Théologie morale où le saint auteur s'occupait de tout autre chose. Mais lorsqu'il a traité la même question ex professa, c'est-à-dire dans ses traités dogmatiques, il a parfaitement caractérisé la collection des décrétales du pseudo-Isidore (i). Dans la deuxième partie de sa lettre, M-1 Dechamps s'étend principalement sur cette collection (2).
La quatrième lettre de Gratry termina la controverse. A l'apparition de la seconde, dom Guéranger écrivait : // « Le R. P. Gratry poursuit ses courses aventureuses dans unerégion où jamais il n'avait mis le pied jusqu'ici (3). » Et, de fait, la lecture de ces lettres montre bien qu'il n'avait pas les connaissances suffisantes pour traiter une si difficile question théologique. D'après M>'r Dechamps, il était poussé par d'autres à ce travail : « Vous et ceux qui vous poussent, lui écrit il, vous avez donc perdu la foi à cette promesse de Jésus-Cbrist, puisque la peur vous agite en présence d'un concile général? Je dis aussi ceux qui vous poussent, et j'ajoute ceux qui vous aident, car je sais qu'on vous aide et qu'on vous pousse : Nihil est occultum quod non scietur, et
2) Une étude plus développée } esi coDsacrée dans A. de Margerie. Les Fausse Décrétales et les Pères de l'Eglise. — Seconde lettre au R. P. Gratry, 2' édition. Paris- Nancy, 1870. —La première lettre du même auteur est intitulée : Le Pape Honorius et le bréviaire Romain. La troisième : L'Infaillibilité. La quatrième, simplement : Quatrième lettre au li. P. Gratry. On peut y rattacher : Réponse à M" Héfelé pour faire suite aux lettres au R. P. Gratry. Paris-Nancy, 1870.
;3 Deuxième défense, p. 1.