SUR L'ÉTAT DE LA MUSIQUE EN FRANCE
PAR LS DIRECTEUR DU COKRfATOIRE (SAPiRETTE)
Lues à l'Assemblée générale des Membres du Conservatoire , le 5 ventôse an J.
Jusqu'en 1789, la France fut le pays où l'on dépensa le plus pour cultiver la musique ; cependant les moyens qui furent employés, quoique très-multipliés (1), produisirent peu de fruits, et ne servirent point au perfectionnement de cet art : tout annonce même que son enfance se serait longtemps prolongée, sans l'essai de Topera italien, fait, en 1645, par le cardinal Mazarin.
Le succès brillant de VOrfeo e Euridice, en 1647, détermina le goût national en faveur de ce genre de spectacle, et fit naître le désir de le transporter sur la scène française. Ce fut en 1659 que le premier opéra sur un poëme français fut exécuté à Issy.
Depuis l'époque de rétablissement de Topera français, tous ses moyens se sont tellement perfectionnés, qu'il est devenu le spectacle le plus brillant de l'Europe. Pourquoi la seule partie du chant est-elle toujours restée en arrière? IN'est ce pas parce qu'en naturalisant en France ce genre de spectacle, il aurait fallu naturaliser aussi Itîs moyens de reproduction et de conservation qui lui étaient nécessaires? L'établissement d'Écoles propres à l'étude de toutes les parties de Tart devait suivre la création de l'opéra; on n'y songea pas; et cette imprévoyance, qui livra ce spectacle à toute l'influence de Tenseignement des Maîtrises, fut la source du mauvais goût qui caractérisa longtemps le chant français.
Cette influence fut d'autant plus immédiate, qu'on fut presque
(1) Ces moyens consistaient dans les nombreuses Écoles de Musique entretenues pour le service du culte, et connues sous le nom de Maîfrises.
toujours obligé de recruter les théâtres lyriques de sujets formés dans les Ecoles entretenues par le davué pour le service du culte.
Si le grand opéra eût été conservé italien, ainsi qu'il avait été établi , et comme ceux qui le furent par la suite dans les princil-'ales cours de l'Europe, il se serait entretenu d'artistes formés par les Conservatoires d'Italie, et le bon goût de ces Écoles aurait balancé ou proscrit le mauvais goût des cathédrales ; mais le génie du dix-septièine siècle voulut que la langue française, épurée et fixée par les écrivains qui l'illustrèrent, devînt aussi la langue du théâtre lyrique. Alors parurent les poèmes de Quinault, qui sont encore consultés comme des modèles. Cette volonté patriotique, marquée du caractère de grandeur qui distingua ce siècle , aurait influé sur l'art mubical, comme sur tous les autres, s'il n'eût pas été laissé dans les mains du clergé, dont le but ne pouvait être déformer des artistes pour le théâtre. L'instruction de la musique, restant entièrement subordonnée aux usages du culte, ne put suivre la marche rapide des sciences et des arts pendant cette époque brillante.
Les moyens de conservation et de reproduction de l'art musical en France se trouvèrent donc circonscrits dans l'enseignement des Maîtrises. Quels étaient ces moyens? Quant à la composition, le contre-point, plus particulièrement employé pour la musique d'église, était seul enseigné; on s'abstenait absolument de l'étude du genre dramatique : l'étude instrumentale se bornaità l'orgue et au serpent; dans quelques-unes des Maîtrises on enseignait le basson et le violoncelle, mais rien de plus. Quant à la musique chantée, l'on sait combien celle-ci, dans les églises de France, était éloignée de la pureté et de la grâce de la mélodie italienne; encore n'enseignait-on le chant dans ces Écoles que jusqu'à l'âge où la voix mue, parce que, jusque-là, les Élèves enfants de choeurs étaient utiles pour remplir les parties de dessus; lorsque ce terme arrivait, ils étaient remplacés par d'autres enfanta, et renvoyés avec une modique somme. Parmi ceux qui n'avaient pas conservé de voix, les uns se livraient à 1 étude des instruments, les autres embrassaient un état différent; ceux dont la voix, après la mue, avait acquis les qualités nécessaires au chant, se destinaient ordinairement à remplir les places de chantres-bénéficiaires dans les chapitres, ou de choristes dans les églises; mais ces Élèves, abandonnés après une première éducation aussi imparfaite, dépourvus
de bonnes méthodes pour cultiver leurs moyens, viciaient tonjours leur voix, la rendaient dure et criarde, parce que leur but, comme leur instruction, avait été de faire entendre les chants du culte, du lutrin au porche, et tout ce qui pouvait leur faire atteindre ce but était bon, si défectueuse que pûL être la méttiode qu'ils employassent.
Les plus belles de ces voix furent appelées par l'ancien Gouvernement à recruter la Chapelle Royale et l'Opéra : elles eurent alors des occasions plus favorables à leur culture. Dans le nombre on distingue quelques artistes qui ont acquis une réputation méritée sur la scène lyrique; mais il faut convenir que c'est en changeant de méthode qu'ils se sont formés,
Cependant ce n'étaient pas toujours les Écoles de cathédrales qui fournissaient des acteurs aux différents théâtres lyriques; des hommes, réunissant la beauté de la voix à la beauté du physique, furent aus-si tirés quelquefois de professions absolument étrangères pour le service des théâtres; on s'efforçait de hâter leur éducation musicale : heureux quand le sentiment et l'intelligence secondaient les qualités qu'on avait déjà reconnues en eux! Mais à ce concours de dons naturels, toujours extrêmement rare, se trouvaient aussi toujours réunis les vices inséparables d'une éducation tardive et précipitée; encore le Gouvernement ne rencontrait-il que très-accidentellement ces moyens imparfaits d'entretenir et de recruter les théâtres.
On a vu que les Écoles de Maîtrises, formant des Élèves seulement pour le culte, ne s'attachaient strictement qu'à leur enseigner le chant approprié à cette destination, et que la musique instrumentale n'y était que très-peu cultivée; ce vide se faisait sensiblement remarquer dans les corps de musique attachés aux armées; la prescjue totalité des musiciens des régiments était allemande, et les orchestres même de nos théâtres étaient en grande partie composés d'artistes étrangers.
Au nombre des vices de l'ancien système d'enseignement musical on doit placer celui de ne pas y faire participer les femmes; cependant leur utilité dans les concerts et les spectacles , alors comme aujourd'hui, était incontestable: l'instruction publique leur était donc due sous ce rapport; mais cette considération n'eût-elle pas existé, il aurait fallu les admettre à celte instruction, pour propager l'art dans la société : le succès de ce moyen eût été infaillible; dès que les femmes auraient cultivé l'art mu-
sical avec succès , sa naturalisation se serait opérée en France , comme elle l'a été en Allemagne et en Italie.
Quelle fut donc Futilité d'un enseignement aussi dispendieux que celui des cathédrales ? Quels furent ses résultats dans toutes les parties de Fart? A commencer par les compositeurs, il n'en est sorti qu'un très -petit nombre parmi lesquels peu se distinguèrent; elles n'ont produit aucun virtuose dans la partie instrumentale, et à quelques exceptions près, les chanteurs qu'elles ont formés n'ont point dépassé la médiocrité.
Le besoin d'assurer le service de la scène lyrique et de remédier aux vices de renseignement des Maîtrises, la nécessité d'introduire enfin une meilleure méthode de chant détermina, en 1783, l'établissement d'une École spéciale de chant et de déclamation : l'enseignement du chant y fut confié au célèbre Piccini, au citoyen Langlé, premier maître du Conservatoire de la Pieta, à Naples, et au citoyen Guichard, connu par la pureté de sa méthode : cette institution fut en activité pendant dix années ; mais les habitudes de l'ancienne École l'entravèrent dans sa marche, et l'empêchèrent de produire le bien qu'on en attendait.
Cette École, d'ailleurs, ne présentait pas une organisation complète; toutes les parties de l'art n'y étaient point enseignées.
A l'époque de la dissolution des Maîtrises, l'enseignement de la Musique allait partager leur sort; il ne restait en France que l'École de Musique de la Garde nationale parisienne , et celle de Chant et de Déclamation dont on vient de parler. Le Gouvernement ordonna la réunion de ces deux Écoles, et le Conservatoire de Musique fut formé.
On concevra facilement que beaucoup d'artistes atteints par la destruction des anciennes institutions se pressèrent autour du nouvel Établissement, et y demandèrent des places; mais le Conservatoire ne pouvait pas les réunir tous : dès lors il compta au nombre de ses détracteurs une grande partie de ceux qui ne furent point admis dans son sein.
Ces mécontents rallièrent à leur cause des esprits inquiets et ambitieux, qui craignirent que l'art ne fît des progrès, et qu'il ne se format des artistes qui partaj^eassent avec eux les applaudissements; dès lors un système de calomnie fut dirigé contre le Conservatoire, qui devait avancer l'art, et former des sujets pour les théâtres.
Au milieu des tracasseries et de l'intrigue dont on vient d'iiKli-
quer les motifs, cet établissement a constamment marché vers le but de son institution : son zèle et les talents dont il est composé (1) garantissent ses succès; soutenu de la volonté du Gouvernement, ce sera dans cette École que l'art se reproduira, nourri des fruits du génie, et guidé par l'expérience.
Ses membres se réunissent pour discuter les théories qui peuvent perfectionner et agrandir les dilîérentes parties de la musique : Tapplication en est immédiatement faite dans renseignement; pourquoi les résiillats ne se feraient-ils pas remarquer dans les compositions 'les Élèves et dans leur méthode de chant, comme elle Ta déjà été dans leur exécution instrumentale?
Tels sont les moyens substitués aux inconvénients de Tancienne routine, qu'il fallait oublier lorsqu'on se destinait au théâtre comme compositeur ou comme chanteur.
Mais laissons parler les faits ; ce sont les nouveaux fruits de l'École régénératrice et conservatrice de la musique qui doivent justiher la supériorité du mode d'enseignement qu'elle a adopté, et réfuter victorieusement les sophismes et les calomnies de ses détracteurs. Depuis 1791 jusqu'en lan V environ, le Conservatoire a fourni plus de quatre cents Elèves pour le service des armées de la République; depuis cette époque, deux cent cinquante-sept de ses Elèves ont été donnés aux théâtres, tant de Paris que des départements; plusieurs d'entre eux y remplissent les jiremiers emplois, dans ce nombre vingt-cinq ont été employés à la formation de la musique de la garde des Consuls; enfin soixante Élèves du Conservatoire composent aujourd'hui cet orchestre connu sous le nom de Concert français , et dont l'exécution est applaudie par les artistes les plus célèbres.
Le Conservatoire a toujours présenté depuis sa création un corps d'orchestre permanent pour le service public; sa riche
(1) On ne pourra contester au Conservatoire l'avantage d'avoir réuni et fixé en France, au milieu des orages de la révolution, un clioix unique d'artistes nationaux et étrangers. Au moment du renversement de l'ancien Gouvernement, ces talents précieux se trouvant sans emploi, pouvaient sortir de la république pour se placer avantageusement dans les cours étrangères : ils furent retenus par l'honneur qu'ils attachaient à faire partie d'un établissement qui , en donnant un asile à leur art, leur promettait la considération que l'on accorde toujours au mérite en proportion des services qu'il rend et des jouissances qu'il procure à la société.
composition est connue. Mais ce ne sont pas là les seuls fruits qu'ait produits cet établissement; il s'est peut-être occupé avec plus de succès encore de l'avenir que du présent; des travaux^ qui ne pouvaient résulter que de la réunion des talents qui le composent, sont terminés ou s'acbèvent : ils ont pour objet de poser les principales bases d'un corps d'ouvrages élémentaires pour l'enseignement de toutes les parties de l'art. Ces bases sont établies : la méthode première [les Principes élément < tires de Musique) est imprimée; elle a été suivie d'un Traité d'Harmonie qui a réuni les suffrages des compositeurs des trois Écoles, appelés à le discuter. Une Méthode de chant établie sur les meilleurs principes de l'École italienne appliquée à la déclamation française, une de violon, une de basson et une de clarinette, sont sous presse : celles qui doivent compléter ce corps d'ouvrages élémentaires, ainsi que des traductions d'ouvrages didactiques et relatifs à l'histoire de l'art, paraîtront successivement (1).
On peut demander à ceux qui déclament contre le Conservatoire s'ils connaissent beaucoup d'établissements qui aient autant fait pour l'enseignement d'une science ou d'un art quelconque, dans ce même espace de temps. On ne leur fera pas l'injure de les croire incapables d'apprécier ces travaux, mais il faut être bien aveuglé par la passion pour croire que le Gouvernement et le public éclairé ne sentiront pas avec quelle force leur masse repousse les attaques de quelques vanités déçues, de quelques intérêts personnels blessés, et pour imaginer qu'on perdra de vue la question principale de la propagation de la musique et des bonnes méthodes en France, pour donner quelque attention à des manèges de coteries, pour épouser des intérêts de coulisses.
Non, une institution dont le Gouvernement a constamment approuvé le régime, et qui en si peu de temps a rendu de tels services, ne peut pas être atteinte par les vaines déclamations d'individus dont le plus cher intérêt serait de maintenir le mauvais goût que le Conservatoire de Musique doit infailliblement détruire.
Que les partisans si zélés du système des Maîtrises présentent
(1) Plusieurs savants ot littérateurs, membres de l'Institut, ayant des connaissances relatives à la musique, ont bien voulu réunir leurs lumières à celles des membres du Conservatoire pour la confection de ces ouvrages.
en sa faveur des résultats nussi nombreux, on ne dira pas dans le même espace de temps, la comparaison serait trop à l'avantage du Conservatoire, mais depuis la créai ion de l'opéra, c'est-à-dire pendant près de cent cinquante ans, et que des juges impartiaux prononcent...
Le principe d'organisation de ce vaste établissement, qui excite racharnement de ses ennemis, en raison des succès qu'il obtient et en raison des atteintes que ces mêmes succès peuvent porter à leurs calculs, exigeait la proposition de mesures absolument nécessaires à son complément; ces mesures, qui consistent dans la création d'un certain nombre d'Écoles préparatoires, sont renfermées dans le projet d'organisation qui a été remis au Gouvernement. (1). On est fondé à croire que si ce projet pouvait être
(1) Ce plan ren forme ifs clisposilions suivantes :
X" L'établissement de trente Écoles de Musique de premier degré, placées caus les villes du qua'rième ordre, contenant ch-acune un Professeur et quinze Élèves.
2° L'établissement de quinze Écoles de Musiqu •, dites de second degré, placées dans les vilies de troisième ordre, contenant chacune quatre professeurs et quarante Élèves des deux sexes.
3' L'établissement de dix Écoles de Musique, dites de troisième degré, placées dans les villes du second ordre; quinze Professeurs composant chacune de ces Écoles , qui devront recevoir cent vingt Élèves des deux sexes.
k" La relation de ces trois sortes d'Écoles avec le Conservatoire établi à Paris, instruisant qurtre cents Élèves, est considérée comme Écolo de quatrième degré.
5" L'établissement d'un Pensionnat à Paris, destiné à rerevoir vhigl Élèves qui réunir .àent les qualités requise • pour cultiver le chant avec succès.
Le nombre des Élèves, celui des professeurs, la quotité de leur traitement, quelques vues administratives, la relation entre chacune des Écoles dans lesquelles les Élèves doivent passer pour arriver de celles du premi^^r degré à celle du quatrième degré, et l'organisation du Pensionnai, forment l'ensemble de ce travail, dont on ne ci'oit pas devoir publier les détails en ce moment.
Le total de la dépense proposée par suite de ce plan monte à cinq cent sept mille francs ; il y est mis en opposition avec un tableau approximatif des frais d'entretien des anciens établissements relatifs à l'art musical, dont les Écoles de Maîtrises et de Cathédrales font le principal article, et qui se montaient annuellement à environ dix-huit millions. ■
réalisé^ les institutions qui! piupose assureraient la régénération complète de l'art musical en France.
La difficulté de faire en ce moment la dépense nécessaire pour son exécution peut seule arrêter. Mais il est bon de remarquer, en passant, qu'au total cette dépense serait moindre que ne l'était, dans la seule ville de Paris, celle de Tentretien des Maîtrises salariées pour la Cathédrale, la Sainte-Chapelle et les autres établissements du culte. Enfin le Conservatoire et cinquante-cinq Écoles placées sur divers points de la République seraient défrayés avec environ 507,000 francs.
Les résultats de ce nouveau système d'enseignement seraient deux mille six cent cinquante Élèves instruits dans toutes les parties de la musique. En supposant que sur ce nombre six cents seulement soient destinés par la nature à devenir musiciens; en évaluant la durée de l'éducation de chaque individu àsix années, et opérant par terme moyen , on obtiendrait tous les ans cent Élèves qui serviraient à entretenir l'art dans la société, qui recruteraient les nombreux corps de musique militciire, fourniraient les moyens d'exécution pour les fêtes publiques, et alimenteraient les théâtres (1).
Alors on réunirait le triple avantage :
io De remplacer avec une grande économie et d'une manière infiniment plus fructueuse les moyens si imparfaits d'instruction musicale qui existaient autrefois;
2** De créer, avec un système d'enseignement d'autant préférable à celui des cathédrales qu'il serait complet, une École de chant, qui pourrait par la suite rivaliser celles d'Italie;
3» De nous rendre indépendants des Écoles allemandes, oii, jusqu'à l'époque de la fondation du Conservatoire, on a été obligé de puiser les musiciens instrumentistes employés dans les régiments et les spectacles.
Le Conservatoire de Musique, n'ayant eu que très-peu de voix d'hommes à cultiver, n'a pu prouver dans cette partie, comme dans toutes les autres, la bonté du système d'enseignement qu'il pratique. Cependant, les talents qu'il a pu produire pourraient
(1) On compte soixante - quinze principaux théâtres lyriques en France, non compris c^ux des quatre départements des pays d'entre Meuse et lihin, Rhin et Moselie, ni ceux d'S six départements composant la vingt-septième division militaire.
déjà être cités avec honneur; les dispositions qu'il cultive donnent beaucoup d'espérances, et il faut convenir que ce n'est pas là le seul but que doit atteindre cet établissement.
Avant tout il faut trouver des voix. En plaçant les Écoles dans les départements méridionaux , où les organes sont plus favorablement disposés pour le chant, on découvrira sans doute des Élèves propres à recevoir avec succès le bienfait des bonnes théories.
Une cause principale de la rareté des belles voix, c'est la guerre soutenue pendant dix années par des armées continuellement recrutées de jeunes gens requis à Tépoque oii la voix de Thommo se forme et a besoin d'être cultivée pour acquérir les qualités qui constituent un bon chanteur.
La paix a détruit cet obstacle; il ne faut plus que rechercher des sujets que le Conservatoire formera, et l'on s'en occupe. Cette recherche exige du soin et de l'activité; mais pour réussir plus complètement . il faudrait placer sur les principaux points de la population des examinateurs dont l'a mission serait de découvrir les voix propres à la culture.
Les professeurs des Écoles de musique seraient ces examinateurs permanents; ils rendraient compte régulièrement des dons de la nature, assez rares en ce genre; le Conservatoire les recueillerait et développerait.
Enlin, pour compléter cette mesure et en recueillir tout le fruit, il est nécessaire d'établir auprès du Conservatoire un Pensionnat exclusivement destiné à l'encouragement de l'étude du chant; les Élèves que la nature aurait doués, pour toute fortune, d'une belle voix , y seraient gratuitement admis : on arracherait par ce moyen des germes précieux aux petits théâtres, où l'indigence les conduit, et où les talents avortent au lieu de se développer : la corruption est le seul fruit que les jeunes gens y recueillent.
Après avoir examiné la question de l'enseignement et de la propagation de l'art musical en France sous les rapports libéraux, il ne sera pas inutile de l'envisager sommairement sous l'aspect du produit commercial. Si les beaux-arts donnent du relief aux nations et leur assignent le rang qu'elles tiennent dans l'opinion des peuples, ils contribuent aussi à leurs richesses.
Autrefois le commerce français ne retirait que très-peu d'avantages des objets relatifs à la musique; les produits de cette partie
de l'industrie nationale étaient nuls pour le fisc; des artistes étrangers venaient en France exercer la supériorité de leurs talents; ils retournaient dans leur patrie avec le tribut de notre ad mira ration et une portion de notre numéraire proporiionnée aux succès qu'ils avaient obtenus. Désormais la balance peut et doit se tourner à notre avantage; le Conservatoire de Musique, et les moyens qu'on vient de proposer pour étendre son utilité, nous rendront indépendants des étrangers. Déjà plusieurs de nos artistes, parvenus au plus haut degré de talent, relèvent TÉcole française de l'état d'avilissement dans lequel elle était tombée. Que sera-ce lorsque, par suite d'un système complet d'enseignement, nous pourrons atteindre la perfeclion dans toutes les parties de Tart musical? Alors combien le Trésor public sera indemnisé des avances qu'il aura faites à cet art!
Quelques exemples puisés dans les opérations actuelles du commerce prouveront combien l'industrie est préparée à seconder les encouragements que pourrait lui donner le Gouvernement, et quels avantages il en pourrait résulter.
Avant la révolution. l'Angleterre nous fournissait des pianos; le prix ordinaire des meilleurs était de trois cents à six cents f?^ancs.
L'Allemagne nous fournissait la plus grande partie des instruments à vent et à corde; les cors allemands, instruments assez bruts, étaient payés soixante-douze francs; on payait les bons violons du Tyrol cent vingt francs; la consommation de ces instruments était considérable.
Nos pianos sont maintenant recherchés dans toute l'Europe ; leur prix est monté de mille à deux mille quatre cents francs; le prix de nos cors, préférables par leuf fmià ceux d'Allemagne, est monté de même de trois cents à cinq cents francs ; nos luthiers fabriquent des violons dont la bonté en fait hausser le prix ordinaire à quatre cents francs.
Les exemples cités sur ces trois sortes d'instruments s'étendent à la facture de tous les autres; et généralement la fabrication française a, dans le commerce^ la supériorité sur celle des autres nations : cette vérité est attestée par Tempressement avec lequel ses produits sont recherchés.
Si le commerce des instruments nous appartient exclusivement par l'excellence de notre facture (1), celui de la musique gravée
(1) Ln article ivglemeiitaire du Gonseivatoive porte qiifi tons les
nous appartient également. Nous ne tirons pas de musique du dehors, et nous en exportons beaucoup (1) : les avantages qui résultent de ces deux branches de commerce et Timpôt attaché à l'une d'elles (2) suffiraient déjà pour compenser ce que les établissement existants ou proposés coûteraient.
Depuis quelques années le Gouvernement a établi, au profit des pauvres, une taxe sur les entrées de spectacles, bals et concerts (3); cette taxe, pour la seule ville de Paris, est affermée cette année quatre cent mille francs Maintenant que les pauvres sont richement dotés par rétablissement des octrois, l'art qui contribue le plus à procurer de telles ressources pourrait, si le Gouvernement le voulait, trouver sur ses propres produits les moyens nécessaires à sa conservation et à ses progrès.
instruments donnés comme prix aux Élèves seront de facture française. Cette disposition tend au perfectionnement de la fabrication, en ce que les artistes qui la dirigent ont pour but principal de procurer à leurs Élèves les meilleurs instruments : de là les soins et les recherches qui nécessairement améliorent continuellement la main-d'œuvre.
(1) La gravure de la musique est portée à Paris à un degré de perfection inconnu dans les autres villes de l'Europe.
(2) L'impôt du timbre.
(3) Les progrès de l'art réclament impérieusement la suppression de l'impôt sur les concerts. 11 est prouvé que, depuis l'établissement de cette taxe, ils n'ont jamais couvert leurs dépenses, et qu'ils sont devenus beaucoup plus rares ; cependant les concerts sont utiles au perfectionnement des différentes parties de l'art musical ; c'est dans les concerts que le chant, dégagé des entraves que l'art dramatique lui donne au théâtre, développe entièrement ses moyens. Les Italiens, qui ont porté au plus haut degré de perfection l'art du chant, n'ont dû cet avantage qu'au sacrifice qu'ils ont constamment fait de l'action dramatique dans les représentations théâtrales: c'est enfin dans les concerts que les artistes voyageurs, nationaux ou étrangers, peuvent se faire entendre.
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