L'APPEL AUX CATHOLIQUES DE BADE
dans leur zèle irréprochable rempliraient volontiers ce devoir essentiel de leur charge; mais le parti absolutiste, le parti des coups d'Etat qui triomphe à Rome ne le permet point (!) ».
« Aussi que nos clameurs et nos sommations retentissent avec ensemble par toute l'Allemagne : convocation générale des synodes diocésains, convocation loyale et légale afin que nous puissions y produire sans crainte cette masse de plaintes, de reproches et de désirs qui oppressent les cœurs de tous, prêtres et laïques du peuple catholique; on les y examinera, on y pourvoira, et, unis aux autorités ecclésiastiques, nous en finirons avec ce système des coups d'Etat que prône la coterie jésuitique, mais qui est en opposition avec la constitution de l'Eglise. » Pour le moment, nous voulons bien nous contenter de la représentation si restreinte qu'a le peuple dans le synode. La liberté de la presse et de la parole nous permet de suppléer à ce qui nous manque. Les peines canoniques, nous ne les craignons pas. Que les éveques, que le pape lui-même se laissent entraîner dans la nouvelle confession, leur apostasie rend leurs sièges vacants. Xous trouverons assez de prêtres dignes de ces fonctions élevées. « L'Eglise ne périra donc pas ; mais le Dieu longanime semble sur le point de purifier l'Eglise catholique d'Allemagne du poison de l'absolutisme ultramontain; il va le refouler là d'où il est venu. »
Conclusion : tous ceux qui partagent la manière de voir de l'appel sont priés d'envoyer à la Badische Laxdeszeitung leur nom et, au besoin, des mémoires et des projets pratiques. // Il est question d'une grande réunion des catholiques. « Avant tout, il faut que nos amis se groupent et répandent à profusion le présent manifeste dans le xDeuple catholique ; qu'ils hâtent, par l'énergie de leurs écrits et de leurs discours, la réalisation de nos desseins. Que personne donc ne se croise les bras et ne se repose sur son voisin. Ce
n'est qu'en masse que nous pouvons avancer et entraîner comme une avalanche, en commençant par le "Wurtemberg, tout le monde catholique allemand ! »
Telle est la suite des pensées de ce triste document; il nous permet d'entrevoir la confusion des idées qui s'est faite dans la tête des catholiques au milieu de ce flot d'écrits, d'articles de journaux hostiles et mensongers. Des chrétiens qui ont adhéré à cet appel n'appartiennent plus au catholicisme. La théorie de l'égalité de tous dans l'Eglise, qui supprime les dépositaires de l'autorité ecclésiastique particulièrement désignés par Dieu, qui accuse le pape et les évéques de ne tenir leur pouvoir que de l'usurpation, cette théorie de son vrai nom s'appelle une hérésie. Refuser d'accepter les enseignements proclamés par un concile général, c'est sortir de l'Eglise. Les auteurs de ce manifeste rejettent à l'avance et de parti pris le concile lui-même et, se confiant dans le secours de l'Etat, ils sont prêts à excommunier le pape et les évéques, dans le cas où ceux-ci définiraient des dogmes qui ne leur plaisent pas.
Nous ne trouvons guère de trace de l'influence propre de ce pamphlet. Fort sympathique à ce pitoyable ouvrage — - car c'est un libelle qui tend à faire la révolution dans l'Eglise — ■ Friedrich (i) nous parle d'une union formée à Pforzheim; d'une autre, comprenant cent vingt membres à Pfullendorf, où, le dimanche 26 juin (1869), a eu lieu une grande assemblée pour les districts de Pfullendorf, Ueberlingen et Meersburg. Le 3 juin, dit-il encore, un groupe se forme à Messkirch : on y compte tout de suite soixante membres. Dans une conférence faite à Staufen, on a émis la proposition de fonder une alliance pour résister aux tendances ultramontaines ; elle a été accueillie avec applaudissements. C'est tout. Le manifeste peut avoir préparé quelque peu le mouvement vieux catho-
(1) Geschichte, etc., II, 63.
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lique ultérieur, mais on est resté bien loin du rêve « d'entraîner après soi comme une avalanche tout le monde catholique allemand ».
Plus significative était l'adresse à l'évêque de Trêves, pour laquelle, dans le même mois de mai 1869, on recueillait les signatures des « catholiques instruits » de Coblenz. // Elle a bien quelque parenté d'idées avec l'appel badois, mais le fond, la forme, le but sont incomparablement supérieurs. Les signataires, ils le disent dès le début, se sentent obligés eu conscience de faire devant leur premier pasteur, à la face de l'Eglise entière, « une déclaration publique, respectueuse, mais sincère, sur une affaire très importante, très grave pour l'Eglise et, par suite, pour les plus chers intérêts de leur vie.»
L'évêque, continuent-ils, a dit dans sa lettre pastorale pour le dernier carême, que « dans un concile général, les évèques seuls avaient voix délibérative, mais qu'on y entendait, qu'on y écoutait l'écho de l'expérience et des opinions non seulement des chefs, mais aussi de tous les membres de l'Eglise. Les laïques comme les prêtres, même dans les questions importantes, pouvaient être appelés à exercer une influence sur les décisions conciliaires. » Et de fait, un certain nombre de fidèles, dont les directeurs les plus écoutés ne sont pas les prélats, mais des religieux ou des laïques, travaillent aujourd'hui avec ardeur « à orienter l'activité du concile dans une direction bien déterminée ». Quiconque refuse d'ériger en dogmes leurs opinions, de considérer comme salutaires leurs efforts s'entend qualifier de « catholique libéral » et opposé sous cette étiquette aux « catholiques » tout court. A Rome, ils ont un organe, la Civilta Cattolica. Suit la citation bien connue de la correspondance, où l'on signale le vœu de nombreux catholiques français relatif à la définition des ensei-
(1) C. V. 1175 c. sqq. Cecconi loc. cit. Doc. CLVII.
gnements du Syllabus, de l'infaillibilité pontificale et de l'Assomption de Notre-Dame. L'adresse fait remarquer le crédit dont jouit à Rome la revue incriminée ; tout à l'air de se passer, ajoute-t-elle, « comme si un grand ordre, avec tout le poids de son organisation centralisée, poussait au même but». «Il ne faudrait pas s'étonner que des efforts aussi méthodiques, aussi énergiques, qui prétendent rencontrer la plus universelle approbation, en vinssent, dans le cas où ils ne se heurteraient à aucune opposition ouverte, à répandre, au sujet des sentiments des catholiques, des erreurs graves et, dans les circonstances actuelles, doublement déplorables. »
("est pourquoi, « nous, qui nous efforçons d'être pour l'Eglise, autant que ces catholiques, des enfants fidèles, soumis et dévoués sans retour au plus grand bien de cette commune mère, nous ne croyons pas / / qu'il nous soit permis de nous taire. Notre devoir est de dire très baut que nous ne partageons point ces vues, ces espérances, ces vœux des prétendus « catholiques » tout court ; nous protestons du contraire, de la façon la plus énergique. » La définition de nouveaux dogmes ne semble pas désirable, disent encore les signataires de l'adresse ; aucune raison n'oblige à y procéder, ce serait rendre plus difficile retour à l'Eglise de nos frères séparés.
Les « catholiques instruits » n'ont pas qu'un programme négatif; ils font des propositions très positives. Les Stimmen ai s Maria-Laach (i) ont condensé en quatre articles la tâche qu'ils indiquent au concile :
i. « Affranchir l'Eglise de l'autorité civile, c'est-à-dire rétablir le jeu indépendant et harmonieux de ces deux sociétés où, de par la volonté de Dieu, la vie de tout homme doit se dérouler ».
1 1 1 lias okumenisclie Kon&il. Stimmen ausMaria-Laach. Nouv. série, tasc. V (1869), p. 29.
2. » Chercher l'attitude qui convient au clergé et à tout chrétien à l'égard de la culture intellectuelle et de la science.»
3. » Régler par un statut organique la part qui revient aux fidèles dans la détermination des conditions de la vie ecclésiastique et, par suite, dans la lutte contre la misère sociale et dans l'œuvre de la réunion à l'Eglise de nos frères séparés». D'où pour conclure :
4- Vœu spécial : « Qu'il plaise au prochain concile général de supprimer l'Index librorum prohibitorum. »
Les catholiques laïques peuvent sans aucun doute dans certaines circonstances proposer leurs vœux à l'activité d'un concile général; nous constatons avec plaisir que les signataires de l'adresse l'ont fait en des termes très dignes ; en particulier, nous relevons leur dernière phrase, où « ils sont décidés, déclarent-ils, à vivre et à mourir par la grâce de Dieu en enfants dévoués de l'Eglise, en communion avec elle et avec son centre, la chaire de Rome, dans une obéissance filiale envers XX. SS. les évoques. »
Mais, d'autre part, bien faible est le motif principal qui les a décidés à faire cette démarche. « Comment le rédacteur de l'adresse, se demandent les Stimmen ai s Mabia-Laach (i)//, en est-il venu à transformer en un tour de main le fait unique d'une correspondance privée envoyée de France à la Civilta, alors que la revue évite même expressément de faire siennes les vues toutes subjectives qu'elle contient, en ia conspiration puissante, parfaitement organisée, d'un parti qui travaille avec ardeur à orienter le concile dans une direction déterminée » ? C'est une grave accusation. Elle se précise davantage quand la Civilta Cattolica est indiquée comme le centre, l'organe propre de ce parti; elle se développe même au point de devenir la dénonciation formelle d'un ordre religieux. « Il semble qu'un grand ordre religieux
(1) Bas okumenisehe Konzil. Stimmen aus Maria-Laach. Nouv. série, fasc.V (18(39), p. 25.
pousse au même but par le poids de son organisation centralisée, c'est-à-dire s'efforce d'orienter le concile dans une direction déterminée. Il ne faudrait pas s'étonner, dès lors, que des efforts aussi méthodiques, aussi énergiques, qui prétendent rencontrer la plus universelle approbation, n'en vinssent, sans l'avertissement opportun venu des bords du Rhin, à induire le pape, les évéques, le concile même, en de déplorables illusions sur les sentiments des catholiques. Dans ces proportions, ajoutent les Stimmen (i), l'accusation n'atteint pas l'ordre religieux qu'elle vise, nous la repoussons comme un soupçon absolument dénué de fondement. Xous sommes surabondamment autorisés à déclarer que ni la rédaction de la Civii.ta, ni celle d'aucune autre revue ou périodique auquel collaborent des membres de la Compagnie de Jésus, ne représente à ce titre, de quelque façon que ce soit, l'ordre religieux auquel ils appartiennent. Ces écrivains sont purement et simplement responsables de leurs actes personnels tant qu'ils ne sont pas en situation d'alléguer expressément une délégation spéciale. Dans cet ordre religieux important, à cote de la puissance d'une organisation centralisée, «l'indépendance personnelle, la liberté des convictions et du savoir sont aussi garanties ».
Pour qui connaît les conditions dans lesquelles beaucoup de nos contemporains les plus instruits ont reçu leur instruction religieuse, les tendances, qui se manifestent dans les propositions positives exprimées dans Y Adresse, n'ont rien de particulièrement surprenant. Le moyen radical qui consiste à supprimer l'entrave de Y Index, nous l'avons déjà vu recommander (2) ; il en est de même de la motion sur l'éducation et l'instruction du clergé (3).
Dans la première proposition. — c'est le point capital, —
(1) Ibid. p.2i
(3) Ibid.
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on semble aussi réclamer la séparation de l'Eglise et de l'Etat, comme la seule solution légitime. // Assurément, nous ne voulons pas imputer à mal aux signataires de Y Adresse qu'ils aient eu une idée si inexacte, si peu précise des relations que Dieu a voulues entre l'Eglise et lEtat; la question, en effet, est délicate; elle demande plus de connaissances théologiques et philosophiques qu'on n'en trouve d'ordinaire chez des laïques et c'est justement cette insuffisance des principes qui rend contestable le bien fondé • d'une démarche de laïques se présentant devant le concile avec un programme positif sur la matière. « Nous portons tout particulièrement notre attention, disent les signataires de Y Adresse, sur les relations générales de l'Eglise avec l'Etat et la société moderne. Dans l'intérêt de l'Eglise et de sa liberté, nous désirons de toute notre âme que le prochain concile proclame, de manière à ne pas laisser place au doute, la rupture de l'Eglise avec le rêve de rétablir la constitution théocratique de l'Etat qu'a connue le moyen âge. Rien n'éloigne tant les esprits du catholicisme que la crainte de voir revenir les temps où l'Etat, le bras séculier, prenait fait et cause pour les dogmes et les lois d'une confession religieuse déterminée, appuyée sur une révélation surnaturelle ; les consciences n'étaient pas libres ; la dignité de la religion en souffrait elle-même : c'est la libre adhésion des consciences, sans contrainte de l'Etat, qui en fait la grandeur. » « L'Etat, dit encore Y Adresse, doit s'occuper des vérités religieuses qui concernent la morale et qui peuvent être naturellement connues ; sur ce terrain, il est indépendant, bien qu'obligé d'y accorder pleine liberté à la religion révélée. »
« On peut douter, avec quelque raison, remarque l'auteur de l'article des Stimmen, que tous les signataires de V Adresse, ou même simplement la majorité, aient compris la portée de ce qui est présenté comme leur profession de foi publique et
2o6 HISTOIRE DU CONCILE DU VATICAN
attestée par leurs signatures (i). » « Qu'une fois pour toutes l'Eglise proclame qu'elle a rompu avec le rêve de rétablir la constitution théocratique de l'Etat qu'a connue le moyen âge ! » pour rassurer les « esprits » libéraux, le concile doit se porter garant de cette rupture. «La constitution théocratique de l'Etat comme au moyen âge », voilà le monstre abhorré qu'il faut écarter du catholicisme. Si les mots avaient gardé leur vrai sens, ces propositions n'offriraient aucun danger. Le passé, entré dans l'histoire, ne revit plus // avec son caractère particulier, avec les formes organiques nées et développées dans une portion déterminée du temps : on ne le ressuscite pas tel quel ! Les temps nouveaux peuvent bien se façonner d'une manière quelque peu analogue aux temps passés ; ils apportent avec eux des formes nouvelles. C'est un axiome de l'histoire et ce n'est pas l'Eglise qui, seule, le mettra en doute, le méconnaîtra jusqu'à souhaiter l'impossible et le déraisonnable. Sur la constitution des gouvernements du moyen âge, le concile n'aura rien à mettre hors de doute. Une seule chose ne disparaît jamais au milieu des formes changeantes du temps, c'est la vérité, la vérité chrétienne, « fondée sur une révélation surnaturelle ». Ce qui une fois a été vrai le reste toujours, au XIXe siècle aussi bien qu'au moyen âge. Ce qui se contredit est mensonge et ce qui est construit sur cette contradiction est construit sur le mensonge, même les formes de gouvernement... L'Eglise est appelée par Dieu pour être, dans la lutte du mensonge contre la vérité, son mandataire incorruptible, ferme et invincible comme le roc. Si donc l'Eglise avait conscience que les formes de gouvernement du moyen âge, abstraction faite de leur contingence, de leur déformation historique accidentelle, sont, dans leur essence, l'expression et la reconnaissance
(1) Das (ekumenisclie Kon-Jl. Loc. cit. p. 31. Nous recommandons cet article très approfondi à qui désire s'orienter dans la question soulevée par la première proposition de l'Adresse.
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officielle d'une vérité chrétienne, son vœu, au moins dans l'ordre idéal, serait de conserver, autant qu'il est en elle, ce caractère essentiel aux gouvernements des temps modernes; et ce serait juste, bien plus : indispensable et nécessaire. Le danger de s'aliéner des esprits influencés par l'erreur ne pourrait pas l'arrêter. Elle se rendrait coupable envers ellemême, envers la vérité dont elle est le ferme soutien, envers l'humanité, dont le salut véritable, même en ce monde, se trouve uniquement dans la vérité. Il ne reste donc plus qu'à savoir si réellement et dans quelle mesure l'Eglise a ce sentiment et, par suite, quelle position les laïques catholiques signataires de l'Adresse doivent, en conscience, prendre à cet égard (i). »
L'auteur de l'article répond à la première de ces deux questions. Pour être brefs, nous n'extrairons de son travail que quelques propositions. Un gouvernement théocratique dans le sens propre, dit-il (2), n'a jamais existé dans le christianisme et n'a pas été réclamé par l'Eglise. L'organisation politique, le développement, la transformation des peuples chrétiens se sont bien accomplis « sous l'influence de l'idée chrétienne et de la loi du Christ ; c'est le fondement de cette civilisation, de cette culture supérieure, héritage exclusif des nations façonnées par la main de l'Eglise du Christ ». a L'Eglise ne passe pas dans l'histoire avec la mission de s'occuper seulement de la sainteté intérieure, de la conscience, des pensées et des actes purement individuels ; mais, dans sa puissance civilisatrice, elle embrasse l'homme entier, et l'Adresse elle-même le reconnaît. » « Les hommes, régénérés par le baptême, doivent être chrétiens ; les nations, régénérées elles aussi, doivent être chrétiennes, c'est-à-dire que, comme elle gouverne la vie industrielle, l'idée chrétienne
(1) Loc. cit. p. 32, sqq.
{2) Loc. cit. p. 34 sqq.
doit dominer les relations sociales, nationales, internationales de l'humanité. » « Il n'y a pas d'homme intérieur sans une relation nécessaire avec l'extérieur ; il n'y a pas d'homme qui ne vive pas avec la société et dans la société. Aussi un christianisme purement individuel — prétendant pourtant être catholique — vivant sur le même pied d'autorisation que le paganisme ou le nihilisme religieux de l'humanité organisée en société politique, ne serait pas seulement une absurdité contre nature, ce serait, — si on le donnait comme idée et plan divin, — ce serait un blasphème. »
A notre époque, « l'Eglise vit, elle compte partout des fidèles; mais de vie sociale proprement chrétienne, à considérer les choses en leur ensemble, il n'y en a plus ». Cet état, propre aux a temps modernes », est le résultat naturel, nécessaire de l'affaiblissement de l'autorité chrétienne positive sur les doctrines, et de sa conséquence : la destruction de l'unité de foi. « L'unité dans la foi chrétienne est le fondement indispensable, la condition sine qua non de « la constitution idéale » de la société chrétienne, ainsi elle en est le principe dynamique intime. » Unité de foi — constitution chrétienne, sont inséparablement liées l'une à l'autre, comme la cause à l'effet. « L'Eglise a donc essentiellement en elle le sentiment qu'elle a une mission catholique envers « toute créature »; et par suite que pour correspondre à l'appel et // au plan de Dieu, toute créature humaine, toute organisation sociale doivent être soumises aux leçons et à la loi du Christ. Cette première considération les signataires de l'adresse ne peuvent et ne veulent pas la contester... parce qu'ils sont catholiques. » Pourraient-ils nier la seconde?
Dans ce cas, ils se mettraient encore en opposition avec les enseignements positifs de l'Eglise. La conception catholique — d'après les déclarations publiques, et constantes des organes autorisés du magistère — ne saurait varier sur le principe fondamental qui détermine la nature des relations I
entre l'Eglise et l'Etat. C'est un point hors de cloute. « C'est même un fait connu de tous et, dans la bouche des libéraux sans principes, le thème favori de plaintes stéréotypées, avec le refrain habituel de « système de domination universelle », de « suprématie sacerdotale »,de « convoitises hiérarchiques », etc.. » Il y a quelques dizaines d'années, l'expression de la doctrine catholique n'étonnait ni ne scandalisait personne dans le monde moderne, pas plus chez les protestants que chez les catholiques. Le pape et plus de cinq cents évèques réunis à son siège, ont condamné des propositions du Syllabus (54°, 55° et surtout 770) telles que celles-ci: « A notre époque, il ne convient plus que la religion catholique à l'exclusion de tout autre culte soit considérée comme l'unique religion d'Etat ». Cet acte témoigne du sentiment que l'Eglise garde toujours vivace de sa toujours immuable mission divine aussi bien auprès des peuples et des Etats qu'auprès des individus, auprès des princes comme auprès des sujets, auprès des gouvernants comme auprès des gouvernés.
Elle n'a ni la puissance, ni la charge, ni la volonté de ramener par force et contrainte l'Etat moderne dans la voie normale du christianisme positif, mais elle ne peut pas davantage, sans renoncer à être catholique, renoncer radicalement à ses légitimes réclamations en ce qui touche la réalisation de cette idée ; elle ne peut, sans trahir son divin fondateur et l'humanité, octroyer elle-même à un peuple, à un Etat, une charte d'affranchissement l'autorisant positivement à poursuivre sa route particulière, sans se soucier de la loi chré tienne révélée par Dieu. C'est cela pourtant, et rien de moins, que les signataires de Y Adresse exigent de l'Eglise. Evidemment, ils n'ont pas vu toute la portée de leurs paroles ; mais que demandent-ils, en somme, quand ils réclament du concile une déclaration // qui ne doit laisser aucun doute sur la rupture complète de l'Eglise avec le rêve de rétablir la con-
stitution théocratique des Etats qu'a connue le moyen âge? Les explications qu'ils apportent, les raisons qu'ils allèguent prouvent que par ce nom abhorré de constitution théocratique, emprunté par eux aux ennemis de l'Eglise, ils n'entendent pas autre chose que la constitution spécifiquement chrétienne de l'Etat. Traduire vie chrétienne d'un Etat, par contrainte en matière de foi, par servitude des consciences, c'est une vieille tactique; seulement, on n'est pas habitué à trouver cette traduction sur les lèvres d'enfants fidèles et dévoués de l'Eglise. » Ces reproches jetés ici à la face de notre « Mère commune)), sont aussi pénibles aux lecteurs catholiques qu'injustes eu eux-mêmes. C'est confondre la chose avec l'abus qu'on en peut faire, que d'identifier les formes chrétiennes de la vie publique avec les excès d'une législation politique condamnée par la douceur évangélique, par l'Eglise elle-même ; la législation du moyen âge était marquée du caractère de l'époque, elle était dure ; elle serait intolérable aujourd'hui. Si l'Eglise est vraiment une mère dont on se fait gloire d'être les enfants, il faut avoir assez de confiance en elle pour croire que dans la pratique, si elle exerçait officiellement son influence sur la société politique, elle ne renierait pas ce sentiment maternel ; et cela quand bien même dans les circonstances présentes, il s'agirait de quelque chose de plus que de maintenir un principe de l'ordre idéal. )) Plus loin on verra que ce n'est pas l'Eglise, mais précisément les libéraux qui ont exercé une pression morale et tyrannisé les consciences.
L'adresse des laïques rhénans avait indiqué positivement <pi elles étaient pour eux les relations normales de l'Eglise et de l'Etat, et par suite la forme de gouvernement, dont au lieu et place de la forme « théocratique » (lisez : chrétienne), ils voulaient voir le concile reconnaître la légitimité. L'Etat doit se tenir dans la sphère des vérités et des lois de morale purement naturelles. A cette condition on pourrait concevoir
les meilleures espérances, « pour l'harmonie, la coopération féconde, l'organisation idéale de l'Eglise et de l'Etat», Dans l'article que nous venons de citer, et dans un autre que publia le Katholik (i), il est démontre que ce projet de paix imaginé par les libéraux est fondé sur une conception théologique complètement inadmissible, et au point de vue psychologique aussi bien qu'au point de vue // politico-religieux, sur une illusion presque incroyable. Mais nous nous sommes déjà trop longtemps attardés à discuter le contenu de l'Adresse ; aussi renvoyons-nous nos lecteurs à l'article même des Stimmkx (2).
Ce n'était pas seulement le contenu de l'Adresse qui devait mettre les catholiques en défiance, mais encore cette circonstance que dès son apparition, sur toute la ligne, la presse hostile à l'Eglise la salua de bruyantes manifestations de joie.
Qu'il nous soit permis maintenant de dire la triste histoire de ses auteurs : Xi le rédacteur de l'adresse de Coblenz, ni le promoteur de la tentative de pétition à Bonn, d'où plus tard, comme nous le verrons, on envoya le même factum à l'archevêque de Cologne, ne sont demeurés fidèles enfants de l'Eglise ; ils n'ont pas persévéré dans l'unité avec elle et avec le centre de la catholicité, la chaire de Rome; tous deux ont refusé obéissance au concile et sont morts sans se réconcilier avec leur Mère.
L'auteur de l'Adresse était Théodore Stumpf, oberlehrer au gymnase de Coblenz (3). Il la composa sans rien en dire à Dôllinger, mais avant sa publication il la lui fit approuver (4) Des cent vingt habitants de Coblenz dont on avait demandé la signature, quarante-sept seulement furent disposés à la
(2) Dan œkumenische Konz.il, loc. cit. p. 43 sqq.
(3) Cfr. la lettre de Stumpf à Tévêque de Ermland, M61 Philippe Krementz, C. V. 1182 a. etsuiv.
(4) Ibid. C. 7. Ii83.a .
donner (i). Le Ier juin, les parties principales de Y Adresse furent publiées par I'Allgemeine Zeitung, avant même que le texte eut été remis à l'évêque de Trêves, Mgr Matthias Eberhard. Stumpf déclara (2) que cette divulgation avait eu lieu (( à l'insu et contre la volonté du comité ».
L Allgemeixe Zeitung émettait le vœu « que dans d'autres parties de la patrie allemande, des hommes connus pour leurs sentiments religieux suivissent l'exemple donné à Coblenz et fissent des manifestations analogues ou même plus libres encore; car, quand il s'agit des biens les plus sacrés de l'humanité, parler librement est un devoir, reculer en ces matières est se rendre coupable d'une lâcheté condamnable devant Dieu et devant les hommes » (3). De fait, au commencement de juillet, l'archevêque de Cologne, Mgr Paul Melchers, reçut de Bonn une adresse qui, àpart quelques mots, ayant trait spécialement au diocèse de Trêves, était identique à celle de Coblenz. D'après une note de la Kôlnische Volkszeitung du 7 juillet, elle était signée par la majorité des professeurs catholiques de l'Université, par les membres du tribunal et de l'administration supérieure des mines, par des professeurs du gymnase, des avocats, des médecins, etc., en tout trente-cinq catholiques, appartenant aux professions libérales. Le 10 juin, le même journal publiait encore cette nouvelle : trente-sept des plus notables habitants d'Audernach, entre autres, des représentants delà ville, des membres du conseil de fabrique, des professeurs du gymnase, des marchands; des rentiers... avaient déclaré par écrit leur pleine adhésion à l'Adresse de Coblenz (4).
(1) Gedanken eines Theologen tiber die Koblenz-Bonner Laienadresae (Aix-la-Chapelle, t869), p. 7.
(2) Lettre à l'évêque d'Ermland. G. V. 1185 b.
(3) Gedanken eines Theologen... p. 4.
(4) Gedanken eines Theologen, etc., p. 5. — U Adresse fut envoyée au comte de Montalembert, qui, malade, écrivit de son lit, pour exprimer sa pleine adhésion: il la combla d'éloges : « Je ne saurais vous dire combien cette remarquable mani-