LIVRE DIX-SEPTIÈME
à Vittôria,àPainpelune, à Orthez, à Toulouse, etc., sur les plus fameux généraux français. On s'étonpera moins que Bonaparte, dans son testament, ait , dans un transport de haine ou de farouche jalousie, légué dix mille francs à Gantilloriy l'assassin de Wellington; approbation criminelle donnée à une action atroce, et qui suffirait pour justifier l'imputation faite à Bonaparte, de plusieurs assassinats publics et secrets.
Quand le prisonnier vit que ses démarches auprès du Congrès d'Aix-la-Chapelle et du parlement d'Angleterre , pour obtenir son retour en Europe, avaient échoué , et qu'il devait se résigner à mourir sur le roc de SainterHélène ; il tomba dans une sombre mélancolie qui ne le quitta plus. Le terme de ses intrigues fut pour lui un arrêt de mort. Lorsqu'on l'invitait à prendre des distractions et à s'occuper davantage de sa santé, sa réponse était : j4 quoi bon? Plus d'une fois il fit ressentir sa mauvaise humeur à ceux qui l'approchaient, même aux compagnons volontaires de son exil. Il reprochait un jour, au général Bertrand, de l'avoir suivi moins par affection que pour acquérir de la célébrité : « Sans « cela, lui dit-il, vous seriez retourné en Europe, a avec Las-Cazes. Pourquoi n'y êtes-vous pas « allé? — Parce que cela ne me plaisait pas, ré- « pondit Bertrand. — Ce n'est pas votre séjour à II. 28
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« Sainte-Hëlène , reprit Bonaparte, d'un ton sert vère, qui me déplaît; mais votre présence en « ce moment. » Bertrand se leva incontinent de table , salua et sortit.
Bonaparte n'est plus (r); il est permis de l'apprécier, puisque l'ouvrage présent appartient à la politique et à des faits consommés.
'La diplomatie, si noble et si relevée quand elle est la prudente directrice des peuples et la médiatrice des rois, ne fut sous Bonaparte qu'une arène d'intrigues et de perfidies , et la science des larcins publics. A des réunions de pure convenance, aux invasions subites, aux confiscations , aux expulsifHis de rois dont le gouvernement républicain lui avait fourni plusieurs exemples , il joignît xx>mme invention propre, le système continental ou celui du monopole géné-
(i) Bonaparte monrat le 5 mars idai , âgé de 5a ans 3 mois, d'un cancer dans restomac. Cet organe offrait un trou à y passer le doigt, en sorte que les médecins et chirurgiens présens à l'autopsie , déclarèrent que la mort eût été la suite infaillible d'un pareil état, quand même il n'eut pas été déporté a Sainte^Hélène. Bonaparte disposa par son testament secrètement déposé cnex un banquier, de cinq à six millions en faveor de ceux qui Payaient suiyi, d'anciens officiers et de quelques écrivains à qui il confia sa mémoire. Bonaparte élève par son testame^nt, à la dignité de comte, son valet de chambre, Marchand ; c'est le dernier trait d'un drame mêlé de quelques scènes d'un orgueil comique..
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rai des denrées coloniales ;' le système fiuyial^ à la faveur duquel il s'empara de plusieurs états parce qu'ils possédaient l'embouchure de fleuves qui ^traversaient la France; le système fédératif^ espèce de féodalité plus oppressive qiie celle duXF siècle, et d'après laquelle la moitié de l'Europe devait lui sacrifier sa population et ses revenus ; le système de concentration ou à' incorporation à l'empire français en vue d'étendre une vaste et tyramiique domination ; enfin , un système militaire qui avait pour but de nourrir la guerre par la guerre , d'accroître la conquête par la conquête, de détruire les ennemis par les alliés, les alliés par les ennemis, l'Europe par la France, la France par l'Europe, afin de régner sans contradiction et sans alarmes sur tous les peuples abattus. Tel fut l'ensemble des idées politiques de Bonaparte^ qui, du reste, n'eut aucun plan terminé, nulle yue fixe. Son empire n'offre que l'image d'un chaos brillant, ou celui d'une nuit orageuse, éclairée par la foudre.
Après avoir bouleversé l'Allemagne et l'Italie, et ébranlé l'Autriche; il se 4ionne le plaisir d'abattre la Prusse, et la coupe en deux. Six ans après, il veut faire subir à la Russie le même sort. Vainqueur, il eût porté Ses armes dans le Bengale et chez les Marattes. Son ambition était d'élever des ruines avec fracas. Successivement
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en guerre avec tous les étals, comme pour varier ses promenades militaires; il fut .surtout constant dans sa haine contre l'Angleterre, par cet instinct qui lui disait que c'était d'elle, que partirait tôt ou tard le coup qui le renverserait. Il n'-adopta pas une mesure injuste et violente qu'il n'en rejetât la nécessité sur cette puissance. Blocus général de ses ports, brûlement des produits de son industrie, interdiction de toute relation commerciale et civile, diffamation de la maison de Brunswick, conspirations soudoyées; tout fut mis en oeuvre contre l'Angleterre avec une effrayante profusion.
La confédération du Rhin^ le royaume d! Italie et la Pologne furent les grands pivots de la domination de Bonaparte. Par la première, il partagea l'Allemagne en deux peuples rivaux, pour se servir de l'un contre l'autre. En vue dé s'assurer de la possession de l'Italie , il s'empara de la chaîne des Alpes et des forteresses du Piémont, et poussa jusqu'aux frontières du royaume de Naplès qu'il se proposait de réunir à ses autres possessions de la péninsule. Par l'attrait de l'indépendance, il arma les Polonais crédules, et arrosa de leur sang Saint-Domingue, l'Espagne, la Prusse et la Russie.
On a voulu disculper Bonaparte , en disant que tous les souverains étaient ambitieux; reproche
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faux dans sa généralité ; mais du moins tous les princes ambitieux ne furent paç^ pervers ; et bien peu souillèrent Tambition par le crime. Jamais ks monarques d'Europe ne se servirent d'une compagnie de Mamelucks, iustrumens féroces du despotisme oriental, pour étrangler dans la nuit des prisonniers surpris. Compte^-oti beaucoup de i^ois dans ià longue successioti des âges, qui aient dépouillé leurs frères « emprisonlié des princes alliés , el des pontifes vertueux? - .
En politique , les plus habiles se bornent à conduire un ou deux desseins à la fois; mais l'imagination vagabonde de Bonaparte planait au même instant sur les quatre parties dti moude qu'il envahissait de la pensée. De là ré-^ sultait dans ses projets, un tel défaut d'ansemble qu'il était obligé de les étayer par de nouvelles et bizarres conceptions ; semblable à l'architecte qui, élevant dans les nues, uti édifice sans fondement, s'efforce de le soutenir par desoii<^ vrages accessoires, jusqu'à ce que l'inçcdiérence et la surcharge d^ parties amènent une tuin^ complète.
Bonaparte dont les partisans Vantent la sagacité et la prévoyance , exposa dix fois sa fortune avant de succomber; et les moyens qu'il sembla , préparer pour la renverser, sont plus extraordinaires que ceux qu'il employa pour l'élever, II"
438 CONGRÈS J>JE VIEWITE.
Envahisseur irréfléchi bien inférieur aux conquérans furcs, tartares ou mongols qui surent du moins conserver leurs acquisitions, ce personnage a prouvé que s'il est facile de bouleverser beaucoup avec de grandes forces, on ne consolide que par la sagesse. Trames habituelles contre tous les états soit neutres, soit alliés; pièges tendus aux souverains; imposture dans les promesses; audace, témérité, mépris de la raison et des routes connues , jalousie implacable contre toute puissance capable de lui résister; tels sont les principaux traits de la physionomie politique de Bonaparte. Mais le trait le plus caractéristique; ce qui fiit, l'on pourrait dire , Xame de son anie; c'.est la passion de l'agrandissement, en vue d'arriver à la domination universelle, cette folie de l'orgueil et de l'ignorance.
Le prétendu génie de cet homme ne fut que l'éruption volcanique d'une tête brûlante, et d'un esprit mal réglé (i). Sa finesse n'en imposait qu'à ceux qui, subjugués par sa puis-
(i) Bonaparte dictait un jour au conseiller d*état, Labesnàrdière; tout à coup il s'arrête, et dit : « Lisez-moi ce que « je vous ai dicté. » Le conseiller lit : « Mais y dit Bonaparte, « cela n'a pas le sens commun. » — J*ai écrit , répond le conseiller, ce que votre Majesté m'a dicté.