CHAPITRE PREMIER
Motifs et occasion de la convocation d'un concile général
Trois siècles s'étaient écoulés depuis le concile de Trente, le dernier des conciles généraux. Jamais encore l'Eglise n'avait attendu si longtemps avant d'en convoquer un nouveau : des motifs très graves la pressaient de recourir une l'ois de plus à ce remède qui « dans les plus grands périls de la chrétienté est le meilleur et le plus excellent » (i).
Cependant aucune hérésie nouvelle — négation opiniâtre d'un dogme particulier — ne mettait la doctrine révélée en si grand danger qu'il fût nécessaire, comme si souvent autrefois, de réunir une de ces assemblées plénières; aucun nouveau schisme, comme au temps des conciles de réforme, ne divisait l'Eglise; mais sur le terrain doctrinal elle souffrait d'un mal bien autrement redoutable : la divinité même de son origine, bien plus l'existence de Dieu, la spiritualité et l'immortalité de l'âme, fondements de toute religion, étaient niées ou mises en doute chaque jour davantage; sur le terrain disciplinaire bien des préceptes étaient tombés en désuétude et en divers points les changements survenus dans l'état général du monde depuis le dernier concile semblaient réclamer une transformation.
(1) « In summis christiame rei publiese periculis remedium optimum atque opportunissimum. » Paul III dans sa bulle Initia nostri pour la convocation du Concile de Trente.
1G HISTOIRE m CONCILE DU VATICAN
L'abandon de la foi chrétienne qui s'est généralisé à notre époque d'une façon si effrayante, se manifesta d'abord à l'intérieur du protestantisme. Sans s'inquiéter du concile de Trente, les protestants s'étaient obstinés dans leur isolement. Mais une grande transformation s'accomplit bientôt parmi eux. Divisés en une foule de sectes, toujours en quête de nouveaux dogmes, peu rassurés quant aux fondements sur lesquels ils avaient édifié leur système, obligés pour mieux justifier leur séparation de répéter sans cesse que, peu de temps après sa fondation, l'Eglise chrétienne était tombée dans des erreurs monstrueuses et les avait répandues pendant de longs siècles, ils perdirent toute confiance dans le christianisme, et comme les fondateurs du protestantisme s'étaient détachés de l'Eglise catholique, leurs descendants en masse tournèrent le dos au christianisme lui-même.
Le premier siècle du protestantisme n'était pas encore fini que commençait déjà dans l'Angleterre protestante la lutte contre la révélation chrétienne, et contre le dogme même de l'existence de Dieu. L'hostilité au christianisme née dans ce pays vers 1600 sous le nom de déisme faisait table rase de tout surnaturel: elle ne craignail même pas de traiter le ( Jhrist et les Apôtres d'imposteurs. La France était en rapports fréquents avec les premiers représentants de cette école, et la semence répandue par eux trouvait là un sol bien préparé par la folle exubérance de la vie mondaine. Du moins ne s'y trouva-t-il que des laïques à prendre parti pour l'incrédulité. Dans les pays protestants d'Allemagne au contraire, les théologiens eux-mêmes lui ouvrirent largement les bras. Quand parurent les premières traductions des ouvrages déistes anglais ou les imitations qu'on en fit, l'hostilité au christianisme qui les inspirait dut se dissimuler ou se restreindre à des attaques de détail, car le pouvoir civil la contenait. Mais lorsque Frédéric II eut accordé pleine liberté
aux tendances diverses du protestantisme, que les philosophes incrédules français pénétrèrent librement à la cour de Prusse, presque toutes les universités protestantes devinrent autant d'écoles d'incrédulité ; en un tour de main presque toutes les chaires de théologie protestante furent gagnées au rationalisme, qui, comme le déisme, niait tout surnaturel et mettait en question le fait d'une révélation divine au sens strict du mot.
Les rationalistes, il est vrai, n'allèrent pas aussi loin que maints déistes anglais; ils n'accusèrent pas d'imposture le Christ et les Apôtres; les miracles et les faits surnaturels rapportés par la Sainte Ecriture furent d'abord maintenus, et l'on se borna à en chercher une explication naturelle. Cette position intenable devenant bientôt ridicule, on sacrifia les faits eux-mêmes et l'on chercha à représenter l'Evangile comme un recueil de mythes composé après l'âge apostolique. Dès lors, ce livre dont les protestants avaient d'abord fait la source unique de la foi, qu'ils avaient constamment à la bouche, cessait d'être divinement inspiré ; il perdait même toute autorité humaine ; pour lui trouver une origine s'accordant avec leurs théories contradictoires les critiques le déchiraient en mille pièces. Vers le milieu du XIX*' siècle le nombre de ces vandales diminua; mais l'incrédulité continua pourtant à régner en souveraine parmi les théologiens protestants : on nia et l'on nie encore la révélation surnaturelle, on rejeta l'inspiration delà Sainte Ecriture; la divinité du Christ fut discutée, la réalité et la possibilité des miracles contestées; on chercha une interprétation naturelle de mystères inaccessibles et incompréhensibles à la raison humaine, ou bien on les effaça comme contradictoires de la liste des vérités chrétiennes.
A part la poussée du philosophisme français, cette évolution s'était produite en dehors de l'Eglise catholique et si son
influence s'était limitée aux communautés protestantes séparées, elle ne mériterait pas d'être comptée parmi les motifs qui poussaient à convoquer un concile oecuménique. Mais, il est facile de le comprendre, l'incrédulité avait gagné trop de terrain pour ne pas agir puissamment sur les catholiques, et sur d'autres même que les laïques. En contact avec les doctrines incrédules répandues à profusion dans les livres, les théologiens catholiques eux-mêmes n'étaient pas demeurés indemnes (i); on le vit bien quand le flot rationaliste se fut écoulé. Xon seulement les écoles d'Hermès et de ( ri'mtheren furent infectées, la théologie tout entière en souffrit.
Mais plus encore que du travail de décomposition accompli dans la théologie protestante, les docteurs catholiques et la masse du peuple chrétien pâtirent de l'attitude qu'avaient prise depuis un siècle les sciences profanes.
Rompant avec les anciennes traditions la philosophie se faisait un jeu d'éehafauder et de renverser sans trêve des systèmes. La joie (pie donne la possession du vrai avait fait place au doute, à la manie critique, au scepticisme. Entre la philosophie et la théologie l'union est étroite ; aussi le malaise •le l'une s'était-il, comme par sympathie, étendu a l'autre. Sans aller, comme beaucoup de philosophes, jusqu'à nier l'existence même de Dieu, des théologiens perdaient l'intelligence des preuves anciennes qui la démontrent : c'était le cas des traditionalistes; d'autres, comme les ontologistes, pour expliquer la connaissance naturelle que nous en avons, s'engageaient dans des voies fausses. Tous souffraient de l'absence d'une solide formation et du manque de principes.
Sur le terrain des sciences naturelles une révolution complète s'était produite. Des données nouvelles avaient obligé les théologiens à trouver une autre explication de textes
(1) Cfr Dr H. Bruck. Die rationalistischen Bestrebunyen un katholischen Deutscltland. Mayence 1865.
entendus jusque là au sens littéral. Mais leurs concessions aux sciences <lc la nature avaient entraîné trop loin plusieurs exégètes. Les naturalistes de leur côté prenaient souvent parti contre la religion et la révélation et se faisaient les porte-parole de l'athéisme et du matérialisme. L'utilité palpable de leurs recherches, l'éclat de leurs découvertes, l'impulsion qu'elles donnaient au progrès matériel leur attiraient la faveur et dans l'ancien et dans le nouveau inonde gagnaient de nombreux partisans à leurs idées antireligieuses.
C'était le devoir de l'Eglise de défendre la. foi menacée ; niais l'accomplissement de ce devoir lui était rendu bien difficile; les obstacles à l'exercice de sa mission doctrinale se multipliaient de plus en plus surtout dans les pays où le besoin en était plus urgent; en même temps, les établissements d'enseignement, d'enseignement supérieur en particulier, ouvraient leurs portes toutes grandes à l'influence de l'incrédulité. Même pour la formation du clergé l'Eglise dans certains pays ne se trouvait plus libre.
( "est surtout au moyen de la presse que les incrédules réussissaient à propager leurs idées; ils les répandaient dans un nombre infini de livres et d'écrits périodiques et le flot dévastateur envahissait tous les pays, minant partout les bases mêmes de la religion. La censure ecclésiastique pour la publication des ouvrages, n'était plus qu'un souvenir.
Entre l'Eglise et l'Etat, depuis surtout que tant de puissances s'étaient éloignées de la communion catholique, sous l'influence des idées modernes, les rapports avaient complètement changé de nature. Xon contents d'avoir ébranlé les fondements de la société civile, le. faux libéralisme et la révolution avaient encore relâché ou brisé les liens qui l'unissaient à l'Eglise.
Après s'être imposées dans le domaine politique, les prétentions à la liberté et au gouvernement représentatif tendaient à s'introduire dans le domaine ecclésiastique. L'auto-
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rite du chef suprême de l'Eglise, si profondément abaissée à l'époque du schisme d'Occident, peu à peu relevée depuis, était encore loin, malgré l'union intime de l'ensemble de l'épiscopat et des fidèles avec le pontife romain, d'être reconnue partout dans toute la plénitude que lui a accordée le Christ. Les fausses doctrines nées en ces temps mauvais sur les rapports du Pape et du Concile se survivaient en quelque mesure dans le Gallicanisme, le Féhronianisme et le Joséphisme. Quand de nouvelles erreurs avaient surgi, le chef de l'Eglise les avaient condamnées et ses décisions avaient généralement trouvé bon accueil dans l'ensemble du clergé et du peuple ; mais les anciens partisans des doctrines censurées se bornaient souvent à observer une réserve tout extérieure ; beaucoup refusaient de renoncer intérieurement à leurs erreurs; pour ces condamnations d'ailleurs ils ne reconnaissaient au Pape aucune infaillibilité.
Si à tout ce qui précède, nous ajoutons les besoins spirituels des pays ouverts à la civilisation européenne depuis la fin du moyen âge, en partie gagnés à l'Eglise, et la nécessité d'aplanir aux chrétiens séparés d'Orient et d'Occident la voie du retour, nous aurons réuni bien des motifs dont plus d'un, même pris séparément, l'emportait en gravité sur les événements qui avaient provoqué tel ou tel des conciles d'autrefois. Aussi, ne nous étonnerons-nous pas que le pape Pie IX, afin de guérir tant de blessures et de donner une heureuse solution à tant de questions intéressant l'Eglise universelle, ait eu recours à ce moyen extraordinaire. //
Cette pensée de mettre ordre aux grandes affaires de l'Eglise en convoquant un concile général, dut être suggérée en particulier par un certain renouveau de zèle pour la tenue de conciles provinciaux et d'autres assemblées épiscopales.
Le concile de Trente avait décidé (i) que tous les trois (1) Sess. XXIV. Dr reform. c. 2.
ans, chaque province ecclésiastique se réunirait en synode. Mais ce décret n'avait pas alors été mis à exécution. Lorsque la première moitié du XIXe siècle eut donné le spectacle de plusieurs conciles provinciaux, surtout dans la jeune et florissante Eglise des Etats-Unis (i), Pie IX, élevé le 21 juin 1846 sur le siège de Pierre, mais obligé bientôt par les révolutionnaires de se réfugier en territoire napolitain, invita, du lieu même de son exil, les évoques d'un grand nombre de pays à imiter cet exemple. Cet appel du pape exilé ne resta pas sans réponse. A peine l'Eglise eut-elle après 1848 retrouvé quelque liberté d'action que, dans divers pays, en Autriche, en Allemagne, en France, en Italie, se tinrent des assemblées d'évèques.
La France eut en trois ans plus de conciles provinciaux qu'il ne s'en était tenu dans tout l'univers en trois siècles depuis le concile de Trente. Aux Etats-Unis et en Irlande, le pape autorisa la réunion de conciles nationaux. Ce zèle une fois réveillé, les synodes se succédèrent les uns aux autres, à Vienne, à Cologne, à Prague, à Gran, à Kalocsa, à Utrecht; le mouvement se communiqua à tout l'univers catholique jusqu'aux Montagnes Rocheuses et à l'Australie. Même en Orient, les évèques des divers rites tinrent leurs réunions, les maronites à Bakorka, les syriens à Schafé, les arméniens à Bzommar, ceux du rite latin à Smyrne. Les plus zélés furent, hors d'Europe, les évèques des Etats-Unis et en Europe, ceux d'Angleterre qui cherchèrent à observer exactement la prescription du concile de Trente (2).
Rome vit trois fois des évèques venus de tout l'univers catholique se réunir en grand nombre autour de Pie IX; la première fois en i854 à l'occasion de la définition solennelle de l'Immaculée Conception, puis en 1862, lors de la canoni-
(1) Le synode provincial de Tuam en Irlande (1817) et le synode national de Presbourg en Hongrie (1822) lurent des cas isolés.
(2) Cfr C. V. 1005 sqq.
sation des Martyrs japonais et enfin en 1867, au centenaire du martyre des princes des apôtres.
C'est dans cette dernière solennité que Pie IX manifesta aux évêques son intention de convoquer un concile général. Les maux de l'Eglise, ses besoins l'y poussaient, et tant d'imposantes réunions épiscoj>ales étaient un acheminement naturel à cette immense assemblée des évêques du monde entier.