RAPPORT 1)1 CARDINAL REISACH : LA DISCIPLINE
faite elle aussi dans le sens des changements survenus. Et puis, il faut encore considérer les pays de missions : là non plus les lois et les institutions de l'Eglise, nées de circonstances toutes différentes, ne sauraient trouver leur application. La conclusion s'impose : en divers pays, pour beaucoup de matières, le droit canonique se trouve en fait sans objet; dans d'autres il n'est plus applicable sans modifications; à laisser ces pays soumis au droit commun actuel, on rend les dispenses plus fréquentes que la règle. Il est donc devenu nécessaire de supprimer, de changer, de préciser les lois, d'en édicter de nouvelles appropriées aux besoins nouveaux ; or, pour tout cela, rien de plus efficace qu'un concile général où les évéques des divers pays peuvent fournir les renseignements nécessaires et discuter tout à la fois la théorie et la pratique.
En terminant ce paragraphe, le cardinal répète encore qu'il ne parle pas des lois en connexion étroite avec le dogme et avec la constitution immuable de l'Eglise; il ne vise que les ordonnances et les institutions destinées à rendre son action féconde pour les âmes. Celles-ci doivent varier avec les temps et les besoins des peuples; s'obstinera les maintenir invariables, c'est se priver de cette influence sur les hommes qui permet, à travers les vicissitudes de ce monde, de les conduire à leur fin éternelle. Or, c'est précisément son immobilité, qu'un faux progressisme, destructeur de tout principe conservateur, reproche aujourd'hui à l'Eglise comme le vice qui la rend incapable de Conduire et de guider la société moderne.
Plusieurs de ces réflexions, en particulier celles qui concernent les missions, sont reprises plus brièvement par d'autres cardinaux; mais par contre, et pour des motifs que nous ferons connaître plus loin, les cardinaux Bizzarri et Roberti écartent absolument toute discussion sur les. questions de discipline.
Reisach examine en troisième lien les relations extérieures de l'Eglise et voici les idées qu'il développe. Si l'on compare la situation faite aujourd'hui à l'Eglise vis-à-vis de la société et du pouvoir civil avec celle qu'elle avait dans les siècles précédents, alors qu'en somme toutes les affaires publiques étaient plus ou moins menées et réglées par elle, on reconnaît que son influence a considérablement diminué, pour ne pas dire complètement disparu. C'est assurément dans des desseins pleins de grandeur et de sagesse que la Providence a permis cette séparation des deux puissances ; mais de l'impossibilité où se trouve l'Eglise jd'exercer désormais son influence sur les affaires publiques, il résulte pour les Etats une tendance à l'anarchie et au despotisme païen, et pour l'Eglise elle-même une entrave à son action salutaire sur les individus; c'est en vain jusqu'ici qu'elle réclame la liberté et l'indépendance à laquelle sa nature lui donne droit
<c Sans hésitation aucune, écrit le cardinal, je crois nécessaire que l'Eglise proclame par quel principe se justifiait et se justifie encore son influence sur la société. Restreindre en effet son autorité et son action aux seuls individus et l'exclure de la société, c'est commettre une erreur dogmatique; c'est appliquer les faux principes de la Réforme à la personne morale de l'Etat ou du gouvernement; c'est poser en principe les fausses théories du droit moderne subversives des lois naturelles qui sont la sauvegarde de la justice et de la société humaine. Parmi les hétérodoxes eux-mêmes on s'accorde plus ou moins à déplorer les doctrines libérales ou révolutionnaires que la violence et le droit du plus fort font passer dans la pratique ; si donc l'Eglise, en vertu de sa mission d'enseigner les vérités éternelles, choisit ce moment pour faire entendre sa voix, personne ne mettra en doute l'opportunité de son intervention ; beaucoup reconnaîtront qu'elle seule a assez de courage pour les publier et seule peut sauver la société et la rétablir sur les principes fondamentaux de
l'ordre voulu par Dieu.//
l'église et LA SOCIÉTÉ 39
L'Eglise, je le sais fort bien, ne peut plus recouvrer les moyens extérieurs qui dans les siècles passés assuraient son influence sur les affaires publiques; mais elle n'en doit pas moins éclairer les esprits sur les vrais rapports de l'ordre surnaturel avec l'ordre naturel, du pouvoir religieux avec le pouvoir civil, du pouvoir civil lui-même avec les droits naturels que les sujets possèdent en qualité de chrétiens et de membres de l'Eglise. Le cardinal est d'avis que l'imposant spectacle d'un concile général proclamant d'une commune voix, au milieu de la confusion des idées et de l'anarchie qui en résulte, l'ordre établi par Dieu ne peut qu'impressionner profondément les contemporains ; et l'on aura du moins conservé le germe de la vérité pour des temps plus heureux.
Les autres cardinaux présentent des considérations semblables; la majorité conclut à la nécessité d'un concile : nécessité relative et non absolue, car en soi le plein pouvoir du pape suffirait à condamner les hérésies nouvelles et à accommoder la discipline aux besoins présents. Mais, disentils, les maux de l'Eglise sont extraordinaires, ils exigent donc un remède extraordinaire ; en des cas pareils on recourait jadis à des conciles généraux; la large diffusion des erreurs actuelles, les racines profondes qu'elles ont jetées, les nécessités urgentes de l'Eglise rendent aujourd'hui ce moyen indispensable. Sans doute les papes ont déjà condamné ces fausses doctrines ; mais prononcée par le corps entier, l'épiscopat uni à son chef suprême, la sentence aura cette fois une portée décisive.
Seul le cardinal Pentini, dans un mémoire latin assez maigre du 10 janvier i865, déclare qu'il ne voit pas de motif à la convocation d'un concile.
C'est toujours une affaire grave qu'un concile général; il y a danger d'y voir se'manifester parmi les Pères des diver-
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genees d'opinion qui peuvent affaiblir l'unité en matière de foi, au plus grand détriment des âmes. Aussi ne faut-il en
aucun cas (niillimodé) recourir à semblable moyen a à moins qu'il n'existe déjà quelque dissentiment grave que le danger d'une erreur en matière de foi oblige à régler définitivement ». Xous vivons assurément à une époque lamentable, nous voyons se commettre des excès; <c cependant par la grâce de Dieu l'épiscopat a jusqu'ici été unanime dans >es condamnations et en matière de foi il n'existe pas d'erreur à corriger ; je suis donc humblement d'avis qu'il n'y a pas lieu de réunir un concile général » (i).
Les autres cardinaux qui se prononcent, absolument' ou sous réserves, contre le projet de convocation reconnaissent pleinement la nécessité ou du moins l'utilité du concile; mais leur avis leur est dicté par la considération des difficultés et des obstacles auxquels, d'après eux, l'entreprise doit se heurter. Sous cette impression le cardinal Roberti répond nègâtivamentè. Les circonstances sont si graves, au jugement du cardinal Amat, qu'il n'ose pas décider s'il y a lieu d'abandonner le projet formé; il s'en remet au pape. Les cardinaux Sacconi et Paracciani-Clarelli conseillent d'attendre des temps meilleurs ; Villecourt ne croit pas que de longtemps il y ait à convoquer un concile; Mattei « ne saurait le croire [utile [dans les circonstances actuelles ».
La question d'opportunité prêtait en effet à des objections bien graves. Aucun cardinal ne se le dissimulait ; mais on pouvait compter, en cette occasion, sur une assistance parti-
(1) « Cum vero Luctuosissimis certe quod (sic vivimus hisce hniporibus : licet iniiiiiiiera perpetrentur facinora, gravissima (iiiidem quoad facta, verumtamen, opilidante Deo, mania juin ab Episcopatu universo unanimi reprobata conseil su : nullaque explananda circa fidem cxsU-t divergentia, quie declaratione indigeat : humililer censeo non esse locu»i Generalis Conalii convocation!. » — C'est le cardinal lui-même qui a souligné les mots en italique.
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