LE CLERGE DE SAINT-BRIEUC
diocèse. Vous y affirmez que l'infaillibilité est un privilège accordé par Jésus- Christ aux successeurs de Pierre. »
Tel est le reproche que l'évêque croyait devoir faire à ses prêtres. Il est curieux de voir le môme évêque blâmer ses prêtres lorsque, au milieu des violentes attaques auxquelles l'infaillibité est en butte, ils manifestent à leur premier pasteur leur foi à cette doctrine, et exalter Gratry quand il s'élève publiquement contre la même doctrine, traite ses défenseurs d'école du mensonge, et leur jette à la face — à plus de cinq cents évêques siégeant en concile — le reproche de se laisser emporter et aveugler par la passion et d'être décidés, sans rien voir, sans rien entendre, à nier et à affirmer de parti-pris (i). — Gratry, simple prêtre, a-t-il donc attendu dans un paisible silence la décision du concile?
M. LouaildePlémet, curé et chanoine honoraire, répondit à la lettre épiscopale (2). Il écrit avec respect assurément, mais d'un ton fort grave et avec une entière liberté. La lettre de leur évêque a profondément affligé les quatre membres du chapitre de la cathédrale et tous les prêtres, même ceux qui n'avaient pas signé l'adresse, car ces derniers n'en croient pas moins, sauf de très rares exceptions, à l'infaillibilité et en désirent la définition. De nombreux points du diocèse on a fait des instances auprès du chapitre pour qu'il organisât et dirigeât une manifestation commune du clergé. Celui-ci s'est senti tout entier profondément humilié par les félicitations de l'évêque à Gratry, et il serait fort honorable pour le prélat de retirer ces félicitations adressées à une lettre qui, certainement, décèle mainte ignorance, injurie gravement le Saint-Siège, est vraiment scandaleuse et a été justement condamnée par tant d'évêques. M. Louail répond aux plaintes élevées par l'évêque contre les chanoines et le clergé,
(1) Voir plus haut,p. 193.
(2) Nous avons trouvé cette lettre elle aussi dans la correspondance du Nonce de Paris.
défend l'adresse et la doctrine de l'infaillibilité : il prouve que cette doctrine a été enseignée sans interruption depuis le commencement du siècle dans le grand séminaire du diocèse, où lui-même (M. Lonail) a été dix-neuf ans professeur et directeur : c'est donc elle qu'on a enseignée à tout le clergé du diocèse.
Nous manquons de documents pour juger quels furent dans la suite les rapports de l'évêque de Saint -Brieuc avec son dio* cèse. Mais il est évident, par ce que nous venons de voir, qu'il n'a pas dû lui être facile à son retour d'y reprendre sa place.
Le diocèse de Saint-Brieuc presque entier tenait pour l'infaillibilité, même contre son évêque. On peut donc douter que les diocèses des évoques qui, à Rome, se montraient les adversaires de la définition, se soient rangés du même côté que leurs pasteurs. Nous l'avons déjà remarqué (i), le gallicanisme en France, au moment du concile, avait vu beaucoup diminuer le nombre de ses adhérents. Parmi les évêques, la grande majorité désirait la définition, et ceux qui ne la désiraient pas ne combattaient pas pour cela la doctrine elle-même; plusieurs d'entre eux la professaient même expressément. Mais les partisans de la définition étaient relativement encore plus nombreux dans le clergé et dans le peuple que dans l'épiscopat. Il n'en reste pas moins vrai cependant qu'elle avait aussi ses adversaires en France, comme le montre déjà la controverse de Gratry.
Au premier rang de ces opposants se trouva Montalembert. Cette attitude provoqua partout en Europe le plus grand étonnement ; plus que personne le Saint-Père en fut douloureusement affecté. Par ses sentiments et sa conduite si catholiques, Montalembert s'était fait dans l'Eglise de France une glorieuse et très pure réputation. Sa famille et ses meilleurs amis se distinguaient par leurs sentiments
(1) Voir Ile volume, p. 325 sq.