L ARTICLE DU 'CORRESPONDANT
pouvoir si étendu que l'ancien gallicanisme déniait au pape? Car, si tel était son but, il aurait persisté à trancher seul les controverses naissantes, comme l'avaient fait ses prédécesseurs, par exemple, à propos des controverses provoquées par Molinos et Jansénius. Puis, l'univers se serait l'ait peu à peu à l'idée que le pape seul dans l'Eglise avait le pouvoir de définir (i). Pour que la puissance suprême soit exercée par ceux à qui Dieu l'a confiée, l'auteur souhaite enfin que le concile reste en quelque sorte permanent (2) : pour cela, les évêques prendraient à l'avenir une part constante et fixe au gouvernement de l'Eglise universelle ; le mode en serait à déterminer dans le détail par le concile du Vatican; le pape ne gouvernerait plus seul avec l'aide de congrégations presque uniquement composées d'Italiens. « Que la papauté cesse donc d'être exclusivement italienne pour redevenir, par son union intime avec l'épiscopat, non seulement européenne, mais universelle et vraiment humaine (3). »
Il n'est pas besoin d'une perspicacité extraordinaire pour reconnaître l'étroite parenté de l'article du Correspondant avec les brochures allemandes de Janus. L'un et l'autre s'inspirent des mêmes désirs et des mêmes craintes : ils redoutent de voir définies au concile les doctrines de l'autorité suprême et de l'infaillibilité du souverain pontife et celles du Syllabus. Tous les deux se posent en adversaires de ces doctrines et travaillent contre leur définition. Assurément leur procédé est bien différent.// Pour Janus, le vœu exprimé dans une correspondance française de la Civilta en faveur de la définition, rend indubitable que le pape a en vue cette définition : là-dessus, il s'emporte grossièrement contre le pape et tous ceux qu'il croit nourrir de pareils des-
(i) Ibid. p.38ss.
(2) Cf. Le Correspondant, 25 nov. 1869. — Cecconi, loc. cit. Doc. CCLXXXIV. Cf. C. F.1285dsq.
(3) Le Concile, etc., p. 46 ss.
seins; il attaque, ou ne peut plus vivement, les doctrines dont la définition, d'après lui, est en perspective; tout cela, dans le but ouvertement déclaré de former un courant d'opinion contre ces doctrines, et par là, d'empêcher leur définition. L'écrivain français obéit aux mêmes désirs ou aux mêmes craintes ; mais il agit comme s'il n'en était aucunement ému et cherche à montrer cpie de telles craintes sont absolument dénuées de fondement et que le pape est on ne peut plus éloigné de la pensée de définir ces doctrines au concile. Aussi ne cesse-t-il d'exprimer sa vénération pour Eome et de témoigner dans ses paroles le plus entier dévouement à l'Eglise, au pape, au concile. Mais, malgré ces contrastes et cette diversité dans la forme, les deux ouvrages, français et allemand, sont parfaitement d'accord sur le fond et tendent à provoquer le même effet. Tout comme Janus, avec une entière assurance, l'écrivain français conteste au pape cette autorité, que les Gallicans appellent ultramontaine, et lui dénie l'infaillibilité pontificale. Lui aussi apporte contre cette autorité, contre ce privilège, les raisons avec lesquelles on les combat d'ordinaire; son intention n'est pas, prétend-il, de combattre ces doctrines, mais simplement de montrer qu'il ne faut pas s'attendre à leur définition et, par suite, d'affranchir les esprits inquiets de toute crainte vis-à-vis du concile. Il va sans dire que, malgré cela, le résultat devait être le même que pour l'écrit de Janus : susciter des préventions contre ces doctrines, mettre des obstacles à leur définition par le concile. Aussi, bien que la brochure française professe l'infaillibilité du concile général, toute sa manière de traiter la question présente inspire des doutes sur la sincérité de ses paroles ; il semble qu'en insistant sur la nécessité de la liberté du concile, de l'unanimité dans ses décisions, elle veuille se ménager une porte de sortie, pour échapper à une définition éventuelle qu'elle redoute en dépit de toutes ses protestations.