CHAPITRE XI
Les Catholiques d'Angleterre et de Belgique // avant le Concile.
L'agitation qui, avant le concile, s'était emparée des esprits en France et en Allemagne ne pénétra point en Belgique. Les catholiques étaient trop bons catholiques pour redouter rien de sinistre d'un concile œcuménique, et les indifférents se souciaient trop peu de la religion pour que la convocation d'un concile leur fît perdre la paix.
Le gallicanisme n'existait pas en Belgique. La doctrine de l'infaillibilité pontificale y passait pour vérité révélée. Aussi Friedrich est-il très mécontent des Belges (i). Il estime que la Bévue, de Louvain, décrit en général très exactement les choses lorsqu'elle dit (27.601) : a Le vœu des catholiques belges sera exaucé, si l'Esprit-Saint inspire aux Pères du concile la résolution de proclamer que l'infaillibilité du pape est un dogme de foi. Ce vœu répond à un sentiment qui n'est pas nouveau chez nous, et qui de tout temps a été profondément enraciné dans l'esprit de nos ancêtres. »
Pourtant l'archevêque de Malines, Mgr Victor Dechamps, écrivain aussi habile que savant, pensa que les troubles suscités dans les pays voisins // lui faisaient un devoir d'éclairer les laïques en publiant un écrit sur le concile et en particulier
(1) Geschichte des Vcttikan Konztl, II, 407 sq.
tare
sur la doctrine de l'infaillibilité pontificale (i). « Vous n'ignorez point, disait-il, en envoyant son travail à la rédaction de la Civilta Cattolica {2), quels efforts l'on fait pour insuffler au gallicanisme mourant une nouvelle vie, et combien l'on écrit, môme en dehors du domaine du gallicanisme, pour restreindre les limites de l'infaillibilité du Saint-Siège au cas où il parle ex cathedra ». « Partout, dit-il encore dans l'introduction de son ouvrage (3), on parle du concile et de ce qu'il va faire ». Une question « pique singulièrement la curiosité : que va décider le concile sur l'infaillibilité du pape? Le ton sur lequel on pose cette question, même au sein des assemblées législatives, et la façon dont on la conçoit, prouve chez les gens du monde, et surtout chez les écrivains de la presse périodique, une remarquable ignorance des choses dont ils parlent. Je crois donc qu'en publiant à leur usage, et sur le point qui semble les intéresser le plus, cette étude vraiment élémentaire, je ne ferai pas chose inutile. »
La publication de cet écrit qui allait soulever de longues et vives controverses était vraiment on ne peut plus opportune. A lui seul, le nombe considérable des éditions qu'il eut dès la première année de son apparition, le démontre. Le style en était digne, très simple, clair, ne supposant pas chez le lec- | teur des connaissances théologiques spéciales, tout à fait à la portée des laïques cultivés, d'abord des croyants, ensuite aussi, grâce à quelques additions, des incroyants. Les preuves de l'infaillibilité pontificale y sont développées graduellement, sans jamais perdre de vue ce que l'idée fondamentale de la doctrine avait d'obscurité pour le inonde laïque, obscurité hélas! toujours accumulée par les théologiens. Dans l'avant-dernier chapitre, l'auteur se demande si l'infaillibilité va être définie au concile du Vatican. Il répond qu'il ne sau-
(1) L'Infaillibilité et le concile général. 9' édit. Paris, 1869.
(2) Lettre inédite, 3 juin 1869.
(3) P. 10 sq.
LES ÉCRITS DE Mgr DECHAMPS 353
rait vouloir prévenir les décisions d'une assemblée dirigée par L'Esprit-Saint. Si toutefois l'on désire connaître sa pensée, il estime que le moment est venu de définir cette vérité de foi. // L'Eglise a coutume de définir les vérités de foi, lorsqu'elles sont contestées, ("est le cas. Les débuts de la controverse sur l'infaillibilité papale apparaissent lors des troubles occasionnés par le grand schisme d'Occident. Le concile du Vatican est le premier qui se tienne depuis la formation au sein de l'Eglise d'une école — l'école gallicane — qui fait de la non-infaillibilité du pape un article de son credo. L'exposition de Mgr Decliamps permettait de conclure qu'il combattrait au concile pour la définition de l'infaillibilité pontificale. Bientôt, il publia une courte lettre à un laïque qui, mal informé sur la doctrine de l'infaillibilité pontificale, avait trouvé la lumière dans l'écrit précédent. M81 Decliamps y développe d'une façon plus précise quelques points déjà indiqués.
L'écrit de Mgr Decliamps fut nommé par MRr Dupanloup dans l'introduction de sa lettre au clergé, du n novembre (i). Après avoir blâmé, avec beaucoup de vivacité, les publicistes catholiques, qui ont jeté dans le public la question de l'infaillibilité pontificale et déclaré que le concile du Vatican la définirait, l'évèque d'Orléans continue : « Cette délicate question ayant été ainsi soulevée et jetée dans la rue et dans la presse, un prélat belge, mon saint ami, Mgr Decliamps, récemment nommé archevêque de Malines, a publié un écrit spécial sous ce titre : Est-il opportun de définir dans le prochain concile V infaillibilité du Pape? (2) et il a répondu affirmativement.»
En réponse, parut le 3o novembre 1869 (3) la première lettre de l'archevêque de Malines à Mgr Dupanloup.
(1) Cf. le chapitre précédent, p. 338sq.
(2) Le titre de l'écrit est différent. Voirci-dessus p. 352.
(3) Lettre de M5' Decliamps, archevêque de Malines, àM!' Dupanloup, évêque d'Orléans, Paris, 1869. — En allemand dans « Das Œkumenische Kon%il » Stimmen aus Maria-Laach. NeueFolge. Helft 7/(1870). 57 sq.
L'écrit de M8* Dupanloup, dit l'archevêque, l'a profondément attristé. « Comment ne serais-je pas attristé, Monseigneur, de ce qui a réjoui les ennemis avoués de la foi et de l'Eglise? « La lettre de M81' Dupanloup (c'est ce qu'ils écrivent) formera, quelque résolution que prenne le concile, un des monuments les i)lus glorieux de notre Eglise nationale. » / En lisant de telles paroles, Monseigneur, ne vous êtes-vous pas dit : Je me suis trompé ? »
Mgr Dechamps montre d'abord comment M81" Dupanloup pose à tort la question de l'opportunité pour le concile de s'occuper de l'infaillibilité pontificale. Il remarque entre autres que M-1' Maret nie avec l'infaillibilité, la primauté même du pape dans son intégrité, et rend par suite nécessaire un examen de cette doctrine par le concile. Il déplore avec une profonde douleur que M°r Dupanloup ait employé dans sa lettre des expressions équivoques et pleines de malentendus : dogme nouveau, infaillibilité personnelle et séparée du pape. Elles obscurcissent les doctrines de l'infaillibilité pontificale. « C'est, ici, Monseigneur, s'écrie-t-il, qu'il eût fallu faire retentir votre grande voix pour éclairer l'ignorance publique et pour dissiper chez les gens du monde l'incroyable confusion d'idées, qui maintenant fausse leur jugement. » ce Que j'eusse voulu vous voir saisir cette occa- | sion, non pour accentuer, mais pour faire disparaître les difficultés que j'appelle des nuages. » Ces difficultés contre la doctrine de l'infaillibilité et l'opportunité de sa définition, l'archevêque les résout l'une après l'autre et termine en rappelant à son ami Dupanloup l'adresse des évêques à Pie IX à l'occasion des fêtes du centenaire. Mgr Dupanloup avait pris à sa rédaction une part prépondérante. « Vous ne craindrez donc pas, ajoute l'archevêque, de revenir à vous-même, et de donner à votre épiscopat la seule gloire qui lui manque encore, celle qui n'a manqué ni à l'épiscopat de saint Augustin, ni à celui de l'évêque des derniers temps que vous aimez