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leurs, à part eux, vrai ou faux, ils le lui accorderont comme vérité révélée, comme article de foi pour l'Eglise entière, sous peine d'anathème. Ils n'ont pas la liberté du choix Et cela, Dôllinger l'affirme, alors que, il l'avoue du reste luimême (i), beaucoup de ces évèques que le pape défraie à Rome sont opposés à la définition de l'infaillibilité et ont pris rang dans la minorité.
Enfin, l'auteur des Lettres cherche à déprécier la valeur scientifique des évoques de la majorité et des peuples dont ils sont les pasteurs; il se moque de leurs travaux dans les congrégations générales, mais ne parle qu'avec la plus grande estime des discours de la minorité. « Quant à cette faction, ajoute-t-il en parlant de la majorité, si quelques bonnes têtes, aux froids calculs, la dirigent, elle ne se compose pour sa très grande partie que de la masse commune de l'épiscopat, sans éducation, sans instruction, sans indépendance (2) ». Comment donc cette majorité, esclave de la curie, ces Espagnols et ces Italiens dont tout le bagage intellectuel se réduit à une scolastique superficielle de séminaire, comment comprendraient-ils, quand la hardiesse d'un Allemand ou d'un Français vient sur les preuves ressassées de l'infaillibilité, qu'apporte par exemple un Perrone, jeter la lumière de l'histoire et de la critique? (3) » Aussi place-t-il sur les lèvres des Pères de la majorité les arguments les plus ridicules, quand il rapporte leurs discours dans les congrégations générales. Il écrit le i5 mai : « Les débats sur le schéma de la primauté ont commencé hier. L'évêque Pie, de Poitiers (uu membre de la majorité) avait déjà, quelques jours avant, comme rapporteur de la commission, dépassé l'attente générale. Il avait découvert un argument tout nouveau et
(1) Quirinus, p. 137.
(3) Ibid.,p.l09. -II volume, p. 341 sqq. 328.
avec la satisfaction la plus visible il l'avait présenté de son mieux. Le pape, selon lui, doit être infaillible. Pierre, en effet, fut crucifié la tète en bas ; la tête portait donc le poids de tout le reste du corps; semblableinent le pape, tête de l'Eglise, porte l'Eglise. Or celui-là est infaillible qui porte, et non celui qui est porté. Aussi, Italiens et Espagnols approuvaient avec enthousiasme (i). » //
D'un évêque capable de développer un pareil argument, d'une thèse appuyée sur de pareilles preuves, les lecteurs instruits de IÏAli.gemeixe Zeituxg ne pouvaient naturellement que se détourner avec mépris. Seulement ce compte rendu est totalement faux. Le rapport authentique deMgr Pie est aujourd'hui accessible à tous (2); on n'y voit pas qu'il ait jamais songé à une preuve si ridicule. Voici ce qu'il a dit : Avant de donner ses preuves, et pour expliquer le concept de l'infaillibilité pontificale, il commence par avertir qu'il ne s'agit pas d'une infaillibilité tronquée comme les opposants affectaient de la nommer, et, continue-t-il, pour employer une comparaison familière aux anciens Pères. le chef de l'Eglise, quand il prononce une définition, n'est [ias plus séparé de l'Eglise que la tète de Pierre, quand on le martyrisa, n'était séparée «lu corps. Puis Mgr Pie, en concluant, cite un passage d'une lettre de Léon IX à l'empereur Michel, où ce pape présente la mort de saint Pierre comme un symbole du rang du Pape dans l'Eglise : « Hoc utique devotissimus ille Petrus non solum vivens, sed et moriens demonstravit, quando congrua significatione se crucifigi deorsum verso capite petivit : profecto divina inspiratione praefigurans, se primum et quadrum lapident in fundamento, quod est Christus Jésus, compaginatum, cohaerentem atque connexum ; qui utpote suppositus (superpositus)
1 1 Quirinus, p. 412.
(2) C. V. 29ûd. sqq.
angùlari Iapidi tT)tum pondus Ecclesiae fabrieae incorruptibili soliditate sufferret,acproprii capitis suppositione omnia membra corporis Christi, per aptas et naturales com pages, jusque ad cousnmmationeni saeculi, quasi usque ad pedes crescentia inflexibili collo ad caelos sustolleret (i). »
Mais en attendant, par cet exposé malicieux des faits, Dolïinger avait, aux yeux de nombreux lecteurs, gagné la partie.
Ensuite, il met en scène le cardinal Patrizi et réfute une de ses observations; puis il introduit deux évoques de la minorité, alors le ton ebange immédiatement et s'empreint de respect à leur endroit. Mais deux évêques de la majorité leur succèdent. « Dreux -Brézé, raconte Dollinger, qui avait dignement rivalisé avec l'évêque de Poitiers, fut cette fois éclipsé par un certain Sicilien, ^ous Siciliens, disait ce dernier, nous avons des raisons particulières de croire à l'infaillibilité de tous les papes. Pierre, comme on le sait, vint prêcber dans notre île où il trouva un certain nombre d'habitants déjà chrétiens. Quand il leur expliqua qu'il était infaillible, ces chrétiens, à qui pareil article de foi n'avait pas encore été annoncé, trouvèrent la chose un peu singulière. Pour en avoir une pleine assurance, ils députèrent quelques-uns d'entreeux vers la Vierge Marie pour s'informer si elle avait jamais rien ouï de cette infaillibilité. Elle répondit qu'elle se trouvait précisément présente, et elle s'en souvenait fort bien, quand son fils conféra à Pierre ce privilège personnel. // Ce témoignage satisfit pleinement les Siciliens, et depuis lors, ils ont gardé au fond du cœur la foi à l'infaillibilité. C'était le 14 mai 1870, dans la grande salle du concile qu'était tenu pareil discours (2). »
Or, rien de semblable ne fut prononcé le 14 mai, dans la salle du concile. Les auteurs des Lettres ont imaginé tout
(1) G. r. 300 d.; cf. Migne, P. L. CXL1II,748, B.
(2) Quibinus, p. 413.
cela pour se moquer de la Congrégation générale, à propos d'un discours de l'archevêque Xatoli, de Messine. Et de toutes les affirmations étranges que les Lettres prêtent à l'archevêque, on ne trouve en fait dans son bref et beau discours que celle-ci : les habitants de Messine ont toujours cru fermement à l'infaillibilité pontificale. De plus, convertis jadis au christianisme par l'apôtre saint Paul, ils auraient député bientôt des ambassadeurs à la mère de Jésus, encore vivante pour témoigner de leur foi
Mais notre, écrivain, à la fin de sa 09e lettre (1), revient à ses anecdotes. « Margotti, nous dit-il, a fait démentir par I'Unita qu'un évèque de Sicile ait raconté au concile l'histoire de Pierre et de la Vierge Marie. Je ne ferai qu'une remarque : j'ai appris la chose le soir même, de trois évèques différents, dont aucun ne le tenait des deux autres; l'orateur a été l'évèque Xatoli, de Messine. On sait ce que valent les affirmations ou les négations de Margotti. )> En se défendant de la sorte, l'historien' de Munich ne fait que mettre en pleine lumière son imposture. Quels sont les points que Margotti, dans I'Unita, donne comme affirmés par Xatoli, je l'ignore; certainement il n'a jamais contesté que Xatoli ait parlé de Pierre (de Paul) et do la Vierge Marie. C'est là peut-être ce que les trois évèques, chacun de leur côté, purent au soir de cette session rapporter à l'auteur des Lettres, si toutefois ils eurent assez peu de conscience pour violer le secret prescrit sur les débats de la Congrégation générale.// Mais qu'une ambassade sicilienne soit allée interroger la mère de Dieu sur l'infaillibilité de Pierre, que la bienheureuse Vierge ait répondu qu'en effet son Fils, elle s'en souvenait, avait reconnu à Pierre cette prérogative, ce sont là tout autant d'additions mensongères. Voici eu effet mot pour mot le passage du discours de Xatoli : « In sicula
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terra, quae merito dieitur martyrum terra, onmes unanimiter fatentùr liane veritatem (infallibilitatem S. Pontificis). Ab aevo Apostolorum, in quo ex ore Pancratii, Birilli, Bacchidis aliorumque episcoporum, christ i an am fidem exceperunt, ad liaec usque tempora nunquam dnbitatum est de infallibilitate summi Pontificis et, ut specialiter dicam de dioecesi meae curae commissa, satis superqne constat nullum fuisse tempus, in quo Messanenses hanc veritatem mordaciter non defenderent. Vix accepta a Paulo Apostolo praedicatione, vix accepta, christiana fide, missis prioribus urbis ad Mariam virgïneni, fidem Christi coram ca professi sunt; quae piissima, ut est, cives omnes in suos excepit. pignusque suae praedilectionis ad eos submisit (i). »
Natoli suit dans son récit une tradition depuis longtemps accréditée à Messine. Cette tradition rapporte que saint Paul, lorsqu'on l'amenait à Rome, débarqua dans le port de Messine; il y fit des conversions; ces nouveaux convertis députèrent les plus notables d'entre-eux à la Mère du Christ, qui, alors, vivait à Ephèse dans la maison de l'apôtre Jean ; elle les salua et se réjouit en apprenant que Messine avait embrassé la religion chrétienne. Dans tout ce récit l'auteur des Lettres de Rome ne trouvera rien qui soit impossible ou même extraordinaire. Nulle part il n'y est question de l'infaillibilité pontificale (2). //
(1) Acta, etc., III, 12.
(2) L'auteur des Lettres de Rome, dans la suite de son récit (p. 414), raille encore plus fort les habitants de Messine, «La Sicile, dit-il, esl éminemment le pays où lafoi transporte des montagnes; Pie IX, s'il venait jamais à Messine, se trouverait parmi ses fils spirituels les plus légitimes. C'est là qu'on conserve encore une lettre écrite aux Messiniens par la Vierge Marie, et qui leur tomba du ciel; c'est là que tous les ans on célèbre la fête de la sacra lettera, avec la haute autorisation de la Congrégation des Rites, el que le peuple en émoi crie par les rues : Vivala sacra lettera 0 Qu'il leur soil tombé une lettre du ciel, les Messiniens n'en savent rien; ils croient toutefois que la bienheureuse Vierge leur fit transmettre par tes ambassadeurs dont nous avons parlé, une lettre qu'aujourd'hui encore ils conservent et entourent de la plus grande vénération comme venant de la Mère de Dieu. Rien n'oblice l'auteur des Lettres de Rome à
C'est avec une insistance toute particulière que les Lettres de Rome, à diverses reprises, insistent sur ce fait que le pape, malgré cette volonté d'être infaillible, ne saurait se prétendre savant théologien et qu'il ne lit guère de traités de théologie. Soit; il en est alors du pape comme du commun des évêques. Ils sont, pour la plupart, hommes de talent; ils ont fait de bonnes études de théologie, l'ont parfois enseignée quelques années. Puis, appelés au gouvernement de l'Eglise, ils ont dû employer tout leur temps à la conduite de leur troupeau. Seuls les professeurs peuvent consacrer leur vie entière aux études : ces professeurs seront-ils en conséquence les seuls naturellement indiqués pour se réunir en concile et prescrire les formules de foi ? Ainsi paraît le croire l'auteur des Lettres qui n'expose nulle part la conception surnaturelle du magistère de l'Eglise. Ce n'est point cependant aux professeurs, mais au Pape et aux évêques, que la promesse de l'infaillibilité et de l'assistance divine a été faite. La science des évêques. bien assez vaste au reste pour l'étude des questions que doit traiter le concile, ne suffirait assurément pas, si elle était privée de l'assistance divine, pour nous donner la pleine certitude sur la vérité des définitions dogmatiques, mais elle ne suffirait pas davantage, fùt-elle grossie de la science des professeurs. C'est parce que l'assistance de l'Esprit-Saint a été promise à l'Eglise que nous croyons à l'inerrance du Concile (i).
Le pape ne possède donc pas. à en croire les Lettres de
tenir pour vraie cette légende; toutefois, à L'accepter, il ne parait pas plus de foi superstitieuse qu'à croire avec certains à la lettre que Notre-Seigneur luimême aurait écrite au roi Abgar d'Edesse. Du reste, ni cette légende, ni l'allusion qu'y fit le discours de Natoli, n'ont de rapport avec l'enseignement de l'infaillibilité pontificale. De l'auteur des Lettres, seul, vient ce rapprochement forcé. (Pour des détails précis sur cette lettre voir : Rocco Pirro, Sicilidbancta, I,
(1) Quodsi semel fidei causant ad humanas conjecturas prudentiamque deducimus, verendum est sane, ne Ecclesiae negotium ex divino humanum faciamus. M. Gano. De locis theolog. V, c. 5.
Rome, le degré voulu de formation théologique; son entourage, d'autre part, ne peut lui donner les renseignements nécessaires sur les questions qui surgissent. « Il faut bien l'avouer, disent les Lettres, la théologie se fait rare à Rome, très rare. / Sans doute, il n'y a pas disette de théologiens; le pape à lui seul n'en a pas moins de cent, des moines pour la plupart; mais les triturât on tous les cent dans un mortier pour en extraire un seul théologien, cet unique théologien se verrait contester en Allemagne ses titres théologiques. Delà mer du Xord aux Alpes, ce qu'on exige en premier lieu d'un théologien, c'est qu'il puisse lire le Xouveau Testament, les Pères grecs et les conciles dans leur langue originale ; qu'on exprime à Rome la même exigence pour ceux qui se prétendent théologiens, on se rira de vous comme d'un rêveur (i). » Dôllinger n'a donc-jamais jeté les yeux sur les ouvrages de Franzelin, de Patrizi, de Schrader et autres théologiens romains de l'époque du concile? Pour prouver combien les Italiens, en fait de science théologique, sont dépassés par les Anglais et les Américains du Xord, il reproduit une remarque du comte Terenzio Mamiani : « En Italie, pendant un demi-siècle, on n'a pas imprimé autant de livres sur les matières religieuses qu'en Angleterre, aux Etats-Unis (ou en Allemagne) pendant une année (2). » Assurément Dollinger n'aura pas écrit cette dernière phrase sans rougir. Car, à moins d'avancer une absurdité palpable, il doit ranger parmi les livres sur la religion les traités et les écrits des innombrables sectes de ces pays ; or, ces traités et écrits sont d'importance nulle pour la science théologique. L'extrême richesse de ces pays en ces sortes de livres ne dénote pas un état florissant de la théologie américaine ; elle est plutôt le symptôme d'un état maladif. Mais quant aux ouvrages de
(1) QumiNus,p. 79 sq.
science sérieuse sur des matières proprement théologiques qui vont puiser à leurs sources les vérités révélées, qui le éclaircissent, les pénètrent vigoureusement, en éclairent le relations réciproques, si l'on cherche en quel pays ils ont* paru en plus grand nombre, avant et pendant le concile, Rome obtiendra, sans conteste, la palme avant toute autre ville et toute autre nation, avant même la docte Allemagne.
Les Lettres de Rome prévoient la définition de l'infaillibilité; elles savent même exactement comment elle sera votée. « La grande majorité des membres du concile, disent-elles, est précisément dans les mêmes dispositions que jadis les Athéniens à l'égard d'Alexandre, quand il leur fit annoncer qu'il était devenu dieu et prétendait être honoré comme tel. L'assemblée du peuple déclara : « Si Alexandre tient absolument à être dieu, qu'il le soit! » // Trois cents évoques disent: Nous mangeons le pain du pape; nous buvons son vin; nous reposons sous son toit ; donc, qu'il soit infaillible! Cent évêques disent : Nous ne sommes qu'évêques titulaires, sans diocèse, ni troupeau; de qui tenons-nous notre titre, sinon du pape? Donc, qu'il soit infaillible ! D'autres reprennent : Nous nous appelons évêques ou vicaires apostoliques par la grâce du pape, nommés et révocables par lui : allons, qu'il soit infaillible ! D'autres enfin : La curie nous tient en son pouvoir ; nous avons besoin d'elle pour avancer d'un pas ; le pape doit être infaillible puisqu'il veut l'être. Et c'est ainsi que nous avons 555 infaillibilistes-nés. Ajoutons-y maintenant ceux que les Italiens, Mamiani, par exemple, nomment avec plus de concision que de courtoisie gli energnmeni stranieri : à savoir les prélats du type Manning, et hoc genus omne qui sur le champ de bataille prennent part, en volontaires, à la conquête de l'infaillibilité et à l'asservissement des âmes (i). » — Voilà quels sentiments communs et
(1) lbid.,247sq.
bas, à en croire l'auteur des Lettres, animent presque tous les évoques de l'Eglise catholique! Ils ne regardent pas l'infaillibilité comme vérité révélée de Dieu; mais pour servir leurs intérêts particuliers ils courberont les âmes, parla menace de l'anatlième, sous l'obligation de croire ce qu'euxmêmes ne croient pas!
En vérité, la bassesse de sentiments que Dollinger prête aux évêques de la majorité, ou plutôt à tous les évèques en général, est incroyable. Car, en fin de compte, il ne faut pas davantage se fier à la minorité ; la curie, dit-il, essaie de gagner même ces évêques, et les moyens ne lui manquent pan. a Aussi longtemps qu'il y aura des évêques qui seront heureux du seul fait de pouvoir prendre le titre de prélat de la maison de Sa Sainteté, la moindre impulsion, une insinuation, quelque privilège entrevu, par exemple un babit d'une couleur particulière, et autres choses semblables, obtiendront chez la plupart l'effet cherché. Il en est de ces faveurs comme de ces insectes qui percent le bois, même le plus dur. Il va sans dire que l'épiscopat, aujourd'hui encore, peut montrer des hommes inaccessibles aux appâts aussi bien qu'aux menaces; mais nous ferons aisément le compte, à l'issue du concile, de ceux qui sont sortis intacts de l'épreuve du feu (i). » // Si quelque évêque parfois a laissé voir qu'il ambitionnait tel titre ou telle couleur d'habit, nous pouvons sourire de cette faiblesse, et nous passons. Mais Dollinger prétend que, sauf quelques exceptions, l'épiscopat tout entier était prêt, pour obtenir pareilles distinctions, à proclamer comme dogme, une erreur ou même une vérité, peu importe, et à l'imposer à tous les chrétiens sous peine d'anathème. Il énumère quelques exemples à l'appui. « L'évêque de Nancy, M6* Lavigerie, vint à Iîome, avide de quelque distinction extraordinaire. On jugea qu'il était bon de
(1) Ibid.,78, 100,568.
l'attacher solidement à la curie; on trouva donc un vêtement liturgique que lui seul en Occident pourrait porter. On l'appela : superbuméral ; on nous le décrit comme une espèce d'étole, faisant le tour des épaules, garnie de franges, et d'où pendaient deux manipules en forme d'écusson. L'ornement doit faire grand effet; et, cela va de soi, Mgr Lavigerie est, depuis lors, un infaillibiliste convaincu (j). »
Tous ces récits visaient à déconsidérer et à rendre suspects les évêques infaillibilistes, et à provoquer par avance la résistance des lecteurs à la définition, au cas où elle aurait lieu. Dans le même but, on niait la liberté des évêques (2), on défigurait le dogme de l'infaillibilité, on dépeignait les funestes effets de la définition (3), on mettait même en doute la légitimité du concile qui n'est qu'un « cadavre de concile, fardé et couché sur un lit de parade (4). » Le mot concilinm pour pouvoir encore s'appliquer à cette assemblée, doit être pris dans une acception large et impropre... C'est pour la première fois depuis Nicée que tout l'élément laïque, que tous les monarques et leurs ambassadeurs sont totalement exclus du synode... (5).// Les évêques sont à Rome en
(1) Quirinus, p. 113 sq. — Ce vêtement « nouvellement inventé » était probablement ce qu'on appelle le rational, signe de distinction pour les évêques, analogue au pallium. Ce rational était en usage dans le diocèse de Nancy- Toul depuis le xvi" siècle. Au xvm° siècle, l'usage disparut. Par rescrit du 16 mars 1865, M" Lavigerie obtint de nouveau l'autorisation de le porter. On trouve d'ailleurs ce rational en usage à Eichstàtt, Paderborn, Cracovie; — autrefois, il l'était à Metz, Ratisbonne, Wiirzbourg, Liège, Prague, etc. — Voir Zeitsch. f. Çhristl. Kunst, 1903, p. "JT3: — Eisemiofer. Le rational éviscopal. Munich, 1904.
(2) Quirinus, pp 56,77, 212; etc.
(3) Ibicl. , p. 492, sqq.
(4) Ibid. , p. 212.
(5) Les laïques ne sont nullement un élément essentiel au concile. Concilia episcoporum «uni est une règle aussi vieille que les conciles eux-mêmes. 11 est également faux que les princes ou leurs légats aient été absolument exclus ; s'ils avaient voulu paraître au concile, on les aurait admis. On ne les invita pas comme on faisait jadis parce qu'on tint compte du changement des temps et des circonstances. Voir I" volume, p. 150, sqq.
un certain sens les prisonniers du pape. Ils ne peuvent sans son autorisation abandonner le concile (t) ; ils doivent éviter de se réunir pour des conférences communes (2); ils ne peuvent rien imprimer sans le soumettre préalablement à la censure (3) , ni faire aucune proposition sans l'autorisation du pape (4)- C'est le pape qui porte les décrets et définit les dogmes ; le concile n'a qu'à approuver (5). Les évêques ont deux droits : ils peuvent faire des discours dans les congrégations générales, ils peuvent dire placet ou non place t (6).// On a déployé un véritable luxe de contraintes, de, restric-
(1) De même que les évêques sont tenus de prendre part au concile, de même, naturellement, ils sont tenus d'y siéger tant qu'il dure.
(2) Il est faux que les évêques n'aient pu se réunir pour des conférences communes. Ils eurent plusieurs de ces réunions, et cela de l'aveu exprès du pape. On refusa seulement de reconnaître ces réunions pour des réunions conciliaires officielles (C. V.92I b.) — « Les prélats qui lurent à Rome I'AlloemeineZeitung du 3 janvier purent croire qu'une telle défense n'existait que dans l'imagination de l'écrivain. Mais le 15 janvier, celui-ci annonça que la défense de tenir des réunions d'évèques plus importantes, défense restée lettre morte pour les Allemands et les Français, n'avait été communiquée qu'aux seuls prélats français par le cardinal de Bonnechose {10' lettre, Allgemkine Zeitung, 26 janvier. — Quirinus, p. 121) ; bientôt cette défense, qu'aurait portée le pape, se réduisit à une déclaration du cardinal Antonelli au même cardinal (24e lettre, Allgemeine Ieitung, 4 mars. — Quirinus, p. 228.) Les évêques pouvaient et peuvent toujours se réunira leur gré pour délibérer en commun; la liberté de ces délibérations communes est absolue.aussi longtemps qu'elles gardent un caractère strictement privé. Quant aux délibérations conciliaires, elles ont lieu dans les congrégations générales ; et ce sont les commissions qui en préparent les matériaux. » (Histor. polit . Blàtter, 1870, 11,206.)
(3) Personne à Rome ne peut rien faire imprimer sans le soumettre à la censure. Les évêques peuvent donc écrire, ce que la censure laisse passer. Dès lors, la loi de la censure n'est pas une restriction qui les vise.
(4) N'a le droit de réunir un concile oecuménique légitime, de traiter une question, que celui-là seul qui a le droit de le convoquer et de le présider. C'est pourquoi les évêques qui veulent faire une proposition doivent naturellement la soumettre à l'autorisation du pape (voir 2" volume, p. 61 sq.) « Le pape limiterait-il les délibérations à trois ou quatre points, personne n'aurait le droit de s'en plaindre. Une l'a pas fait ; toutefois il ne sort pas de ses attributions quand il juge en dernière instance sur l'admissibilité ou la non-admissibilité des propositionspresentees.il est la tête du concile qu'il a convoqué; Pie IX ne veut pas plus que Pie IV renoncer à ses droits. » Histor. polit. Blàtter, H, p. 211.
(5) Sur la forme des décrets, (voir 2e volume, p. 70 sqq.
(6) Cee deux droits donnent aux évêques la faculté d'émettre librement leur suffrage et aussi d'amener les autres à leurs vues. 11 n'est pas imposé d'autres limites à cette faculté que celles que le bon ordre exige.
lions, d'entraves. Mais puisque les trois cents évêques pensionnés par le pape, les soixante-deux évoques des Etats de l'Eglise, les soixante -huit de Naples et de Sicile, sans parler des autres, manœuvrent avec une précision telle qu'un général prussien, sur le champ de manœuvre, ne saurait souhaiter mieux, on pouvait espérer atteindre son but, même en laissant à l'opposition dans le concile un peu plus de liberté (i).
Des communications mensongères ou perfidement dénaturées, de malveillantes interprétations fournies par les Lettres de Rome, voilà donc toutes les nouvelles que recevait le public allemand sur le concile. Il manquait un exposé sur et véridique des affaires romaines, et, avec cela, on avait interdit aux évêques, en leur imposant la loi du secret, de parler de ce qui se passait au sein de la congrégation générale. Par trois fois pourtant, le chevaleresque évoque de Alayence, Mgr de Ketteler, protesta contre les allégations de I'Allgemeine Zeitung et tint à les flétrir comme un tissu de mensonges.
La première occasion lui fut offerte par uni1 dépêche de I'Allgemeine Zeitung qui parut peu après les attaques de Dollinger contre la pétition des évêques en faveur de l'infaillibilité. On y annonçait que dans une réunion des évêques allemands, deux d'entre eux, des pays rhénans, avaient proposé de publier une déclaration collective contre les attaques de Dollinger. La proposition aurait été rejetée. Les principaux opposants, dont on citait les noms, auraient déclaré que la plupart des évêques allemands, quant au fond de la question, partageaient l'opinion de Dollinger. De plus, en renonçant catégoriquement à se maintenir sur le terrain de la simple inopportunité, on aurait constaté que l'adresse
(1) Quirinus, p. 119 sq.
contre la définition, signée même par ces deux évoques, était dirigée, en somme, contre l'enseignement même de l'Eglise. Ces deux évoques — il s'agit de l'archevêque de Cologne, Mgr Melchers, et de l'évêque de. Mayence, Mgr de Kctteler — se seraient alors néanmoins déclarés satisfaits, et auraient affirmé qu'ils entendaient malgré cela ne pas se séparer des autres signataires (i).//
C'est contre ce télégramme que Ketteler proteste. « Ce télégramme, dit-il. porte tout entier la marque des Lettres de Rome; en touchant un cas particulier sur lequel je puis fournir les renseignements les plus exacts, il m'offre l'occasion que je souhaitais, de mettre sous les yeux des lecteurs allemands l'improhité systématique de cette correspondance. » Après avoir déclaré qu'une conversation privée, où quelques mots auraient été échangés sur l'attitude de Dollinger, aurait pu seule donner occasion à ce télégramme, il ajoute : « Il est donc faux que deux évoques allemands aient proposé de publier une déclaration contre Dollinger; faux également qu'il y ait eu, comme on le raconte, une discussion par suite d'une opposition violente; entièrement faux et imaginé de toutes pièces, que les évoques, dont la dépèche cite les noms, aient déclaré que Dollinger représentait, en somme, l'opinion de la plupart des évêques allemands. La phrase qui suit, dans la dépêche : « On renonça résolument... etc. » est incompréhensible. Rien absolument n'a été dit dans la réunion qui puisse en quelque façon fonder cette affirmation. Enfin, les deux prétendus évêques du pays rhénan n'ont pas conclu qu'ils voulaient malgré tout rester unis à leurs collègues ; il n'y avait absolument pas lieu à pareille conclusion. Quelle inqualifiable malhonnêteté d'arranger en un tel système de mensonges et d'impostures nos conversations les plus simples et de les enjoliver de
(1) Allg. Zeit., 15 et 16 lévrier. — C. F., 1491, d.
contes de pure invention ! Mais voilà le genre de tout ce que publie le même journal sous la rubrique Lettres de Rome sur le Concile. Ce n'est pas là une erreur passagère, mais bien un système consistant à se mettre sans cesse à l'affût de toute espèce de nouvelles, puis, en vertu de la tendance signalée, à s'en servir pour tromper le public allemand (i). »
L'auteur des Lettres cherche dans sa lettre 26e à se laver de ces accusations. '/ Les expressions énergiques où Ketteler fait éclater sa colère contre le mensonge et l'imposture, il les rassemble afin de confondre l'évêque, comme si lui-même, trompeur systématique et obscur menteur, avait droit aux mêmes égards que son loyal et noble adversaire. Après quelques mots insignifiants sur la réplique de Ketteler, il jette une grossièreté à la face du prince de l'Eglise (2). « Les mensonges contre lesquels s'élève M>'r de Ketteler sont les suivants :
« i° La dépêche appelait la déclaration de M>'r de Ketteler et de l'évêque son allié, Mgr de (sic) Melchers, une « proposition ». Sa Grandeur soutient qu'elle n'était qu'une « communication » ;
» 2° La dépêche représentait l'affaire comme une « délibération »; ce n'aurait point été une « délibération», mais un « bref entretien » ;
» 3° Il n'y aurait pas eu de discussion ni a d'opposition sérieuse»; les évêques auraient simplement exprimé des avis différents : les uns auraient désapprouvé la déclaration de Dollinger ; les autres auraient été d'avis que quelques évêques seulement avaient sujet de se prononcer ouvertement contre Dollinger. (Ils ont donc compris la « communication » de de Ketteler précisément comme mon correspondant et, par suite, ont répondu par un refus);
(2) Quirinus, p. 244, sq.
» 4° M6* de Ketteler n'a pas entendu la déclaration de quelques évêqnes mentionnée dans la dépêche, à savoir que les idées de Dollinger étaient vraiment celles de la majorité de l'épiscopat.
» Et maintenant, poursuit l'auteur des Lettres, que l'on considère cet exposé de M>'1' de Ketteler, abstraction faite des invectives que ramène chaque phrase ; qu'on le compare avec renoncé (naturellement très concis) de la dépêche: l'on trouvera que les deux concordent au fond, et que M8* de Ketteler est obligé d'ajouter à la dépêche pour pouvoir fournir un aliment au feu de sainte colère dont s'est enflammée son imagination. Il me cherche violemment querelle en prétendant qu'il n'3T a eu ni discussion ni délibération, mais un simple entretien; aussi n'avais- je pas employé ces mots. Il prétend n'avoir pas présenté de proposition; il mentionne pourtant lui-même une déclaration des évoques, qui manifeste clairement qu'ils avaient très bien vu dans sa « communication » à lui, une invitation à agir de même. 11 ne reste donc de désaccord assez sérieux que sur un point, à savoir si les évèques cités par la dépèche ont fait oui ou non la déclaration qui y est mentionnée. Msr de Ketteler, peut-être, a seulement voulu dire qu'il n'avait pas entendu pareille déclaration; mais comme dans une réunion sans cérémonie de quarante à quarante-cinq personnes qui s'entretiennent par groupes, bien des choses se disent que n'entendent pas tous les assistants; comme, d'autre part, j'ai reçu le jour même mes renseignements d'un membre même de cette réunion, je persiste à affirmer que ces paroles ont été prononcées. »
La dépêche n'emploie pas les mots « discussion » ni « délibération )>, mais elle prétend qu'au sujet des attaques de Dollinger contre l'adresse rédigée en faveur de l'infaillibilité, une discussion et une délibération ont bien eu lieu à l'assemblée des évêques allemands. Lorsqu'elle dit, en effet, que dans cette assemblée deux évèques rhénans ont émis
la proposition de lancer une déclaration collective contre les écrits de Dôllinger, que cinq évêques surtout, désignés par leur nom, s'y sont opposés et que la proposition a été rejetée, n'affirme -t-elle pas qu'il y a eu sur ce point discussion et délibération? Eh bien, c'est ce que Mgr de Ketteler qualifie de mensonge. Mensonge encore, ce que Mgr de Ketteler dénonce ensuite ; à savoir la déclaration prêtée aux évêques opposants, que Dôllinger représentait l'opinion de la majorité de l'épiscopat. L'auteur des Lettres de Rome prétend que Mgr de Ketteler a peut-être voulu dire qu'il n'avait pas entendu ces mots. Or,Mgr de Ketteler dit et a voulu dire que ces mots n'ont pas été prononcés. Et, certes, il est à même de le savoir! S'il a fait une proposition, il doit avoir entendu les objections des opposants. Comment en serait-il autrement s'il est vrai que Ketteler et Melchers auraient déclaré qu'ils voulaient malgré tout, c'est-à-dire malgré ces objections, rester unis à leurs collègues ? Mais que fait Dôllinger de son affirmation relative à la déclaration des deux mêmes évêques? Ketteler dit que c'est pur mensonge. Ici l'expéditeur de la dépêche ne trouve rien à répondre, et se tait.
La 21e des Lettres de Rome (i) fournit à Ketteler une nouvelle occasion d'entrer en scène. Dans une brochure spéciale (2), il dévoile toute une série d'inventions du même auteur (3). / Une autre fois, il s'en prit à la lettre 5oe (4) qui rapportait un discours tenu par lui dans l'assemblée générale (5).
Néanmoins, les efforts de Mgr de Ketteler pour révéler l'imposture de ces lettres n'étaient guère que des éclaira pas-
(1) Quirinus, p. 202, sqq.
(2) Les mensonges îles « Lettres de Rome sur le concile », dans TAllcemeine Zeitung, Mayence, 1870.
(3) C. r.,1493, a. sqq.
(4) Quirinus. p. 438.
(5) C. l'.,1496, .1. sqq.
sagers, et ne projetaient directement leur lumière que sur quelques points particuliers. Les lettres continuaient à paraître; elles accaparaient le récit des affaires conciliaires; et tout cela avec de la souplesse, un ton de conviction entière et un style fort piquant. C'est ainsi qu'elles gagnèrent vite un vaste cercle de lecteurs et portèrent au loin leurs jugements erronés sur les affaires de Rome.
Mais comment pouvait-il se faire que de nombreux catholiques, et non pas seulement des laïques, mais des prêtres et des théologiens, avec leur profond respect pour le pape et leurs évèques, ajoutassent foi à de tels rapports, quand ceux-ci venaient leur raconter toutes sortes de petitesses et même de vilenies sur le compte du pape et des évêques? Ecoutons à ce propos un théologien catholique qui fut, luimême, quelque temps trompé par ces lettres.
André Thiel , actuellement évèque d'Errneland , alors professeur d'histoire ecclésiastique au lycée Hosius de Brauusberg, répond à notre question : « Tous les regards étaient alors ardemment tournés vers Rome; sur ce qui s'y passait, sur ce qui devait s'y passer, on n'avait de renseignements courants que par ces Lettres. L'œil exercé du critique pouvait bien en maint passage reconnaître de méchants commérages et des tendances hostiles; moi-même, je puis m'en vanter, je me suis, plusieurs fois, expliqué avec indignation sur ce point entre amis. Toutefois, pour découvrir la vérité sur certaines autres affirmations, il ne suffisait évidemment pas d'une critique négative ; il eût fallu d'autres sources d'informations positives ; or, on ne les avait pas. Je reconnais certes que Rome, en ordonnant le secret rigoureux des délibérations, agissait non seulement avec les meilleures intentions, mais encore de son plein droit. Mais comme en fait il ne fut pas gardé et ne pouvait même l'être, ce secret devint grandement nuisible et blessa comme une épée à deux tranchants. // Les événements du concile, vrais ou imaginés, devinrent
exclusivement matière et moyen d'attaque pour les ennemis de l'Eglise, tandis que ses amis se voyaient enlever la possibilité de leur résister efficacement. En effet, exiger en semblables circonstances, quand l'affaire est d'une portée universelle, que l'on reste spectateur passif ou tout au plus sur la défensive, c'est exiger du penseur et du savant un effort vraiment surhumain. Et, d'autre part, garder de son propre côté un silence mystérieux, c'est le moyen de faire naître et grandir, chez ceux qui sont au loin, toute espèce de méfiances et de soupçons.
» Des Janus exploitèrent avec maîtrise, mais aussi avec une impardonnable perfidie, ce privilège d'être seuls à fournir des nouvelles du concile. De tout ce qui se passait à Rome ils se firent une arme contre l'Eglise ; et, bien entendu, ils prirent l'air de gens possédés du zèle le plus pur, de l'amour le plus ardent pour l'Eglise. Dans ce but on représenta, contre toute vérité, l'attitude d'une partie de l'épisco-s pat comme celle d'une Opposition irréductible et profonde, (ainsi qu'il en est dans nos assemblées politiques, spécialement au Parlement anglais); quant aux membres de la majorité, ils furent représentés comme de simples marionnettes dans les mains des Jésuites et de la curie; avec mille circonlocutions et en se fondant sur des documents spécieux, on prétendit montrer que le concile n'avait aucune liberté. Evidemment le sens droit d'un lecteur catholique aurait, de prime abord, ri de ces contes ; c'est pourquoi les diverses questions, aussi longtemps que dura la discussion, furent déformées à plaisir; on voulait que les lecteurs catholiques d'Allemagne en vinssent à admettre qu'il ne s'agissait peutêtre bien à Rome que du triomphe exorbitant d'un parti étranger, et que c'était contre cette énormité que luttaient les plus distingués prélats d'Allemagne. Mais comme ces évêques restaient visiblement, à tout moment, au-dessous du rôle que l'écrivain leur prêtait, il était à craindre que ces perfides
A. THIEL ET LES LETTRESjDE ROME 277
insinuations ne finissent par être traitées de mensonges; aussi prit-on ses précautions, et, l'occasion venue, on les représenta tous comme des hommes faibles et sans caractère. On cachait ainsi aux yeux non prévenus les mensonges de ces relations, et on préparait le terrain à une action analogue mais plus étendue.
» Autant toutes ces manœuvres sont claires maintenant, autant, à cette époque, il était difficile — pour ne pas dire impossible — de s'en rendre compte loin de Home. De l'Eglise, je l'ai fait remarquer, on ne pouvait attendre aucune réfutation positive; les répliques qu'avec de bonnes intentions tentaient certains organes catholiques, et cela, plutôt a priori et d'après des suppositions personnelles, n'avaient guère d'autre résultat, étant donnés leur caractère tendancieux et leur évidente insignifiance, que de faire le jeu de l'adversaire. Du reste, je dois l'avouer, moimême comme beaucoup de mes amis, je demeurai tout ce temps fasciné par ces relations, dont j'avais le devoir de prendre une connaissance approfondie en qualité de professeur d'histoire ecclésiastique (i). »
Après avoir exposé les erreurs où l'avaient entraîné les Lettres de Rome, puis comment, par l'étude des constitutions du concile, par les relations des évêques venues de Rome, il était enfin arrivé à la vérité, Thiel conclut ainsi : a Je l'avoue franchement : l'auteur anonymejdes Lettres de Rome je l'avais d'abord tenu, sans doute, pour hostile et partial, mais, du moins quant aux points essentiels, je voulais voir en lui un historien; et, me plaçant au point de vue historique, avec toute la critique, toute la réserve possible, j'avais ajouté foi à ses récits. Plus tard son œuvre, malgré sa perfection technique, m'apparut une espèce de caricature du concile,
(1) D'A. Thiel, Meine Anseinanderfiehung mil den Janm-Chrislen (Leipzig et JJraunsberg, 1872), p. 7, sqq.
un roman à thèse de la pire espèce, et je croirais déshonorer ma vie entière et mes travaux antérieurs si, un moment encore, je me représentais d'après lui l'histoire du concile et de ses décrets (i). »
« Mais, se demande Mgr de Ketteler à la fin de l'écrit mentionné plus haut (2), quel peut bien être l'écrivain qui méthodiquement, systématiquement, rapporte tant de faussetés sur cette admirable assemblée? // J'ai dit dans ma préface, qu'à mon avis ces Lettres n'ont pas qu'un seul auteur. Je suis sûr que les matériaux sont rassemblés de divers côtés, puis mis en œuvre ; mais est-ce à Rome, est-ce à Munich, je l'ignore. La lumière se fera peut-être sur ce point. Une certaine dépendance entre ces lettres et les premiers articles de I'Allgemeine Zeitung, qui précédèrent
(1) Ibid., p. 45, sq.
(2) Les mensonges des « Lettres de Rome », etc. — Sur la possibilité pour la presse antireligieuse d'obtenir des nouvelles du concile, malgré le secret prescrit, voici la remarque qu'avait déjà faite plus haut le même évêque (ibid., p. 3, sq.) : « Pour apprécier exactement l'action de la presse en ce moment-ci, il faut se souvenir qu'elle sert d'instrument à tous les adversaires de l'Eglise, à tous les gouvernements hostiles à l'Eglise. C'est une conséquence nécessaire du soulèvement des esprits provoqué par le grand acte de l'Eglise. Même la schismatique Russie a ici ses reporters qui fraient de très près avec I'Allgemeine Zeitung. On touche du doigt la possibilité pour une pareille coalition de fournir ses journaux de nouvelles, comme personne ne pourrait le faire. De là suit aussi la facilité pour ces organes de charmer tous les jours ses lecteurs par une foule de détails grands et petits, de pénétrer quantité de secrets qu'on ne saurait découvrir par des voies honnêtes. On peut dire, en général, d'une certaine diplomatie qu'elle connaît tous les chemins détournés, qu'elle ne recule devant aucun moyen, fût-il le plus illégitime, pour savoir ce qu'elle veut savoir et pour atteindre son but : ce fut trop souvent vrai jadis de la diplomatie des vieilles cours à Rome; j'ai peur qu'elles n'aient pas renoncé à leurs anciens errements. L'Allgemeine Zeitung d'Augsbourg et le Times— qu'on veuille bien ne pas l'oublier, il y a encore ici le célèbre Riissel, lié si étroitement à toutes les menées révolutionnaires et antireligieuses que l'Angleterre a depuis si longtemps suscitées en Italie. — L'Allgemeine Zeitung, avec quelques autres feuilles, sont en ce moment les grands organes du protestantisme rationaliste, de la maçonnerie, du libéralisme, de la diplomatie, guerroyant ensemble contre l'Eglise; des prêtres déserteurs ou traîtres, comme il s'en trouve toujours dans ces sortes d'assauts, leur ont offert leurs bons services, et y jouent assurément le rôle le plus malhonnête et le plus triste. Ainsi, s'explique l'influence des correspondances actuelles de I'Allgemeine Zeitung; c'est le grand effort du mensonge pour tromper l'Allemagne sur le concile.
les écrits signés Janus, ne me semble pas douteuse; je suis également convaincu qu'ici encore se vérifie le vieil axiome corruptio optimi pessima, et que des prêtres donnent leur concours à ces attaques si injustes et si amères contre l'Eglise. Le vieux mot biblique falsi fratres suivra toujours l'Eglise comme son ombre. Il est dans la nature humaine que la trahison d'un ami, l'ingratitude envers un bienfaiteur croissent en proportion même des bienfaits reçus. // C'est pourquoi il n'est pas de plume plus envenimée, plus mensongère que celle du prêtre tombé, ou du prêtre qui n'étant pas encore tombé se vend, lâchement infâme, aux ennemis de l'Eglise. »
La préface de l'édition complète des Lettres s'exprime ainsi sur leur origine : « Trois amis, alors à Rome, avaient coutume de se communiquer pendant le concile ce que des personnages bien au courant des événements leur apprenaient. Tous trois de nationalité et de milieux différents, ils avaient, dès avant l'ouverture du concile, longtemps vécu à Rome, ils s'y étaient familiarisés avec les personnes et les choses; ils avaient même entretenu avec quelques membres du concile des relations étroites et journalières ; ils étaient donc dans la meilleure situation pour rapporter fidèlement les faits, et même les intentions des hommes. Leurs lettres furent adressées à un ami d'Allemagne, qui, de-ci de-là, y joignait quelques éclaircissements historiques, pour que l'on comprît mieux les faits, puis transmettait le tout à I'Allgemeine Zeitung d'Augsbourg (i). »
L'ami d'Allemagne qui mettait en œuvre les matériaux reçus de Rome était, on l'a déjà dit, le prévôt du chapitre, Dôllinger. L'habileté de l'exposition, la richesse des citations historiques et littéraires, la connaissance de langues
(1) Quirinus, p. III, sq.
multiples, toutes choses dont l'écrivain faisait étalage, avaient déjà trahi cet historien jadis si vanté ; mais la rage concentrée, la méchanceté avec laquelle les faits étaient intentionnellement faussés pour tromper le lecteur, trahissaient et cette même haine du concile qui avait chaque jour crû dans les écrits de Janus, et ces mêmes efforts pour exciter le lecteur contre le concile, et l'amener à déserter l'Eglise. Janus et Quirinus ne font qu'un. Et il y a entre leurs écrits une telle parenté d'idées qu'ils sont manifestement l'œuvre d'un même esprit. Dollinger ne s'est jamais, que je sache, déclaré ouvertement l'auteur de ces lettres; toutefois, elles portent visiblement sa marque, au point que, amis et ennemis l'ont toujours reconnue et n'ont jamais exprimé le moindre doute à ce sujet (i) //.
Il serait plus malaisé de découvrir les amis de Rome qui servaient de manœuvres à Dollinger, du moins de les découvrir tous les trois. A en croire la préface, ils sont de nationalité différente, appartiennent à des milieux divers, sont au courant des affaires et des personnages de Rome, où ils ont séjourné longtemps même avant le concile, se tiennent en étroites relations avec des membres du concile. J'ai sous les yeux le journal d'un évêque qui désigne Friedrich, Lord Acton et Mgr Dupanloup. Je ne puis accorder à cette indication une entière créance; l'auteur n'a peut-être eu d'autre source que l'opinion commune. Remarquons-le cependant, les indices donnés par Quirinus sur les aides de Dollinger se retrouvent bien dans les noms cités par le journal. Ils sont
(1) Michael (ff/na; von Dollinger, p. 107, noie 4) tait observer que les lettres parues dans I'Ali.ckmeine Zeitung portent comme marque une flèeheja marque précisément qu"employait Dollinger pour ses artieles anonymes. Il n'est pas sans importance de constater que Friedrich, après avoir réédité Janus, réédita aussi les Lettres (voir plus haut, p. 254). Quel autre que Dollinger eût pu lui confier cette besogne? Si les lettres avaient eu un autre auteur, cet auteur en aurait bien édité le recueil lui-même. (Voir encore FRiEURicH,J/7/i«:- von Dullinf/er, III, 518, sqq.)
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trois; ils ont tous trois habité Rome pendant le concile; ils sont de nationalité différente; leur situation sociale est loin d'être la même ; ils ont des relations étroites et journalières avec les membres du concile. Un seul point ne s'appliquerait qu'au groupe en général sans convenir à chacun des trois : le long séjour à Rome avant le concile et la connaissance ainsi acquise des hommes et des affaires.
Il semble tout à fait vraisemblable , indépendamment même de l'autorité que je cite, que Friedrich et Lord Acton aient été du nombre des collaborateurs de Dôllinger à Rome. Tous deux étaient ses élèves, et tous deux, sur les points controversés au Concile, partageaient sa manière de voir; ils restaient en relations étroites avec lui, au témoignage même de Friedrich. C'était Dôllinger qui l'avait engagé à se rendre au concile en qualité de théologien du cardinal Hohenlohe (i). Dès avant son départ on le soupçonnait déjà d'aller faire de l'espionnage à Rome (2) ; et là même on le regarda toujours comme un des rédacteurs des Lettres (3).// Accusé d'en fournir les matériaux il n'osa jamais répliquer par un démenti formel; car ce n'était pas un démenti que d'assurer par exemple qu'il n'avait jamais, ni avant cette époque, ni depuis, écrit aucun article dans I'Allgemeine Zeitung (4) ».
(1) Friedrich, Tagebuch wàhrend des Vatikan. Komils, p. 1.
(2) Ibid., p. 5. — D'après un article du Katholik (1872, 1, 358>, Friedrich fut adjoint par le gouvernement bavarois à son ambassadeur à Rome, le comte Tauffkirehen, alors récemment nommé : « En apparence Friedrich allait à Rome en qualité de théologien du cardinal Hohenlohe; en fait, il devait y être un agent de Dôllinger et du gouvernement bavarois, et pas autre chose. Ceux qui émirent l'opinion qu'il allait à Rome à la fois comme théologien de l'ambassade et comme espion, étaient, en tout cas, tombés juste, quelles que soient encore à présent les dénégations de Friedrich. » Les lettres de ce collaborateur semblent avuir été transmises à Dôllinger par l'intermédiaire de l'ambassadeur bavarois.
(3) lbid., AU, 54, 76.— Friedrich raconte à plusieurs reprises qu'on l'a pris pour l'auteur des Lettre*, et il le nie; pareille supposition ne pouvait être faite que par qui n'avait pas une idée juste de sa capacité et de ses connaissances.
(4) Ibid., p. 53. — A Rome on fit des recherches pour découvrir ceux qui livraient les secrets du concile. Friedrich raconte en divers endroits de son journal qu'on le menaça d'expulsion. On signifia à un correspondant de
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Lord Acton, dès sa jeunesse, avait eu avec Dôllinger des relations intimes, il avait logé dans sa propre maison ; et cette intimité subsistait encore lorsque le vieux savant luttait contre l'Eglise et le concile ; et dans la période qui suivit, ainsi qu'en témoigne son ouvrage Zur Geschichte des Vatikanischen Konzils, il demeura fidèle aux idées des Lettres de Rome.
Mon hypothèse s'est trouvée confirmée après coup par la biographie de Dôllinger qui vient de paraître. Friedrich avoue qu'il a, en effet, envoyé à Dôllinger quelques lettres et quelques fragments de son journal, mais non pas en tant que membre d'un conseil chargé de fournir la matière des Lettres de Rome. « j'ignorais, dit-il, ce que Dôllinger composait ou rédigeait et ne pouvait guère que faire des suppositions. De retour à Munich, je réclamai aussitôt des éclaircissements. Dôllinger avait encore d'autres sources, comme les documents conciliaires, des lettres d'évêques et d'autres personnages, spécialement les dépêches de l'envoyé bavarois, Tauffkirchen, qu'on avait mises à sa disposition, etc. » Selon Friedrich, Mer Strossmayer a été un des principaux inspirateurs des Lettres de Rome (i).
Quant à Mer Dupanlonp, sa participation à la rédaction de ces Lettres est plutôt douteuse, malgré l'affirmation du journal que j'ai cité. D'autre part, un de mes amis de E/Ome, qui séjournait dans cette ville à l'époque du concile et était bien au courant des événements, m'a nommé comme collaborateur de Dôllinger, en plus de Friedrich et de Lord Acton, Mgf Strossmayer.
Sur le troisième membre du groupe il y a donc diver-
I'Allgemeine Zeitung, le Dr Alb. Dressel, d'avoir à quitter Rome. Il n'avait cependant aucune part à cette correspondance, comme l'assure I'Allgemeinb Zeitung > 1870, 11 févr.). — Aussi l'ordre d'expulsion fut-il retiré. Friedrich, Journal, p. 150.
(1) Friedrich, lgna< von Dôllinger, p. 519, note4(p.7031.
gence, mais en revanche l'accord est fait sur les deux premiers. Du reste, nous ne pouvons, sans raisons convaincantes, accuser un évêque d'avoir contribué à la confection de pareils écrits. Indépendamment, en effet, de la propagation de nouvelles mensongères du concile, de nouvelles visant à égarer les esprits, à les détacher de l'Eglise, il y avait une violation du secret conciliaire, imposé par le pape sous peine de péché mortel .
Quant à Dôllinger lui-même, il en prit à son aise avec une pareille prescription. Il se moque de cette prétention du pape « d'estampiller péchés mortels des actions que n'interdit aucune loi divine » ; semblable prétention no serait soutenue que par des moralistes jésuites. En quoi Dôllinger ne l'ait que se montrer médiocre théologien ; y a-t-il, en effet, un moraliste ou un canoniste catholique qui ne défendît cette prétention traitée de jésuitique ? Le pape n'a-t-il pas le droit de prescrire sous peine de péché mortel le jeûne.l'abstinence, l'abstention d'oeuvres serviles aux jours de fêtes, le jeûne avant la Sainte Communion, etc., toutes choses évidemment que Dieu ne commande pas ?
Pour conclure, il ne semble pas qu'il faille s'en tenir strictement à un groupe do trois collaborateurs aux Lettres de Rome. Dôllinger a toujours inséré dans ses lettres tout bruit venant de Rome qui convenait à son but; d'autre part, il a sûrement reçu de Rome mainte lettre qui ne provenait pas de ses trois associés, il en reçut même de quelques évêques. Ainsi a-t-il pu se faire que des évêques aient en fait collaboré à ces Lettres quoique à leur insu.