REPONSE DU PATRIARCHE ARMENIEN
adresse? — Heureusement, écrit l'abbé Testa, nous avions prévu cela, et sur les exemplaires destinés aux deux patriarches, reliés avec luxe en maroquin rouge, nous avions fait écrire en lettres d'or le titre de chacun. Autre difficulté : « Cette lettre n'est pas signée, » fit remarquer le patriarche. L'abbé Testa répondit que le nom du pape se trouvait en tête et que le sceau pontifical garantissait l'authenticité du bref. Le patriarche se montra satisfait de ces explications. Il ajouta, l'air toujours tranquille et serein : « Je ne puis me charger de transmettre les lettres aux évêques. Il n'est pas à propos non plus que je vous donne leurs adresses. Cependant, vous êtes libre, vous devez même exécuter le mandat qui vous a été confié. Rien ne vous empêche d'envoyer les lettres à l'épiscopat arménien. » L'entretien était terminé, et le patriarche congédia ses visiteurs avec tous les signes d'une cordiale affection.
On le voit, ce prélat n'était pas mal disposé à l'égard du concile et de la réunion avec Rome.// Il pouvait compter pour cela sur les dispositions toutes semblables d'un bon nombre d'Arméniens sehismatiques. A Constantinople deux partis s'étaient formés : l'un poussait à la réunion avec l'Eglise catholique-romaine ; l'autre, placé sous l'influence de la Russie et ax)pelé pour cette raison le parti russophile, cherchait à l'empêcher. Chaque parti soutenait ses vues propres dans les journaux. Les russophiles insistaient principalement sur ce que leurs adversaires, non contents de dépouiller l'église nationale arménienne de son indépendance, cherchaient à la latiniser complètement. Le parti de l'union faisait valoir avec insistance qu'il ne s'agissait pas d'un changement de la liturgie arménienne (i). Le patriarche, nous l'avons remarqué, était favorable à ces derniers, mais il n'osait pas se décider sans le catholicos d'Etchmiadzin.
(1) Cf. Civilta cattolica, scr. VII, vol. 5, p. 467 et suiv.
Etclimiadzin est un monastère arménien situé près d'Eri van, dans la partie septentrionale de l'Arménie, qui est soumise à la domination russe. Le patriarche qui avait là sa résidence, dans le principal sanctuaire des Arméniens, se donnait le titre de catholicos et revendiquait la suprême autorité ecclésiastique sur tous les Arméniens schismatiques en dehors môme des frontières de la Russie. Celle-ci favorisait ses prétentions.
Le catholicos, Kevord IV, envoya à Constantinople, sur la fin de juillet 1868, une ambassade dont le chef était l'archevêque Sarkis Tchalalian. Son but était, semble-t-il, d'étouffer les tendances unionistes des Arméniens dans ce centre principal des églises orientales. Avec l'aide du gouvernement russe, Tchalalian devait s'établir solidement à Constantinople et y fixer sa demeure en qualité de nonce du catholicos. Kevork IV avait muni les délégués d'un mémoire pour le ministre des affaires étrangère de Turquie : il y exposait ses droits à la suprématie ecclésiastique et priait le ministre de protéger son ambassade et d'en favoriser les entreprises (1). Le ministre lui adressa une réponse fort courtoise, mais nettement négative (2). Malgré tout, le catholicos, aidé du parti russophile, sut manoeuvrer avec un te succès à Constantinople contre les tendances unionistes, s'acquit dans cette ville un tel crédit que le patriarche se vi forcé, pour le contenter, lui et son parti, de publier une déclaration sur la manière dont il avait reçu l'encyclique pontificale. ' Il ne l'avait fait, disait-il, que pour accomplir un devoir de politesse. D'après les canons de l'Eglise arménienne, il ne pouvait, dans une circonstance aussi importante que la participation à un concile, donner de réponse décisive, sans communiquer la lettre pontificale au catholicos d'Etch
(1) Gecconi, loc. cit.. Doc. LXXXV. Ct. G. V. 1117 c. Cf. Geccoxi, loc. cil Doc. LXXXIII. C. V. 1117 b.
(2) Gecconi, loc. cit. Doc. LXXXVI. Cf. C. V. 1117 c.
REPONSE DU CATHOLICOS U ETCHMT A DZ1N 373
miadzin, auquel seul il appartenait d'apprécier ce document (i). Le patriarche publia cette déclaration dans les journaux vers le milieu de décembre; il envoya ensuite au catholicos la lettre du pape en traduction arménienne et demanda des instructions sur la conduite à tenir (2). C'était équivalemment refuser l'invitation au concile. La condescendance du patriarche ne devait pourtant lui servir de rien : il n'en perdit pas moins, nous le verrons, ses fonctions et sa dignité.
Les évêques arméniens non-unis, de la délégation de Constantinople, reçurent fort aimablement les lettres apostoliques que leur avaient envoyées l'abbé Testa et le patriarche arménien catholique, M81" Hassoun, et se montrèrent même assez enclins à accepter l'invitation; mais presque tous déclarèrent qu'ils devaient se régler sur la volonté et l'exemple du catholicos. C'est ce qui détermina le cardinal préfet de la Propagande, à confier à l'abbé Testa le soin de faire parvenir la lettre pontificale au catholicos lui-même. C'était là une mission difficile, ainsi que l'écrit l'abbé Testa au cardinalpréfet, vu qu'Etchmiadzin était situé en territoire russe. Après avoir conféré avec Mgr Hassoun, il se décida à envoyer par des voies différentes deux exemplaires de la lettre, l'un par un laïque arménien non-uni, l'autre par l'évêque arménien catholique dont la résidence était la plus rapprochée d'Etchmiadzin. ce Cependant, écrit-il, n'y a-t-il pas danger que le catholicos, s'il est mal disposé, ne dénonce au gouvernement russe celui qui se sera prêté à nous rendre ce service ? » Il doutait que l'on put trouver quelqu'un qui se chargeât d'une pareille commission (3). La lettre est-elle parvenue entre les mains du catholicos? Rien, dans les documents ne nous renseigne sur ce point.// Il ne s'y trouve pas non plus
(1) Cecconi, loc. cit. Doc. LXXXVIII. Cf. C. V. 1117 d.
(2) Cecconi, loc. cit. Doc. LXXXIX. Cf. C. V. 1117 cl.
(3) Cecconi, loc. cit. Doc. XCVI. Cf. C. V. 1118 b.
de réponse du catholicos à l'abbé Testa. Nous avous, il est vrai, sa réponse au patriarche arménien seliismatique de Constantinople qui, de son côté, on s'en souvient, lui avait aussi envoyé la lettre pontificale. Cette réponse, datée de février 1869, nous renseigne pleinement sur les dispositions du catholicos (1).
Il exprime son désir de la réunion des églises. Mais, dit-il, la lecture de la lettre du pape l'a persuadé qu'il n'y avait rien à attendre de semblable du concile. Si Rome désirait réellement rétablir l'union, elle devrait tout d'abord s'enquérir des causes de la séparation et se résoudre fermement à les faire disparaître : son premier devoir serait de se réconcilier avec les pasteurs suprêmes de l'Eglise orientale, et de leur proposer le projet de concile et les principaux points qui devaient y être traités ; si l'on tombait d'accord, on pourrait s'entendre pour déterminer de concert la date et le lieu du concile. Mais puisque le patriarche de Rome prenait sur lui de convoquer le concile et d'envoyer l'invitation aux évêques orientaux, il se donnait pour le chef de toute l'Eglise et niait l'égalité de droits des patriarches orientaux. Il appelait expressément dans sa lettre le siège de Rome centre de l'unité, doctrine que l'Eglise orthodoxe des Arméniens repousse avec les autres nations de l'Eglise orientale, ne reconnaissant d'autre chef de l'Eglise que le Sauveur Jésus- Christ. Il n'y avait donc rien à attendre du concile pour la réunion des Eglises : peut-être n'y ferait-on qu'ouvrir un nouveau champ de controverses, qui donnerait lieu à de nouvelles et inguérissables divisions, au grand scandale d'un grand nombre de chrétiens et au déshonneur de la religion chrétienne. Le catholicos avertissait le patriarche de se défier de l'invitation, de mettre en garde les archevêques et tous les prélats des diocèses situés dans l'empire turc et de
(I)Ceccoxi, loc. cit. Doc. XCIV. Cl. C. V. 1118 b.
REPONSE DES PATRIARCHES ORIENTAUX 37o
ne donner aucun prétexte à des troubles et à des divisions.
Quand la lettre du eatholicos arriva à Constantinople, le patriarche Paul, auquel elle était adressée, n'était plus sur son siège. Les partis qui s'étaient formés sur la question de l'union avec Rome avaient de plus en plus accentué leurs divisions. Les adversaires de l'union, protégés par la Russie, avaient excité de tels troubles (i) que le patriarche s'était vu forcé d'abdiquer (2). Survenant là-dessus, la lettre du eatholicos ne pouvait qu'augmenter les forces de ce parti, et les mieux disposés parmi les évoques arméniens de Turquie renoncèrent complètement à l'idée de prendre part au concile.
Dans les autres contrées de l'Orient les choses se passèrent pour les Arméniens absolument comme en Turquie. Le patriarche arménien schismatique de Jérusalem déclara, comme celui de Constantinople, que la décision n'appartenait qu'au eatholicos d'Etchmiadzin (3).
Mais revenons aux Grecs. Nous avons vu (4) comment le patriarche schismatique de Constantinople repoussa l'invitation pontificale et comment un journal de son entourage lui prêta pour la circonstance l'attitude la plus grossière et la plus blessante vis-à-vis du pape. La grande dépendance des archevêques et des évèques à l'égard du patriarche, leur maître absolu, qui, d'après Dollinger, les institue et les dépose à son gré (5), sans en devoir compte à personne, faisait clairement prévoir que tous suivraient la même conduite que leur chef. C'est ce qui arriva en effet. Le
(l)Cf. Civilta Cattolica, sér. VII, vol. 5, p. 600.
(2) Dans les feuilles publiques, les schismatiques se livrèrent à de violentes polémiques contre le concile. Dans la séance de la congrégation directrice, tenue à Rome le 28 décembre 1868, le cardinal Barnabe dit que les attaques dirigées par le gouvernement russe devenaient de plus en plus violentes. Il ajoute qu'à Constantinople on répond aux schismatiques. Voir le compte rendu de la Commission.
(3) Cecconi, loc. cit. Doc. CI. — Cf. C. V. 1118 d.
(5) Dollinger. Kirche und Kirchen, p. 158.
6 février 1869, l'abbé Testa envoyait au cardinal-préfet de la Propagande la liste des évéques grecs, qui, au nombre de quarante-cinq, avaient reçu l'invitation pontificale par la poste ou par des messagers (1); dans sa lettre (2) il décrit l'indifférence avec laquelle ces prélats avaient accueilli l'invitation, on ne parlait plus du concile et le patriarcat tout entier ne semblait plus occupé que des différends qui venaient de s'élever entre Constantinople et les Bulgares./ Ceux-ci, qui depuis longtemps cherchaient à se séparer du patriarcat, se voyaient alors tout près d'atteindre leur but. Le jour même où le patriarche avait refusé de recevoir la lettre pontificale, il reçut de la Porte la communication officielle de la décision par laquelle le sultan séparait définitivement l'Eglise bulgare du patriarcat (3).
Les patriarches grecs d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem (4) reçurent l'invitation du pape presque aussi mal que celui de Constantinople.
Chez le patriarche de Jérusalem, deux chanoines latins, MM. Codere et Perpignani, à qui le patriarche latin, M81" Valerga, avait confié la lettre du pape, furent reçus en audience le 9 décembre 1868. Le patriarche les reçut en présence d'un prêtre, auquel bientôt s'adjoignirent quatre ou cinq autres ecclésiastiques, prêtres et évêques. Nous avons une relation détaillée de l'entretien par le chanoine Perpignani, qui, sachant le grec, portait lui-même la parole (5).
(1) Cecconi, toc. cit. Doc. XCII. Cf. G. V. 1118a.
(2) Cbcconi, loc. cil. Doc. XG1. Cf. C. V. 1118 a. — Voir les réponses des divers évéques dans Cecconi, loc. cit. Sez. I. p. 63 et suiv. Sez. II. Doc. LXXX1, I XXXIII, LXXXIV, LXXXV1I Cf. C. V. 1114 c. sqq. 1117 b sq.
(3) Civiltacattolica, sér. VII, vol. 5, p. 341, 471 sq. Des cinq millions de Grecs qui étaient soumis au patriarche de Constantinople, cette décision ne lui laissa qu'un million, car on comptait bien quatre millions de Bulgares. Ibid. p. 342.
(4) Ces trois patriarcats forment avec celui de Constantinople tout ce qui reste du tronc de cette église qui s'étendait autrefois à toutes les provinces de l'empire grec. Aujourd'hui que la Russie, la Grèce et d'autres Etats s'en sont successivement séparés, cette église ne compte plus que quelques millions de chrétiens. Cf. Dollinoer, op. cit., p. 157 et suiv.
(5) C. V. 1118 d. sqq. — Cecconi, toc. cit. Doc. Cil.