REPONSE DU PATRIARCHE DES NESTORIENS
Sa résidence ordinaire est Kodehanès, à deux heures de Djoulamerk. Lorsqu'il est menacé et serré de près par les Turcs, il se retire dans un château fort, qu'il possède au cœur du Kurdistan, au milieu de tribus très belliqueuses, où il peut défier toutes les troupes envoyées par les pachas. Il faudrait que la Turquie mit au moins deux cent mille hommes en campagne pour avoir raison de ces intrépides montagnards.
Pour arriver jusqu'à Kodchauès, le P. Lemée dut vovager pendant plus de vingt jours à travers les neiges. Sa venue avait été annoncée au patriarche, qui vint à sa rencontre, le reçut avec distinction et lui donna l'hospitalité dans une hôtellerie voisine de la demeure patriarcale. Ce jour-là le missionnaire ne dit rien du but de son voyage. Le lendemain il fit demander une audience àMar-Schimoun, qui s'empressa de la lui accorder. Afin de donner plus d'importance à son ambassade, le délégué, porteur des lettres apostoliques, s'était fait accompagner d'un prêtre, de plusieurs serviteurs et de soldats turcs, qui le précédaient l'épée haute. Toute la maison du patriarche était également sous les armes. Mar- Schimoun était dans son divan, entouré de ses prêtres, des divers membres de sa famille et de nombreux serviteurs qui se tenaient debout, le poignard à la main. Il se leva à l'approche du P. Lemée et le fit asseoir devant lui sur un fauteuil; c'était une grande marque de bienveillance. Le Père dit alors qu'il venait au nom du Pape, lui apporter les lettres apostoliques par lesquelles le Souverain Pontife invitait les Orientaux au Concile. Il exposa alors les avantages que la nation ehaldéenne devait retirer du Concile et de sa réunion à l'Egljse romaine, et il conjura le Patriarche de saisir l'occasion qui s'offrait à lui de rendre à son pays la vraie foi avec l'indépendance, en lui assurant l'intérêt et la protection ides chrétiens d'Occident.
Mar-Schimoun prit la lettre du Saint-Père, y jeta un coup
d'œil et la remit à son secrétaire, en disant qu'il en avait déjà reçu une semblable. Par excès de zèle, le Patriarche arménien de Constantinople avait en effet adressé des lettres apostoliques à l'évèque de Mardin, en le priant de les présenter au Patriarche ncstorien. L'évoque de Mardin, empêché par je ne sais quelles affaires, s'était reposé de ce soin sur un de ses prêtres, et, par une singulière fatalité, le hasard voulut que la lettre fût apportée par un simple muletier. — Le Père s'empressa de dire à Mar-Schimoun que si la lettre lui avait déjà été remise, c'était par suite d'une ■erreur ; car la volonté du pape était que, par honneur pour sa dignité patriarcale, la lettre lui lut présentée par un missionnaire latin. Le patriarche parut touché de cette attention du Souverain Pontife, et le Père lui ayant demandé une réponse, il dit avec une grande franchise : « Il m'est difficile de donner une réponse, parce que depuis plusieurs années, ma nation est sous le protectorat de l'Angleterre, et je ne puis rien faire sans le consul anglais. »
Le Père reprit : « Votre béatitude me permettra de ne pas rapporter cette réponse, parce qu'elle pourrait ne pas faire honneur à la dignité patriarcale. Un patriarche est bien au-dessus de tous les consuls et de tous les représentants du gouvernement anglais, puisqu'il est convoqué au concile qui juge, s'il en est besoin, les gouvernements et les rois. En pareille circonstance, vous n'avez qu'à vous inspirer de votre conscience. »
Le patriarche ne se froissa pas de ce langage si loyal, il sentit un ami dans le missionnaire français, et il lui dit: «Je réfléchirai, et demain je vous donnerai ma réponse. »
Le soir venu, Mar-Schimoun fit dire au Père qu'il désirait le voir seul. Celui-ci se rendit à l'invitation du patriarche et ne rencontra personne sur son passage; tous les serviteurs étaient éloignés, sauf un seul qui gardait la porte, pour que personne ne vint écouter la conversation de son maître. Mar-