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CHAPITRE VIII

L'Apostasie du P. Hyacinthe, de l'Ordre des Carmes.

Au moment même où paraissait le livre de Mgr Maret, le P. Hyacinthe, Charles Loyson, carme déchaussé et prédicateur deN.-D. de Paris, annonçait sa sortie de l'Ordre. Par suite du prestige dont il jouissait comme orateur, sa détermination fit grand bruit; et comme il se trouvait être aussi partisan des doctrines gallicanes, on établit un rapprochement entre l'apostasie du P. Hyacinthe et l'apparition de l'œuvre de Mgr Maret. Mais ce dernier protesta contre tout rapprochement des deux faits. Mgr Pie, dans l'homélie où il parlait de l'ouvrage de Mgr Maret (i), avait aussi exprimé sa douleur au sujet de la résolution du P. Hyacinthe. Mgr Maret termine en ces termes la lettre qu'il écrit à Mgr Pie en réponse à ses critiques : « Vous gémissez avec raison, Monseigneur, sur un fait récent que nous déplorons tous. Vos amis osent même établir une certaine connexité entre ce fait et l'apparition de mon livre. Il n'y a donc plus aucune justice dans le cœur de certains hommes? Le mien a été brisé par cet acte que je n'ai pu prévenir, mais dont j'ai tout fait pour arrêter les suites. Aujourd'hui il ne me reste qu'à prier, à espérer, mais en même temps à protester avec énergie// contre tout rapproche-

(1) Cf. supra p. 256.

ment, toute assimilation, toute connexité. Que Dieu prenne en pitié et les temps et les hommes ! » (i).

La défection du P. Hyacinthe comme religieux et comme fils de l'Eglise n'a qu'un rapport assez lointain avec le concile du Vatican. Pourtant elle contribua beaucoup à augmenter l'agitation au sujet du concile; il convient donc, semble-t-il, d'en dire quelques mots dans cette histoire.

Charles Loyson possédait un remarquable talent de prédicateur, aussi exerea-t-il une grande attraction sur son auditoire de Notre-Dame. Mais son savoir était plus brillant que solide; il lui manquait la prudence et la réflexion, qualités de première nécessité à Paris pour un homme de sa situation(2). A plusieurs reprises déjà, ses manières d'agir inconsidérées et scandaleuses, les inexactitudes doctrinales relevées dans ses discours lui avaient attiré des réprimandes de la part de ses supérieurs. Pendant l'été de 1869, un discours qu'il prononça dans l'Assemblée générale de la Ligue de la Paix fit grand bruit. Le Général des Carmes, dans une lettre ferme sans doute, mais aussi très affectueuse et très paternelle, datée du 22 juillet (3), lui interdit de paraître à l'avenir dans toute réunion qui ne serait pas religieuse et catholique, et de livrer à l'impression quoi que ce fût, même une lettre ou un discours. Il lui faisait aussi remarquer que le bon renom de l'ordre exigeait pareille mesure; car déjà en France, en Belgique et à Rome, des évêqûes, des prêtres et des fidèles blâmaient les supérieurs de l'Ordre de ce qu'ils ne l'empêchaient pas (le P. Hyacinthe) de suivre la voie où il s'était engagé.

(i) Maret, Le Pape et les Évêques, p. 118.

(2) « Son enseignement, en même temps qu'il excitait l'enthousiasme de la jeunesse et des hommes épris de la belle éloquence, éveillait des inquiétudes des théologiens .Le brillant prédicateur n'offrait guère de garanties du coté de la sécurité des doctrines. A Rome, avant sa célébrité, on avait été fort surpris qu'il eût quelque peine à lire Saint Thomas, et que, dans ce dictionnaire encyclopédique de la science sacrée, sujet, idées, données, principes, méthodes, tout lui fut étranger. » Emile Ollivier, L'Eglise et l'État au concile du Vatican,!, 438.)

(3) Cecconi, loc. cil. Doc. (XXXV. — Cf. C. V. 1262 d.

LA DEFECTION DU PERE HYACINTHE 3i7

« Maintenant laissez-moi vous parler à cœur ouvert, comme un père à son fils ! Je vous vois lancé dans une voie extrêmement dangereuse, qui, malgré vos intentions présentes,// pourrait vous conduire là où vous seriez désolé d'arriver. Arrêtezvous donc, mon cher fils, écoutez la voix de votre père et de votre ami, qui vous parle le cœur déchiré de douleur. Pour cela, vous feriez hien de vous retirer dans un des couvents d'Avignon, pour vous y reposer et aussi pour y faire la retraite dont je vous avais dispensé l'année dernière à cause de vos nombreuses occupations. Méditez dans la solitude les grandes vérités de la religion, non pour les prêcher aux autres, mais pour le profit de votre âme. Demandez des lumières au ciel avec un cœur contrit et humilié. Adressez-vous à la sainte Vierge, à notre père saint Joseph, à notre séraphique mère sainte Thérèse. — Un père peut bien adresser ces paroles à un fils, quoique grand orateur. — C'est une question bien sérieuse pour vous et pour nous tous. »

Un langage si paternel manqua malheureusement son effet. Le P. Hyacinthe ne vit en lui-même qu'un innocent persécuté, entouré d'intrigues. Dans une lettre (i) du 20 septembre à son supérieur général, il déclare d'un ton arrogant qu'il s'éloigne de son couvent « qui dans les circonstances nouvelles qui me sont faites se change pour moi en une prison de l'âme. En agissant ainsi, je ne suis point infidèle à mes vœux : j'ai promis l'obéissance "monastique, mais dans les limites de l'honnêteté de ma conscience, de la dignité de ma personne et de mon ministère. Je l'ai promise sous le bénéfice de cette loi supérieure de justice et de royale liberté, qui est, selon l'apôtre saint Jacques, la loi propre du chrétien... Si, en échange de mes sacrifices, on m'offre des chaînes, je n'ai pas seulement le droit, j'ai le devoir de les rejeter. » Lorsqu'il en vient à parler du prochain concile, il assure que,

(1) Cecconi, loc. cit. Doc. CGXXI1I. — Cf. C. V. 1262 c.

dans un moment si solennel, il ne peut laisser enchaîner sa parole, qu'il ne peut garder le silence. Ce qu'il a sur le cœur, ce qu'il a le devoir de dire en toute liberté, il l'exprime en ces termes : « J'élève donc, devant le Saint-Père et devant le concile, ma protestation de chrétien et de prêtre contre ces doctrines et ces pratiques qui se nomment romaines, mais qui ne sont pas chrétiennes et qui dans leur envahissement toujours plus audacieux et plus funeste, tendent à changer la constitution de l'Eglise //, le fond comme la forme de son enseignement et jusqu'à l'esprit de sa piété. Je proteste contre le divorce impie autant qu'insensé qu'on s'efforce d'accomplir entre l'Eglise qui est notre Mère selon l'éternité et la société du XIX siècle, dont nous sommes les fils selon le temps, et envers qui nous avons aussi des devoirs et des tendresses. » Le P. Hyacinthe en appelle ensuite au concile; mais si l'auguste assemblée était privée de la liberté, si « en un mot elle était privée des caractères essentiels à un concile œcuménique, je crierais vers Dieu et vers les hommes pour en réclamer un autre véritablement réuni dans le Saint-Esprit, non dans l'esprit des partis, représentant réellement l'Eglise universelle ».

11 se reproduit ici ce qui est arrivé si souvent pour les esprits opiniâtres et hautains : appelés par leurs supérieurs à répondre de leurs fautes, ils se croient persécutés injustement, ils recourent alors à la plus haute autorité de la terre ; s'ils n'en obtiennent pas non plus l'approbation de leurs fautes, ils persévèrent dans leur obstination et vont jusqu'à en appeler à la souveraine autorité de Dieu. « J'en appelle à votre tribunal, ô seigneur Jésus! » s'écrie le moine orateur en terminant la lettre à son supérieur, « Ad tiium, Domine Jesu, tribunal appello! C'est en votre présence que j'écris ces lignes., c'est à vos pieds, après avoir beaucoup prié, beaucoup réfléchi, beaucoup souffert, beaucoup attendu, c'est à vos pieds que je les signe. J'en ai la confiance, si les

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