CE QUI SE PASSE AU CONCILE
fieale à l'égard des évêques lui paraît un abus de pouvoir. Les évêques français, par exemple, qui « à un religieux dévouement pour laChaire apostolique joignent un sentiment profond de leur dignité », c'est-à-dire « veulent sauvegarder leur indépendance, sont exposés à des difficultés terribles » (i). La lettre du pape à l'archevêque de Paris, à propos de la visite que, contrairement aux lois de l'Eglise, celui-ci voulait faire d'une maison religieuse qui ne lui était pas soumise, peut en donner une idée ; « elle montre sous un jour tout nouveau les prétentions du Saint-Siège et la somme d'obéissance exigée de l'épiscopat (2) ».
« Tous les prétextes, d'ailleurs, sont bons quand il s'agit de briser les résistances, d'écraser les individualités qui portent ombrage au Vatican, et les occasions se présentent souvent pour la curie romaine. C'est un chapitre dont on soutient la révolte contre l'évêque ; un prêtre frappé qui en appelle à Rome; des congrégations nouvelles qu'on introduit dans le diocèse malgré l'Ordinaire et qu'on soustrait de fait à son autorité; la liturgie romaine, les livres de doctrine ultramontaine qu'on lui impose ; les actes des synodes provinciaux qu'on remanie et que les prélats doivent publier ensuite comme leur œuvre personnelle; la division qu'on maintient savamment parmi eux; / les dénonciations les moins fondées accueillies, une surveillance jalouse, ombrageuse, dont il faut sans cesse déjouer les embûches et apaiser les soupçons (3). »
Ces plaintes sont caractéristiques de l'auteur. Il existe ici ou là, dit-on, dans certains pays, des évêques qui, tout en réclamant eux-mêmes une indépendance absolue, font peser sur leurs inférieurs une véritable tyrannie. C'est cette ten-
(1) Op. cit., p. 16.
danee qui se manifeste chez notre auteur. La juridiction suprême de l'Eglise doit peser évidemment à ces évèques quand elle prend la défense et la protection d'un chapitre menace dans ses droits, d'un prêtre molesté sans raison ou d'un ordre religieux interdit sans motif. Ils parlent alors de soutien accordé « à la révolte contre l'évêque ». La brochure dénie, en un mot, au Saint-Siège le droit d'exempter une congrégation de la soumission à l'Ordinaire, d'édicter des prescriptions en matière de liturgie, de surveiller les publications théologiques, de reviser les décisions des synodes provinciaux. Quand on nourrit de tels préjugés au sujet du pouvoir suprême dans l'Eglise ou plutôt quand on nie l'existence même de ce pouvoir, est-on encore capable d'apprécier sainement le concile du Vatican? Un concile est une institution catholique; c'estdupointde vuecatholique qu'il doitêtre jugé.
( Jette brochure égare le lecteur moins en rapportant des faits inexacts — ce qui lui arrive quelquefois — qu'en interprétant faussement les faits. Parfois l'auteur ne fait que rapporter sans juger; mais alors le rapprochement avec d'autres événements mal interprétés suffit à altérer les couleurs ; parfois aussi les faux principes de l'auteur lui dictent son jugement, par exemple lorsqu'il parle des Députations et des additions faites au règlement du concile. On nous dispensera de résumer en détail la brochure : c'est tout le coneile qui est pris à partie. Il nous est également impossible de relever ici l'inanité de toutes cesaccusations. La seule réponse à y faire, c'est de raconter l'histoire objective du Concile à la lumière des vrais principes théologiques qui ont présidé à sa convocation, à sa préparation et à ses délibérations. 1
Les adversaires du concile saluèrent la brochure avec des transports de joie et l'accablèrent de louanges. «Cet écrit est écrasant, s'écria Friedrich (i), écrasant pour l'œcuméni-
(1) Tagebuch, p. 380. Voir Geschichte, etc., III, 899 sq. Allgemei.ve .Zeitvng. 1870, p. 2185.
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cité du Concile, écrasant pour l'ambition du Pape. Je ne crois pas avoir encore lu d'ouvrage plus malicieux (i). Mais la malice est bien moins dans les paroles mêmes de l'auteur que dans la réunion de documents et de communiqués officiels et officieux, et dans la manière spéciale dont ils sont groupés. Cet écrit mérite donc d'être promptement connu en Allemagne et d'obtenir, par une traduction, la plus large diffusion »
Le jugement porté par Emile Ollivier (i) est bien plus juste : « Cet écrit clair, passionné, éloquent parfois, composé évidemment par un homme qui décrit ses propres angoisses, contient peu d'erreurs matérielles, presque tous les faits qu'il cite sont officiels ou empruntés à des journaux infaillibilistes ; et cependant, on ne peut le méconnaître, c'est un libelle bien plus qu'une histoire, un travestissement et non un récit. Cela tient à l'exagération des commentaires, à l'injustice des critiques, aux rapprochements forcés, aux appréciations partiales qui dénaturent les actes les plus simples, à la disproportion criante entre l'exposé des faits et les conclusions grossies qu'on en tire. »
En même temps que l'article du Moniteur dont nous venons de parler, Mgr Darboy recommandait cet écrit à l'Empereur, comme un excellent moyen de se renseigner sur la marche du concile (2).
Les Pères en jugèrent autrement. Lorsque, dans la 86e Congrégation générale, ainsi que nous le raconterons plus loin, ils protestèrent solennellement contre tous les pamphlets qui avaient paru sur le concile, ils déclarèrent que deux brochures « dépassaient les autres par l'habileté de leurs calomnies et l'audace de leurs injures //. Non seulement la dignité et la pleine liberté du concile y étaient attaquées
(1) L'Eglise et l'Etat, etc., II, 272.
(2) Lettre de l'archevêque à l'Empereur, 21 mai 1870. C. V. 1568 b.
par les plus honteux mensonges et les droits du Siège apostolique battus en brèche, mais l'auguste personne de Sa Sainteté elle-même y était en butte à de graves injures. » L'un de ces deux écrits est Ce qui se passe au Concile. Sur l'ordre du Cardinal Président, la protestation fut distribuée aux Pères et lue à haute voix par le sous-secrétaire du concile. Les Pères témoignèrent leur adhésion en se levant et en signant les exemplaires imprimés qui leur avaient été distribués et qu'ils remirent au secrétaire pour être conservés dans les actes du concile (i).
Au mois de mai parurent aussi dans le Times et dans le Journal des Débats deux lettres françaises anonymes, fort haineuses, dont nous avons déjà parlé (2) et qui mettaient sur les lèvres de deux évèques de la minorité les plaintes les plus amères contre le concile. Ces lettres n'étaient vraisemblablement pas authentiques, comme on le remarqua dès leur apparition. Mais on comprend que, venant après les autres attaques de la presse contre le concile, elles augmentèrent l'agitation du public. L'inanité des accusations qu'elles contenaient était évidente. « Mais, écrivait Mgr Fruchaud, de Limoges, parlant principalement à son clergé des soupçons excités tous les jours par les mille voix de la presse irréligieuse, quand ce poison des intelligences est habilement préparé par des mains qui n'avaient pas été consacrées pour ces œuvres de ténèbres et de mort, quand il est apporté chaque matin dans des familles, sous l'étiquette trompeuse de correspondances provenant de Rome et de prêtres, par des journaux qui se piquaient de modération et d'honnêteté ou recommandés par d'honorables attache ments aux principes de religion et d'ordre social, on est
(1) C. V. 760 d. sq. Pour plus de détails sur cette protestation, voir le III' volume.
12) Voir II* volume, p. 358.