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SUR L'ÉCOLE NATIONALE DE MUSIQUE

(Séance du 10 thermidor an III.) Chénier, au nom du Comité de l'Instruction publigue.

(( Citoyens représentants , peut-être il était courageux de venir plaider à cette tribune la cause des arts consolateurs de la vie, quand Tignorance orgueilleuse et cruelle, ne pouvant dominer que par des moyens tyranniques, étouffait les lumières, proscrivait les talents et traitait d'objet frivole tout ce qui pouvait adoucir les mœurs d'un peuple qu'on voulait rendre esclave soumis en commençant par le rendre despote féroce. Aujourd'hui que la mémoire de ces dominateurs impies est livrée à l'opprobre; quand nous venons de célébrer ce 9 thermidor, qui a brisé les échafauds dressés parle despotisme anarchique; quand des fêtes glorieuses, civiques, rappellent aux souvenirs de tous les républicains deux mémorables époques, celle de la chute du Trône et celle du Décemvirat, c'est un devoir doux à remplir que de proposer à la Convention nationale, amie de la République et des arts^ l'organisation définitive d'un Établissement que les arts chérissent et qui a bien mérité de la République.

» Déjà, Représentants, un décret rendu par vous, et rendu même dans un temps propice, ordonnait au Comité d'Instruction publique de vous présenter, dans un court délai, des vues d'organisation pour l'Institut national de Musique dans la Commune de Paris; mais ce décret bienfaisant était resté jusqu'à présent illusoire, soit par de longues entraves que les dominateurs d'alors ne cessaient d'opposer à son exécution, soit par les orageuses circonstances qui vous ont pressés de toutes parts depuis l'heureuse époque du 9 thermidor.

» Il est temps, sans doute, de venir au- devant d'une foule d'artistes distingués, qui sont restés en France pour l'illustrer et la

servir, préférant leur patrie agitée^, mais libre, au calme et à l'opulence des cours qu'ils pouvaient embellir de leurs talents. En effet, les despotes , fatigués d'une fausse grandeur, sentent le besoin de se réfugier dans le sein des arts pour échapper à l'ennui pompeux qui les environne et les accable.

» Vos comités, fidèles au vœu formé par vous^ viennent donc aujourd'hui vous proposer d'organiser définitivement l'intitut central de Musique, car il a fallu lui donner ce nom : d'abord, en ce qu'il désigne mieux que tout autre l'établissement, et, en second lieu, parce qu'il empêche la confusion qui pourrait résulter de la conformité de l'ancien nom avec celle d'un établissement beaucoup plus vaste, qui vous est proposé dans le nouveau plan de constitution. Cet institut central de Musique est déjà provisoirement organisé en un corps de musiciens exécutants, attachés à la garde nationale de Paris.

» C'est ainsi que, depuis le fameux décret du 14 juillet, ces artistes patriotes, sous la direction de Gossec pour la partie qui tient à l'art, n'ont cessé de concourir à l'exécution des fêtes nationales, indépendamment du service qu'ils remplissaient habituellement auprès du Corps législatif. Sous cette bannière civique se sont rassemblés, à différentes époques, les premiers talents que la France possède dans l'art musical.

» Je résiste au désir qui m'invite à les désigner publiquement, et je n'en cite aucun, car, pour être juste, il faudrait les citer tous. Qu'il me suffise de dire, et je ne crains point d'être démenti par la France ni même par les étrangers , que, dans l'état actuel des choses, il n'existe point en Europe, soit pour la composition, soit pour l'enseignement, soit pour les différentes parties exécutoires, une aussi brillante réunion de talents précieux et d'artistes justement célèbres.

» C'est de là que sont partis ces nombreux élèves qui, répandus dans les camps français, animaient, par des accords belliqueux, l'intrépide courage de nos armées; c'est de là que nos chants civiques, disséminés d'un bout de la France à l'autre, allaient jusque chez l'étranger, jusque sous les tentes de l'ennemi, 'troubler le repos des despotes ligués contre la République; c'est là qu'ont élé inspirés ces hymnes brillants et solennels que nos guerriers chantaient sur les monts d'Argonne, dans les plaines de Jemmapes et de Fleurus, en forçant les passages des Alpes et des Pyrénées, on délivrant la Belgique des fureurs de l'Autriche et la

Hollande des longues usurpations du Stalliuudérat : ces hymnes, qui font Tornement de nos fêtes civiques^, qui excitaient encore hier le juste enthousiasme de la Convention nationale, et que les républicains français n'oublieront pas plus que les fiers descendants de Guillaume Tell n'ont oublié le chant rustique et populaire, qui^ sur un sol étranger et jusque dans leur vieillesse, rappelle à leur imagination frappée les doux souvenirs de l'enfance et les souvenirs plus doux encore de la terre natale.

» Et tel est l'empire de cet art, de tous les arts le plus universellement senti, qu'il ne faut qu'une âme et des oreilles pour en jouir. Malheur à Thomme glacé qui ne connaît pas son charme irrésistible 1 Malheur au politique imprudent, au législateur inhabile, qui, prenant les hommes pour des abstractions et croyant les faire mouvoir comme les pièces d'un échiquier, ne sait pas qu'ils ont des sens; que ces sens «forment des passions; que la science de conduire les hommes n'est autre chose que la science de diriger leur sensibilité; que la base des institutions humaines est dans les mœurs publiques et privées, et que les beaux-arts sont essentiellement moraux, puisqu'ils rendent l'individu qui les cultive meilleur et plus heureux!

» Si c'est une vérité pour tous les arts, combien est-elle évidente pour l'art musical! Orphée, sur les monts de la Thrace, soumettant les monstres des forêts au pouvoir de sa lyre ; Arion, échappant au naufrage; Amphion, bâtissant des villes; toutes ces fables de Tantiquilé, embellies par l'imagination des poètes, ne sont, aux yeux du philosophe, que de brillantes allégories qui retracent énergiquement l'empire très- réel de la musique. Mais si j'ouvre les annales de l'histoire, je vois Timothée subjuguant Alexandre, les rustiques Spartiates proscrivant le commerce et les arts, à l'exception de la musique; ces mêmes Spartiates, vaincus plusieurs fois et ressaisissant la victoire aux chants de l' Athénien Tyrtée.

» Il n'a existé aucune nation sur la terre qui n'ait aimé cet art enchanteur ; il est partout un instinct de la nature, un besoin de l'àme; on le trouve dans les camps et dans les forêts, dans les palais d'or des despotes de l'Orient et dans les pâturages de la Suisse et de la Sicile; il égayé la solitude, il charme la société, il anime à la fois la guerre et l'amour, la chasse et la vie pastorale. Le noir Africain, transporté sur la rive américaine, soulage ses travaux et son esclavage en chantant l'air que lui apprit sa mère

libre; le robuste habitant de l'Ecosse septentrionale répète les liymnes de ses anciens bardes, et, se promenant dans la nuit, il croit entendre, le long des montagnes, la harpe et la voix d'Ossian.

» L^enfant chante sur le sein de sa mère, qu'il peut à peine encore nommer; l'impétueux jeune homme chante au milieu des batailles; le vieillard, réchauffant ses derniers jours aux doux rayons du soleil, répète, en pleurant, la chanson qui fit les délices de son enfance; les femmes, surtout, douées d'une sensibilité exquise et supérieure à la nôtre, aiment passionnément la musique, qui^ comme elles, adoucit les mœurs, tempère la force par la grâce, rapproche et lie ensemble les divers éléments de la société.

» Ce bel art charme aussi l'étude, et la philosophie aime à lui sourire. Socrate, au moment de boire la ciguë, le cultivait dans sa prison; Platon, qui connaissait son pouvoir et sa moralité, le mêlait à toutes les institutions de sa République, comme les ministres des différents cultes l'ont introduit, avant et depuis Platon, dans toutes les cérémonies religieuses. Parmi nous, enfm, ce sage et sublime écrivain, qui a prouvé, par tant d'ouvrages, que l'éloquence est l'arme la plus puissante de la raison, et que la sensibilité n'exclut point la profondeur philosophique, Jean- Jacques Rousseau, après avoir adoré toute sa vie cet art enchanteur, auquel il a dû même quelques succès, J. J. Rousseau, dans sa vieillesse, soupirait encore ses simples romances, qu'on ne peut chanter sans être attendri, et qui portent dans l'àme, doucement émue, la mélancolie qui tourmentait ses derniers jours.

» Si donc cet art est utile, s'il est moral, si même il est nécessaire pour les armées, pour les fêtes nationales, et, ce qui comprend tout, pour la splendeur de la République, hâtez-vous, Représentants, de lui assurer un asile. Déjà, depuis vingt ans, les progrès rapides qu'il a faits parmi nous ont augmenté la gloire que la France s'est acquise dans les beaux-arts. L'Allemagne et l'orgueilleuse Italie, vaincues en tout le reste par la France, mais longtemps victorieuses en ce genre seul, ont enfin trouvé une rivale.

» Cependant nos fêtes nationales seraient inexécutables dans cette vaste commune, les corps de musique de vos armées ne se renouvelleraient plus, vos théâtres et leurs orchestres dépériraient; les musiciens , découragés , quitteraient nos contrées in-

grates pour chercher une rive hospitalière; l'art lui-même succomberait sous les attaques du vandalisme, si la sage prévoyance des lé^^islateurs ne prévenait tous ces inconvénients.

» La suppression des écoles de musique et des musiciens attachés aux anciennes Cathédrales et aux Chapitres a fait rentrer plus de quinze millions dans le Trésor public; il est instant de suppléer à leur existence par un établissement plus étendu, plus fertile en moyens d'enseignement et en moyens d'exécution , et dont les dépenses annuelles ne se monteront pas à 260,000 fr.

» Il sera glorieux pour vous, Représentants, de prouver à l'Europe étonnée qu'au milieu d'une guerre immense, qui n'a été pour la République qu'une suite non interrompue de triomphes, contenant à la fois, dans rintérieur, le terrorisme anarchique et le terrorisme royal , décrétant, pour les siècles, une constitution sage et républicaine, vous savez encore donner quelques instants à rencouragement d'un art qui a gagné des victoires et qui fera les délices de la paix. »

i-é:mce du 3 frimaire an VII.

Bapport de Lfclerc , Député de Maine-d-Loire , au nom de ht Commission d'Instruction publique.

Après avoir rappelé que, en 1791, Tallcyrand et Mirabeau firent entrer cet arl^ l'un dans son Institut, l'autre dans son Lycée national , il continue en ces termes :

)) Cette innovation, en faveur d'un art qu'on regardait auparavant comme frivole, et qui n'aurait pas, en etïet, mérité d'autre nom s'il n'eût exercé, aux gages de la tyrannie et du fanatisme, qu'une influence pernicieuse, d'autant plus pernicieuse qu elle était moins aperçue, avait été justifiée d'avance par ses premiers pas vers la régénération. . . ,

» L'entrée de la musique dans la patrie date principalement d'une des époques les plus brillantes de la RéNolution, celle des travaux au Champ de Mars. Les philosophes mesurèrent alors le degré d'exaltation que des chants d'allégresse et des concerts po. nulaires peuvent donner aux mouvements de la liberté. Les têtes des anciens se retracèrent à leur imagination, et, dès ce moment, il prédirent le temps où la France républicaine reprodiiirait ces

jours (l'éclat et de prospérité; mais il n'était pas temps encore de manifester de si hautes espérances.

» Une seconde époque, plus glorieuse encore que la première^ acheva de nationaliser la musique.

» De nombreux ennemis envahissent le territoire de la France; elle appelle des défenseurs; VHymne des Marseillais crée en quelque sorte des bataillons : elle les conduit de victoire en victoire, et bientôt le sol de la République est redevenu libre.

» Etonnée de son pouvoir, et fière d'une aussi belle influence, la musique acheva de se dévouer. Des artistes formèrent spontanément des Écoles gratuites, d'oii sortirent une foule d'Élèves qui se dispersèrent dans les différents corps de l'armée, où leur art favorisa nos triomphes, tandis que d'autres, retenus par la nécessité, les célébraient dans l'intérieur.

» Un zèle aussi pur et d'aussi beaux effets méritaient des encouragements; le 18 brumaire an II, la Convention créa l'Institut de Musique.

n H produisit le Chant du Bé/part et des Hymnes qui donnèrent un grand intérêt à nos fêles. L'imagination des législateurs et des écrivains, enflammée, créa des projets sur l'oiganisalion et le perfectionnement des fêtes nationales, qui furent lus à la tribune ou rendus publics par l'impression. Tous attestèrent, sans détour, l'importance de renseignement de la musique; enfin, le 16 thermidor, l'institul; fut changé en Conservatoire.

» Les idées s'étendirent avec les événements.»

(L'opinant développe ensuite la fécondité des moyens que cet art a fournis à l'Église pour subjuguer les citoyens. Il développe successivement les moyens de rendre la musique digne d'être nationale.)

(( Quant à la musique dramatique, si elle se refuse à la loi commune, je ne pense pas qu'elle soit trop dangereuse : 1° parce que son influence ne franchirait point les barrières de quelques grandes salles; 2° parce que il ne faut pas être bien clairvoyant pour prédire sa ruine prochaine.

» Il faut ou qu'elle périsse de ses excès, ou qu'elle se modère ; et la législation, revenant tôt ou tard à ce principe que les théâtres doivent entrer, comme objet d'instruction, dans la surveillance du Gouvernement, l'art n'aura pas une seule de ses parties dont l'inlluence ne puisse être dirigée d'une manière favorable aux mœurs et à la liberté.

» Ainsi, sa conservation, sa régénération et sa prorogation seront le but des écoles spéciales , dont le rapporteur vient d'exposer les vues politiques et morales. S'il en est qui vous paraissent trop spéculatives , il en est d'assez positives pour vous déterminer.

» La reconnaissance vous engage envers la musique; la prévoyance vous oblige à la surveiller ; enfin , l'exécution de vos propres lois vous fait un devoir de la propager.

» Quelles que soient les résolutions que vous prendrez, puissent elles assurer et rendre à sa première dignité un art auquel les plus grands philosophes ont reconnu le pouvoir d'exalter les sentiments nobles et généreux , de modérer les passions violentes et dangereuses^ et de diriger toutes les affections vers le bonheur et la vertu ! »

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