LE MANIFESTE DU CORRESPONDANT
Personne, poursuit l'auteur, ne peut savoir maintenant ce que le Saint-Père a résolu de proposer aux méditations du concile. Le secret le plus absolu a été observé à cet égard même envers les évêques. Il est à remarquer en particulier que, des deux points que nous venons d'indiquer, des rapports du pape avec l'Eglise et de l'Eglise avec la société civile, aucune mention n'est faite dans la bulle qui a convoqué le concile. Il n'y a donc que des prévisions en l'air, dont on se fait sujets de crainte. Quant à nous, notre parti est pris de nous abstenir de ces spéculations téméraires. Nous voulons pourtant expliquer par quels motifs celles qu'on nous soumet nous paraissent dénuées de toute vraisemblance (i).
« Commentpourrions-nous craindre, en premier lieu, que la réunion solennelle de tous les représentants de l'Eglise soit destinée et doive aboutir à ranger ces représentants euxmêmes dans un état de dépendance exagérée sous la main d'un chef unique? )> Les états généraux de l'Eglise iraient-ils jusqu'à créer dans son sein une monarchie despotique qui n'y a jamais existé? « Ce n'est ni l'usage, ni le penchant naturel des grandes assemblées de consommer elles-mêmes leur propre abdication (2). »
Si maintenant des deux autorités de l'Eglise nous envisageons celle qui est dogmatique, de laquelle dépend la décision infaillible des questions de la foi et de la morale, comment peut-on craindre que cette autorité soit attribuée au pape seul et que, en tranchant l'ancienne controverse, on définisse dogmatiquement l'infaillibilité du chef de l'Eglise (3)? L'auteur manifeste la répugnance qu'il éprouve à traiter, lui laïque, un pareil sujet. Le Correspondant s'est toujours contenté de défendre la foi, non de la commenter ou de la définir. « Xous ne nous départirons pas de cette attitude, à la
(1) Loc. cit., p. 20.
(2) Ibid.,p. 23 s.
(3) Ibid., p. 24.
veille d'un concile, pour entreprendre de dicter des leçons, pas plus dans un sens que dans l'autre, à ceux de qui nous attendons la lumière (i). » Ensuite il confesse sa foi en l'infaillibilité du concile' uni au pape et il s'écrie : « De quoi donc, gens de peu de foi, irions-nous nous alarmer? Comment croire qu'une assemblée véritablement œcuménique, sur laquelle ne pèse aucune pression, dont n'est exclu aucun membre légitime, sera assez abandonnée de l'Esprit- Saint pour se dépouiller elle-même sans motif, au profit d'un autre pouvoir, de ce qu'il y aurait d'essentiel, d'exclusif et de divin dans ses prérogatives? Supposer cbez une assemblée purement humaine un renoncement irréfléchi de cette nature, ce serait déjà une absurde hypothèse; mais appliquée à une assemblée infaillible, la supposition est presque sacrilège ; car c'est admettre que l'Esprit-Saint prendrait plaisir à nous égarer sur le choix de ses interprètes (2). »
L'auteur continue en parlant de l'unanimité morale requise pour les décisions conciliaires et de l'impossibilité de définir un dogme par acclamation. Il rappelle qu'une définition dogmatique a une force rétroactive :// par suite, la définition de l'infaillibilité du pape établirait l'infaillibilité de toutes les décisions émanées des souverains pontifes dans le passé, dès qu'on pourrait y découvrir le caractère de déclaration ex cathedra. Et pour prouver qu'il est impossible que les décisions des papes de tous les temps puissent être considérées comme infaillibles, il en cite plusieurs, en particulier celles dans lesquelles il s'agit de l'autorité du pape sur les royaumes temporels (3).
Et, pour conclure, le fait de cette convocation au concile adressée par Pie IX à ses frères dans l'épiscopat n'est-il pas précisément un indice qu'il ne songe pas à s'attribuer le
(1) hoc cî7.,p. 25.
(2) Ibid.. p. 27.
(3) Ibid.. p. 34 ss.