‹ Histoire du Concile du VaticanChapitre 70 sur 213 · LE RATIONALISME CHEZ. QUELQUES CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

LE RATIONALISME CHEZ. QUELQUES CATHOLIQUES

vivre dans une atmosphère de doute et (l'incrédulité. Nous songeons bien plutôt au rationalisme dans la théologie catholique elle-même. Que l'esprit rationaliste qui depuis le dernier quart du XVIIIe siècle avait envahi les écoles de théologie protestantes se soit aussi profondément implanté dans les écoles de théologie des catholiques, le t'ait est connu de tous; il serait aisé de recueillir dans les ouvrages et les cours de théologie de la première moitié du XIX" siècle de nombreuses thèses du plus pur rationalisme (i). Au cours de ce siècle, la théologie catholique essaya bien de se défaire de cet esprit antichrétien. Après i85o, elle souffrait encore des suites de cette maladie et il lui était d'autant plus difficile d'arriver à la parfaite guérison qu'elle manquait d'une saine philosophie, fondement dé la théologie, et qu'elle avait donné entrée dans ses écoles aux faux principes de la spéculation nouvelle, athée et panthéiste (2). Ainsi on ne pouvait dans bien des milieux théologiques s'élever jusqu'à une conception vraiment surnaturelle de la vie de la grâce et du salut auquel Dieu nous a destinés; on faisait entrer les mys-

(1) Nous renvoyons à H. Bruck, Die rationalistischen Bestrebunyen in kalholischen Deutschland. Mayence 1865.

(2) Le P. Albert Maria Weiss 0. P. parle (Benjamin Herder, f 1889, p. 104) de l'abîme dans lequel il trouva la philosophie au début de ses études universitaires, à la Hochschule. « Une révolution s'est opérée (sur le terrain de la philosophie) dont la jeune génération peut difficilement comprendre les bienfaisants effets. Il faut avoir connu le mal qui pesait sur nous, avant que se fît sentir le changement qui s'annonça il y a une trentaine d'années. Nous qui fréquentions alors l'Université, nous avons pu nous en rendre compte. Nous allions au cours avec une faim de la vérité qui nous eût l'ait dévorer des pierres. Hélas, nous recevions en vérité des pierres au lieu de pains. Nous les dévorions,

vrai, et Dieu sait avec quelle avidité. Mais nous n'étions pas rassasies: nous n'étions pas à notre aise, car cette philosophie n'eût pu être digérée par des estomacs d'ours. Nous économisions ;iir l'argent de nos repas, pour avoir des livres où puiser une nourriture meilleure. Hélas, c'était pis encore! On n'y pouvait toucher. Le jml ouvrage qui nous lût abordable, qui du moins ne fût pas incompréhensible, était l'ouvrage de Frohschammer. Mais le venin s'y cachait. Mous errions donc à l'aventure, questionnant, consultant les catalogues ; nous découvrîmes enfin un livre, le salut, pensions-nous. C'était Plassmann. Mais comment le comprendre? Il ne nous resta plus qu'à dire adieu à la philosophie, pour nous jeter sur l'histoire et les langues. »

tères surnaturels dans le domaine de la connaissance rationnelle, on s'efforçait d'expliquer naturellement les miracles et la conduite surnaturelle de l'Eglise, autant qu'on le pouvait sans rompre formellement avec la foi. Bref, on craignait le surnaturel et on cherchait à le rejeter aussi loin que possible. L'état des études théologiques en Allemagne était vraiment inférieur. On avait rompu avec les grands théologiens d'autrefois; les trésors de science que leur immense travail avait amassés étaient comme enfouis. On était, surtout en exégèse, esclave de la science protestante. Faute de philosophie, on était incapable de pénétrer un peu profondément les doctrines de la foi, quand des erreurs philosophiques n'en écartaient pas. On consacrait peu de temps dans les maisons d'études à la science proprement catholique : la théologie dogmatique ; elle était du reste encombrée par une foule de sciences accessoires. Sans doute on acquit ainsi sur le terrain extra théologique une science positive assez riche, mais qui rendait l'obscurité plus ('paisse et faisait mépriser la formation du clergé des autres pays; sur les doctrines révélées, c'était l'ignorance, l'incertitude; les principes directeurs faisaient défaut, et par suite l'étude ne pouvait ni clarifier, ni asseoir plus solidement les connaissances. Dans une lettre du i5 janvier 1869 (1) au cardinal secrétaire d'Etat Antonelli, le nonce apostolique de Munich, MKr Meglia, porte un jugement très défavorable sur le niveau de la formation théologique dans le clergé allemand, ce A mon sens, dit-il, c'est un fait qu'en Allemagne peu d'ecclésiastiques savent parfaite-: nient ce qui est indispensable pour les fonctions du saint ministère. Tous apprennent beaucoup de superflu, sans se préoccuper de l'essentiel; beaucoup sont plus ou moins habiles dans telle ou telle branche de la science sacrée; tous sont en grand danger de tomber dans des erreurs contre

(1) La lettre est aux Archives. ( !l aussi plus haut, p. 85 sq.

LA PASSION DE LA LIBERTE SCIENTIFIQUE I8i

la foi. Ni en Italie ni en France la situation n'est pareille. » Des prêtres savants, qui ont étudié au milieu du XIX1' siècle dans les universités allemandes, ont fait à l'auteur de ces pages des aveux semblables. « Nous avons appris peu de théologie à l'université, disaient-ils, et, ce qu'il y a de pis, même les principes directeurs de l'étude nous sont restés inconnus. Aussi, quand le temps de travailler nous fut donné, nous nous vîmes hors d'état d'acquérir ce qui nous manquait.)) Et de fait, précisément dans les polémiques au sujet du concile se révéla une connaissance très imparfaite des vérités dogmatiques, une surprenante impuissance à comprendre les notions et à suivre les argumentations théologiques.

A ces déficits s'ajouta chez les hommes de science un désir de liberté très dangereux en théologie. C'est la folle passion de ces temps qui est en partie responsable des efforts de maint théologien pour s'émanciper autant que possible de l'autorité enseignante établie par Dieu. Les évèques d'Allemagne, dans une lettre collective de mai 187 1, s'en plaignent : cette passion de la liberté envahit la théologie : « La science théologique en Allemagne, disent-ils, s'est permis, dans ces derniers temps, des audaces qui ne peuvent se concilier avec la nature de la vraie foi catholique. Cette tendance scientifique, émancipée de l'autorité ecclésiastique, confiante uniquement dans sa propre infaillibilité, est exclusive de la foi véritable; c'est une déchéance de l'esprit authentique de l'Eglise, puisque c'est l'adoption d'un esprit de fausse liberté qui préfère les idées et les opinions individuelles à la foi dans l'autorité du magistère garanti par l'Esprit Saint » (1).

Une pareille attitude intellectuelle indiquait naturellement de l'éloignement pour les dépositaires de l'autorité, pour Rome en particulier. Un des trente-six évèques que Pie IX,

(1) Kathoi.ik 1871 1,684.

4 82 HISTOIRE Dl' CONCILE DU VATICAN

au début de i865, après la première annonce secrète du cou cile, avait consultés sur les matières à y traiter (i), signalait entre autres la question de l'infaillibilité pontificale, et ajoutait cette remarque : « Très peu nombreux sont ceux qui aujourd'hui refusent ce privilège au pape, et encore ceux-là ne le l'ont-ils pas pour des motifs théologiques, mais afin de pouvoir professer et défendre plus sûrement la liberté de la science. Il parait que tout récemment s'est formée dans ee but à Munich, en Bavière, une école de théologiens qui, dans leurs ouvrages, partent surtout de ce principe : il faut détrôner et livrer au mépris, par des discussions historiques, le siège apostolique, son autorité, son mode de gouvernement, et surtout mettre en doute l'infaillibilité de Pierre dans les décisions ex cathedra » 12). Evidemment le prélat qui écrivait ces paroles savait, avant même l'ouverture de la lutte contre le concile, que cette lutte allait s'élever, et où elle serait la plus ehaude.

De fait, à peine connut-on la convocation projetée que déjà l'esprit d'opposition se fit sentir. // En France, on craignit la condamnation du gallicanisme. La première occasion des combats déplume qui commencèrent en ce pays dès 1868 fut la nouvelle que M81" Maret, doyen de la Faculté de théologie de l'université de Paris, et évèque de Sura in partibus infidelium (3), avait l'intention d'écrire un ouvrage sur le futur concile. Les idées de l'auteur étaient bien connues : nul doute que cet ouvrage ne dût être imbu de l'esprit gallican ; les journaux s'emparèrent de l'événement et en firent par avance suivant leurs tendances particulières, des commentaires obligeants ou désobligeants.

(1) Voir plus haut p. 53.

(2) C V. 1018 d. Voir plus haut p. 55.

(3) Sa surdité ayant donné à Rome un prétexte de ne pas agréer sa nomination épiscopale, il avait été placé avec une très haute considération au chapitre de Saint-Denis, et à la tète de la Faculté de théologie. (Emile Ollivif.r, l'Eglise et l'Etat au concile ilit Vatican, I, 408).

L'OUVRAGE DE Msr MARET -183

En juillet 1868, le Figaro annonça que M*-'1 Maret s'était rendu à Plombières pendant la villégiature de l'empereur Napoléon pour lui soumettre son livre. L'ouvrage, disait-on, avait trois volumes, il combattait les thèses ultramontaines que pour le prochain concile préparait à Rome la congrégation des jésuites. On le traduirait en latin et dans toutes les langues de l'Europe; beaucoup d'évêques français, ajoutait le journal, étaient partisans des doctrines de Mgr Maret. La première de ces nouvelles fut contestée ; l'évècpie de Sura n'était allé à Plombières que pour y faire une saison nécessaire à sa santé. Mais dès lors tout le monde était convaincu (pie l'ouvrage du prélat combattrait les doctrines dites ultramontaines par les adversaires de l'Eglise et les catholiques libéraux; plus tard, quand il parut, il suffit d'y jeter un coup d'œil pour constater l'exactitude de ces prévisions. 11 pouvait bien se faire aussi que quelques évèques ne fussent pas étrangers à sa composition. Les bruits les plus extraordinaires circulèrent sur cette affaire. Le Journal du Havre publia que le nonce apostolique et l'ambassadeur d'Espagne a Taris avaient tenté de corrompre l'éditeur pour se procurer les épreuves; en même temps, I'Indépendance belge, dans une « correspondance parisienne », donnait des détails sur le contenu du livre, qui, disait-il, était déjà complètement imprimé. L'auteur démontrait par l'histoire, affirmait-on, la supériorité des conciles sur le pape et se déclarait opposé à « la vieille et absurde prétention de l'infaillibilité pontificale ». //

En première ligne des publicistes catholiques, Louis Veuillot, rédacteur de ITnivers, combattit, avec sa netteté et sa vigueur ordinaires, contre les journaux libéraux et gallicans. L'Indépendance avait écrit que Mfel Maret allait, par son ouvrage, causer « des déplaisirs mortels » aux ultramontains : évoque, personnage considérable dans l'Eglise, il faisait appel à l'opinion publique avant l'ouverture du

104 HISTOIRE Dl" CONCILE DD VATICAN

concile; Veuillot répondit (i) : Mgr Maret parlerait-il de l'infaillibilité pontificale comme l'avait fait tout récemment le patriarche schismatique de ( îonstantinople, l'effet n'en serait pas plus grand. Quant au bruit qu'on faisait courir sur le nonce, Rome n'a pas besoin d'examiner tous les livres avant leur apparition. Elle donne son approbation aux bons; ceux dont la doctrine est tolérable, elle les tolère et les abandonne à la discussion; ceux qui méritent d'être condamnés, elle les condamne. « Il y a un Index. Et lorsque l'Index a parle, comme l'auteur n'est ni ne veut être un rebelle, l'affaire se termine par cette mention : Anctor laudabiliter se subjecit et ôpus reprobavit Ce qui n'a jamais prouvé que le pape lut inférieur au concile (21. o

Un pareil langage déplut à M-1' Maret et, dans une lettre du 9 novembre, il proteste « contre les accusations mal déguisées, dirigées contre un évêque (jui n'a pas au-dessus de lui d'autre juge que le chef suprême de l'Eglise ». Du livre qu'il est en train d'écrire, Veuillot n'a aucun compte à rendre. C'est un mémoire destiné au futur concile; l'auteur le soumettra au pape et aux évêques de l'auguste assemblée, 11 usera en cela du droit inviolable que possède tout évêque d'émettre librement dans un concile ses opinions sur la situation, les périls et les besoins de l'Eglise. Dans la bulle de convocation le Saint Père a lui-même invité les évêques à exercer ce droit, et c'est pour eux l'accomplissement d'un devoir. Il accuse Veuillot d'avoir adopté un système de diffamation et d'intimidation contre un évêque, et l'avertit de ne pas attenter à la liberté du concile, sans quoi il se heurterait dans sa personne à l'épiscopat tout entier. Veuillot répliqua dans I'Univers du 12 novembre. Il rappelle à Mgr Maret une controverse qu'ils ont eue autrefois. C'étaient les mêmes

I l.'l \i\ i rs,8 novembre 1868.

(2) Ibid. 10 novembre 1868.

Page 1