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CHAPITRE IV

La Polémique en France.

Les Mandements épiscopa'ux sur le Concile.

Dans une lettre pastorale do mois de février, Mgr Pie mettait ses diocésains en garde contre ce qui se publiait en France contre le Concile. Il disait que si, comme Saint Paul, il avait prévu l'avenir, il aurait pu leur adressera son départ les paroles mêmes de l'Apôtre quittant Ephèse : « Je sais qu'après mon départ viendront chez vous des loups ravisseurs qui n'épargneront pas le troupeau. » (Act. 20,29.) Bientôt après, voyant tout ce qu'on écrivait pour ruiner l'autorité du Concile, beaucoup d'autres évêques lurent amenés de même à justifier devant leurs fidèles la grande assemblée. //

Un travail [dus étendu sur ou, plutôt, contre le Concile parut le 14 février dans le Moniteur Universel sous ce titre: La situation des choses à Rome (1). Il fit sensation non seulement en France, mais aussi à Rome, en Allemagne et ailleurs. L'article n'était pas écrit sur un ton amer : il paraissait inspiré, au contraire, par une bienveillante sollicitude pour le Concile: mais, à la façon dont il décrivait la situation à Rome, on devait croire (pic le Concile était en pleine désorganisation, et il ne paraissait guère que les choses pussent mieux aller à '."avenir.

1 Cet article fut reproduit en tête delà brochure publiée en juin suivant : La liberté nu Concile, etc. Les journaux français et étrangers hostiles au Concile l'utilisèrent soigneusement pour leur but, les bons catholiques le réfutèrent. De Rome, L. Veuillot écrivit une série de lettres pour le combattre. L. Veuïllot, Home pendant le Concile, I, Paris 1872, p. 275 sq.

Dans l'introduction, l'auteur se plaint de ce que le Concile soit déjà réuni depuis prés de deux mois et qu'aucune décision n'ait pu encore aboutir. Découvrir les causes de ce l'ait, tel est le but de son écrit.

La première erreur a été, d'après lui, d'avoir voulu tenir le Concile avant le Concile (i), d'avoir appelé pour cela des théologiens et des eanonistes qui, malgré la grande valeur de beaucoup d'entre eux, avaient été choisis avec parti pris et étaient des théoriciens plutôt que des hommes d'affaires. On avait eu l'illusion de croire que les évêques du inonde entier, hommes pacifiques et éclairés, au courant des discussions théoriques comme des difficultés pratiques, se contenteraient, à leur arrivée à Rome, de donner leur sanction au travail des théologiens et des eanonistes. On croyait peutêtre faciliter le travail des évêques, mais on leur préparait ^n fait les plus sérieuses difficultés. En outre, on ne leur avait pas envoyé avant le Concile les travaux des commissions, ce qui leur eût permis d'étudier d'avance les questions; arrives au Concile, ils ne pouvaient pas librement exposer leurs propres idées et dans leur propre langue, mais ils avaient devant eux un texte, provisoire sans doute, mais rédigé complètement en dehors du Concile. — Tels étaient les dires du Moniteur. Or, si l'on parcourt les noms des

l) C'est là un reproche fréquemment renouvelé. Et pourtant c'est dans sa sollicitude pour le concile que Pie IX conçut et mena à bonne fin au i prix de grands sacrifices, le projet de faire préparer par des théologiens les | matières et de faciliter ainsi le travail des évêques. La liberté de leurs décisions était d'ailleurs complètement sauvegardée. « Volumua et mandamus, disait le règlement, ut. schemata decretorum et canonum ab iisdem viris [les théologiens et les eanonistes] expressa e! redacla, quae Nos nulla Nostra approbatione muni la, | intégra intègre Patrum cognitioni reservavimus, vsdem Patribus in congregationem , [lieneralon] collectif* ad examen et judicium subjiciantur . » (C. V. 226; Il en fut ainsi i en pratique. Les Pères traitèrent les schémas qui leur furent présentés avec la I plus entière liberté, critiquant, approuvant et rejetant l'ensemble de ces schémas et leurs parties, comme il leur semblait lion. Des cinq schémas qui furent ■présentés jusqu'au 22 février, il n'y en eut pas un qui obtint l'agrément des Pères Tous furent renvoyés aux Depulations pour être modifiés.

théologiens appelés d'Allemagne : Moufang, Héfelé, Gieser Heuser, Ilergenrôtter, Hettinger, on pourra s'étonner de voir refuser l'expérience pratique aux théologiens des commissions préparatoires. Cette expérience manquait encore moins aux théologiens choisis dans les congrégations romaines, et qui, dans ces congrégations, avaient continuellement à s'occuper des affaires de toute l'Eglise. D'ailleurs, les théologiens choisis pour rédiger les décrets dogmatiques avaient moins besoin de l'expérience des affaires que d'une solide théologie et d'une connaissance avertie du mouvement scientifique, toutes choses qui ne leur ont, assurément, pas fait défaut. Quant à l'exclusivisme avec lequel ils auraient été choisis, il est tout justifié par ce fait qu'avant tout il fallait exiger d'eux une doctrine parfaitement orthodoxe, entièrement exempte d'idées singulières, suspectes ou erronées. Quant à savoir si un théologien possédait cette doctrine irréprochable, on pouvait, à bon droit, croire le Pape et ses conseillers plus capables d'en juger que M. Rey, qui avait signé l'article du Moniteur.

Il semble donc que le reproche se réduise principalement à ce fait, que les projets de décrets étaient soumis aux Pèressous une forme préalablement arrêtée. Par là, selon Rey, on retardait le travail des Pères, et les décrets auraient été plus vite portés s'il n'y avait eu aucun travail préparatoire, si lessept cents membres du Concile, accourus de toutes les nationsdu monde, s'étaient mis à composer et à rédiger les décrets sans le secours de projets préalables et uniquement avec les idées que chacun apportait des divers points du globe. La simple réflexion, et mieux encore l'expérience et l'exemple de toutes les assemblées législatives, prouvent aisément que cela est faux. // « Toute l'argumentation [de M. Rey] contre la préparation du Concile, dit un peu vivement L. Veuillot, me paraît complètement absurde. Les lois ne sont pas faites par ceux qui les proposent, elles sont faites par ceux qui les

I, ARTICLE DU MONITEl'R 22i

discutent et qui les votent ; mais pour avoir toute leur vertu et toute leur autorité, il faut qu'elles soient préparées, proposées, discutées et confirmées. C'est ainsi qu'on opère dans toutes les sociétés : proposition, discussion, résolution, sanction (i). » Il n'est pas plus juste de reprocher que les schémas n'aient pas été envoyés aux évoques avant le Concile Cet -envoi des projets choisis pour être soumis au Concile eût donné aux publicistes de toute tendance l'occasion de les discuter avant même la réunion du Concile et de provoquer par là dans les esprits un trouble considérable. Du reste, les -questions à discuter n'étaient point neuves pour les évêques, nui étaient après tout des théologiens de profession, et elles n'étaient pas tellement difficiles que, pendant le Concile même, le temps dont ils disposaient ne suffit pas à les mettre nu point.

Le deuxième grief était que le Pape avait lui-même fait le règlement, sans les évêques. « Le Concile du Vatican, dit Rey, n'a pas même eu à nommer un seul de ses officiers; ions ont été choisis d'avance par le Pape, même les secrétaires et les scrutateurs. Et ce qu'il faut ajouter, c'est que le règlement donné au Concile par le Saint-Père a été conçu -dans des vues singulièrement restrictives de la liberté des évêques (2). »

Rey se plaignait ensuite qu'aucune proposition émanée des Pères ne pût arriver au Concile qu'en passant par la commission pontificale et après avoir été acceptée par le Pape. Ce grief n'est pas plus fondé que les autres; car, celui-là seul qui a convoqué le Concile a le droit de déterminer en dernier ressort de quels sujets il doit s'occuper, et. comme le remarquait Héfelé dans la commission préparatoire, «c'en serait fait de l'ordre si chaque évêque pouvait, à son

(1) Rome pendant le Concile, I, 278 sq. <2) Voir II* volume, p. 57 sq.

gré, déposer des projets de décrets et obliger de sa propre autorité le Concile aies discuter (i). // Rey concluait que pur cette restriction, la liberté reconnue aux Pères de soumettre leurs désirs au Concile devenait complètement illusoire ou plutôt était purement et simplement supprimée; mais c'est là, au fond, une insulte pour le Saint-Père et pour la congrégation réunie par lui, car c'est dire que le Saint-Père et la congrégation rejetaient arbitrairement de bons projets. La congrégation n'avait pas été réunie pour empêcher des projets bons et sérieusement motivés de parvenir devant le Concile, mais pour que, écartant les autres, elle pût soumettre au Concile, à leur temps et en bon ordre, les propositions vra i m eut intéressantes .

Rey critique particulièrement les quatre députations, d'où le concile avait exclu tous ceux de ses membres en qui il soupçonnait un reste de gallicanisme. Ne pouvant dire que le Pape avait nommé ces députations de sa propre autorité,

— puisqu'elles avaient été entièrement élues par le concile,

— Rey n'a d'autre ressource que de trouver ces choix mal faits. « Ces élections, dit-il, ont été faites sans connaissance de cause par les évêques, ou plutôt par la Cour de Rome, sur des listes distribuées par elle, et dans un sens aussi exclusif que la commission nommée par le Pape. » — Nous retrouvons ici la fausse accusation souvent répétée par les ennemis du concile, que la curie aurait imposé aux électeurs les noms à élire, tandis que l'histoire écrite d'après les actes (2) montre que les électeurs ont composé leurs listes et arrêté leurs choix en toute liberté.

Il prétend enfin que les élections ont eu lieu sans qu'on connût les personnes. Mais vers la fin de ce même paragraphe quatrième, Rey formule un nouveau grief qui fait justice du

(1) Voir II' vol., p. 62 sq.

(2) Voir II* vol., p. 84 sq.

premier L'issue du vote, dit-il, a rendu évident ce fait significatif que « tous les évêques soupçonnés ou connus pour n'être pas favorables à la définition de l'infaillibilité ont été systématiquement et inflexiblement écartés : ce motif a été la raison certaine et décisive des choix et des exclusions. C'est ainsi que tous les évoques allemands de Fulda ont été absolument proscrits [?], de même que les archevêques et évêques de Paris, de Grenoble et d'Orléans. » //

Or, plus haut, le même auteur affirmait que les électeurs avaient choisi au hasard sans connaître les personnes ! Mais c'est précisément en se basant sur ce qui divisait le concile en deux fractions inégales qu'ils avaient fait le départ entre les candidats! S'ils ne voulaient ni de l'archevêque de Paris, ni des évêques de Grenoble et d'Orléans comme membres de la Députation, c'est précisément parce qu'ils connaissaient leur sentiment sur cette question de l'infaillibilité, qui touchait à tant d'autres. Et n'avaient-ils pas le droit de choisir librement? Pourquoi les électeurs de l'autre parti mettaientils exclusivement en avant des candidats qui s'étaient montrés hostiles à la définition de l'infaillibilité? Les évêques français de ce parti présentèrent pour la Députation de la foi NX. SS. Darboy, Ginoulhiac, Dupanloup et David, adversaires déterminés de cette définition; et les évêques qui y étaient favorables n'auraient pas eu le droit, à leur tour, de voter exclusivement pour des évoques de leur parti?

Le cinquième paragraphe critique la manière dont le concile avait été réuni, visant le nombre excessif des Italiens et la convocation des Vicaires apostoliques. — Nous connaissons déjà ce grief par les écrits de Dollinger. En fait Rey ne peut établir que la manière dont le concile a été convoqué le rend irrégulier qu'en se fondant sur l'erreur de Dollinger, à savoir : que, les évêques représentant leurs diocèses à la manière de députés, la valeur de leurs voix doit se mesurer à l'étendue des diocèses qu'ils repré-

sentent (i). Cette théorie, qui méprise les principes fondamentaux de la théologie touchant l'autorité doctrinale dans l'Eglise — autorité qui vient non des fidèles, mais de Dieu — et l'histoire de tous les conciles, Rey l'appelle l'enseignement des théologiens. Je ne crois pas qu'il y ait eu dans l'Eglise un seul théologien de quelque valeur à proposer un système aussi manifestement erroné. C'est Dôllinger qui a inventé cette doctrine pour pallier ses entreprises contre le concile, et Schulte et Friedrich l'ont répétée après lui. //

« Les vicaires apostoliques, dit Rey, ne peuvent pas représenter des églises qui n'existent pas encore. » En écrivant cela, il n'a pas songé que, parla même, il refusait aux Apôtres le droit de siéger et de voter dans un concile, puisqu'ils ne pouvaient pas, eux non plus, représenter des églises qui n'existaient pas. Le pouvoir d'enseigner qu'ils avaient reçu de Dieu ne leur suffisait-il pas? Or, ce même pouvoir suffit aussi aux Vicaires apostoliques.

Au concile, dit Rey en sixième lieu, aucune discussion n'est possible : le règlement est mal fait ; la salle ne permet absolument pas la discussion ; il est impossible de s'y faire entendre; il n'est d'ailleurs pas permis d'imprimer les discours et de les distribuer aux Pères !

Si, de fait, la salle du concile laissait à désirer, elle fut, peu de jours après la publication de cet article, modifiée de façon à satisfaire toutes les exigences raisonnables. Le règle ment, lui aussi, reçut une addition qui rendit les délibérations plus fructueuses.

Dans le septième paragraphe Rey revient sur le règlement. La plupart de ses critiques avaient été déjà émises dans les paragraphes précédents. Ce qui vient s'y ajouter de nouveau n'a pas plus d'importance que le reste.

Quand l'article fut écrit (au commencement de février),

(1) Voir IIe vol. p. 48 s<| .

aucun des schémas renvoyés à une députa ti on n'était encore retourné devant la Congrégation générale, et l'addition au règlement n'avait pas encore été promulguée. Dans le huitième paragraphe, l'auteur développe de nombreuses conjectures sur la question de savoir comment seront continués les travaux du concile après le retour des schémas. Toutes les éventualités qu'on peut attendre ne lui paraissent pas devoir amener de bons résultats : aussi l'auteur de l'article s'empresse-t-il au secours de l'Eglise, et sans qu'on lui ait demandé conseil, uniquement poussé par l'amour de l'Eglise, il s'adresse au concile dans un neuvième paragraphe et lui offre, par l'intermédiaire du Moniteur universel, le moyen de se tirer d'embarras et de mener son œuvre à bonne fin.

Voici ce qu'il propose : que l'on partage les Pères en vingt-quatre sections de trente membres ; chacun exposera son avis dans ces sections; des délégués porteront l'avis de chaque section à la commission des vingt-quatre, laquelle résumera toutes ces discussions dans un rapport, a la Congrégation générale. La discussion s'ouvrira alors devant tout le concile, éclairé par ces débats préparatoires, et avec toutes les chances d'aboutir promptement à un résultat.

Le concile n'a pas prêté l'oreille à la voix du Moniteur universel et a continué son chemin : il n'en a pas moins heureusement atteint son but.

Des renseignements que l'article donne sur le concile dans les sept premiers paragraphes, la plupart sont exacts. Mais les faits sont travestis de façon que l'ensemble de l'article présente au lecteur une image du concile absolument fausse. Donnons-en quelques exemples : deux années avant le concile, on s'est efforcé, à Rome, de préparer les questions à soumettre aux évêques, afin de leur faciliter le travail : en quoi on a suivi l'exemple de toutes les assemblées légiférantes. — Rey traduit : on a voulu faire le concile

avant le concile, sans les évoques (i). — Le Pape déclare dans le règlement sa volonté expresse que les décrets et projets préparés par les théologiens et les canonistes « restent entièrement réservés à la libre discussion des Pères », et il règle ce qu'il faudra faire au cas où l'on proposerait des modifications telles qu'il n'y aurait pas espoir de s'entendre à leur sujet dans la Congrégation générale (2). Rey déclare que les évêques venus à Rome n'ont qu'à dire amen aux décrets et canons préparés par les théologiens et les canonistes (3). — Le Pape a fait élaborer d'avance un règlement, en prenant soigneusement conseil de la congrégation directrice, afin qu'à son ouverture, le concile n'eu pas à perdre de temps dans une foule de questions de pré séance, d'ordre des débats, etc. (4). — Rey voit dans cette initiative du Pape un empiétement sur les droits des évêques, qui n'ont pas été consultés une seule fois pour la nomination du secrétaire du concile et des scrutateurs; quant au règlement lui-même, il ne vise, selon le même auteur, qu'à limiter la liberté des évêques (5). Tout statut qui règle un travail commun limite naturellement la liberté de ceux dont il coordonne la coopération. // Pour le règlement du concile du Vatican, il était bien loin de trop restreindre la liberté des Pères, si loin même que ce fut précisément faute d'une règle assez stricte que, dans les premiers mois, on n'arriva à aucun résultat et qu'on gaspilla le temps à de nombreux et longs discours, qui n'étaient souvent que de pures répétitions. — Le Pape déclare que ce n'était pas seulement son désir, mais sa

Il) §§I,VII.

(2) Multipliées inter, §7. G. V., 21.

(4) Voir 1" volume, p. 501.

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