OBJETS LE COMPARAISON
Maintenant, il s'agit de voir qui des sujets de l'École, formés par nous ou de ceux de l'Opéra, formés par le public, le Théâtre et le Magasin, ont mis le plus de rapidité dans leurs progrès. Ceci est pour faire connaître Vabsurdité de ceux qui plaident contre l'École et qui veulent prouver'son inutilité. Vous allez voir d'un coup d'œil, monsieur, tout l'avantage de votre établissemeot.
SDJETS DE l'opéra.
La demoiselle Saint-Uubrrtî^ entrée bonne musicienne, il y a huit ans, à l'Opéra, ayant joué et chanté pendant un nombre d'armées sur tous les théâtres de l'Allemagne et de Prusse, a été quatre ans mauvaise, rejetée du public, renvoyée de l'Opéra, et reprise ensuite sous monsieur Devisme^ devenue passable à la cinquième année, bonne à à la sixième, et excellente à la septième. Mademoiselle Maillard^ après avoir joué et chanté sur divers petits théâtres, entra à l'Opéra, il y a six ou sept ans, où maintenant elle n'est pas encore dans tout son éclat. Mademoiselle Gavandan l'aînée, depuis dix ans à l'Opéra, n'a encore rien appris avec la plus charmante voix du monde. Mademoiselle Gavaudau catleiie, depuis cinq à six ans, a fait de faibles progrès avec une très-belle voix. Mademoiselle Joinville, depuis huit à neuf ans, ne vaut encore rien. Mademoiselle Buret l'aînée, depuis six ans, idem. Mademoiselle Audinot, entrée sous M. Devisme^ ne sait chanter que Colînette^ ensuite on ne sait plus à quelle sauce la mettre.
M. Ckéron , entré bon musicien et avec la superbe voix qu'on lui connaît, sous M. Devisme, a été pendant quatre ans aussi mauvais acteur que mauvais chanteur. Il a du naturel, mais il est encore à cent lieues de son prédécesseur, Larrive, et vient demander des conseils à l'I^cole.
Le sieur Roiissfau, depuis huit à neuf ans à l'Opéra, où il est entré excellent musicien, ne se montre que depuis quatre ans ; il chante très-bien maintenant, et s'est formé de lui-môme dans cette partie. Le sieur Lays, depuis six à sept ans à l'Opéra, entré bon musicien, n'est
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quelque chose aux yeux du public que dans la Caravane, Il excelle dans le chant où il s'est formé lui-môme.
Le sieur Martin, depuis neuf à dix ans à l'Opéra, où il est entré bon musicien, ne vaut rien et ne vaudra jamais rien. Le sieur Lainez. quoique nullement musicien, est donc le seul sujet de l'Opéra qui ait montré des progrès rapides, qui soit devenu bon acteur en peu de temps, parce que la nature l'avait doué d'une intelligence rare, en lui refusant la voix. Le sieur iMoreau, depuis douze à treize ans à l'Opéra, n'a pas encore acquis et n'acquerra jamais un talent éminent : sujet d'utilité. Le sieur Chardim\ depuis six ans à l'Opéra, a fait quelques progrès ; mais quoique très-bon musicien, il ne sera jamais qu'un sujet d'utilité comme le sieur Moreau. Enfin, il y a encore à l'Opéra un nombre de petits sujets qui resteût derrière la porte pour empêcher qu'on ne la ferme, et à qui ce poste est assigné pour la vie.
SUJETS DE l'école.
M"* Dozon ayant appris pendant deux ans à chanter du sieur Lays, et ayant ensuite été confiée aux soins des maîtres de l'École pour la scène, la déclamation et le jeu du théâtre, a paru six mois après, avec un grand succès à TOpéra. Voilà donc un sujet formé en deux ans et demi, sans le secours du public, du théâtre et de l'Académie. M"*^ MuUot ne s'annonce-t-el!e pas très-Tavorablement après deux ans de travail? Dans ces deux ans, n'a-t-il pas fallu lui apprendre la musique, le chant, le jeu, à lire et à développer son physique, la conduire enfin comme un pauvre être qui sortait du néant et qui ouvrait pour la première fois les yeux au jour?
Le sieur Dessaules, pris à l'âge de vingt-six ans, avec une raideur sans exemple dans tout son physique, ne sachant pas la gamme de la musique, et n'ayant aucune notion du théâtre, n'a-t-il pas, en deux ans de temps, fait des progrès miraculeux? Enfin la voici eu état de débuter, etde débuter peut-être avec succès. Les progrès du sieur Adrien depuis un an qu'il est à l'École, ne sont-ils pas prodigieux? 11 grasseyait, il était matériel et chantait comme un vacher. Tous ces défauts sont disparus, il débutera dans un an ; ce sera donc un sujet formé encore en deux ans. Le sieur Lefèvre^ sorti d'im régiment de dragons, il y a dix-huit mois, ne sachant rien, aujourd'hui va devenir utile à l'Académie. L'année prochaine, d'autres sujets enrichiront sans doute encore notre répertoire, e!: prouveront de plus en plus l'utilité de ce bel établissement. Cependant l'Opéra ne veut pas qu'il existe une École. Pourquoi donc l'Administration aime-t-elle mieux rester toujours dans la nécessité de recourir à la verge de fer ou à la prière pour faire mouvoir l'Opéra?
Pourquoi les Acteurs font-ils la loi? C'est faute de sujets.
Et l'Opéra ne veut point qu'il y ait une École !
L'Académie ne voit-elle pas M""* Saint-Huberti courir à grands pas
vers son déclin? Qui la remplacera? sera-ce M^^'' Gavaudan cadette, M"" Maillard et Dozoni Pourront-elles seules soutenir toujours tout ce fardeau de l'Opéra dans la partie des femmes?
Trois de nos jeunes Acteurs principaux ne sont-ils pas épuisés par les maladies ? Sera-ce les sieurs Saint-Aubin, Martin, Ducliant, Chardini et Châteaiiforl qui Ibs remplaceront ? Croit-on que les sieurs Lainez et Moreau, sur qui pèse tout le fardeau de TOpéra, pourront soutq^iir encore longtemps cette charge?
Et l'Académie ne veut point quil existe une École ! " On se rappelle sans doute que par la maladie de trois principaux sujets, Tannée dernière, 1785, les spectacles de Fontainebleau et de Paris, durant tout le voyage, et les trois quarts de l'année suivante, 1786, ont porté entièrement sur MM. Lainez, Moreau et CJLùrdini, faute de sujets pour les seconder. Et l'Académie ne veut point qu'il existe une École!
L'Académie, quoique composée d'hommes sages et gens à talents, ne voit donc pas le malheur dont elle est menacée? Comment une Académie peut-elle être ainsi au jour le jour, et ne pas voir l'avenir? Lorsque les premiers sujets, en hommes comme en femmes, sur qui roule aujourd'hui tout cet éclat de l'Opéra, et le service sextuplé de la Cour, auront encore soutenu cet effort pendant cinq à six ans, et peut-être moins, ne sera-t-on pas forcé, s'ils respirent encore, de leur donner leur retraite? Qui jouera alors l'opéra à Paris et à la Cour? Sera-ce en hommes les sieurs de Saint-Aubin, Martin, Ducliant, Chardini et Château fortl En femmes, ser\-ce M"'* Gavaudaa cadette, Joinville, Buret et Audinot ? Car M"*' Maillard et Dozon seront alors déjà dans un commencement d'épuisement. Et l'Académie ne veut point qu'il existe une École! L'École coûte, j'en conviens, et cela mérite attention. Mais si l'on voulait se donner la peine de voir, de calculer, de rapprocher les objets, on verrait clairement que l'Opéra est dépouillé, chaque année, d'une somme beaucoup plus forte que celle qui est employée au soutien de l'École, faute de pouvoir, tous les jours, présenter des sujets dignes de captiver le public. Combien d'excellents ouvrages perdent leur éclat, sont abandonnés du public, sont mômes anéantis, parce qu'ils sont livrés à de mauvais doubles! Combien de fois dans l'année, l'Opéra est-il désert, parce que le public sait qu'il n'y verra que des doubles médiocres ! Combien de fois est-on obligé de changer Taffiche d'un jour à l'autre, de tromper ainsi l'attente du public, le détourner de ce spectacle pour un rhume, quelquefois pour le rhume d'un double! Combien les absences d'une première Actrice et les maladies de quelques autres premiers sujets retirent-elles des fonds de la caisse de l'Opéra ! Combien coûtent à l'Académie, ou plutôt au Roi, depuis un grand nombre d'années, beaucoup de sujets qui ne font aucun service, et que l'on y retient avec de gros appointements pour
empêcher seulement de fermer mainte fois les portes de l'Opéra! Pourquoi l'admiuistration ne peut-elle pas annoncer, d'une représentation à une autre, l'opéra qu'elle donnera, fixer la résolution du public, l'empêcher enfin de s'engager ailleurs comme il le fait, d'où il résulte un vide sensible dans les recettes ? Tout cela, n'est-ce pas faute de sujets?
Et l'Académie ne veut pas qu'il existe une École!
Puisque l'Opéra prétend pouvoir se passer d'une École, que n'a-t-il ' des sujets? Que n'en produit-il? Que n'en cherche-t-il ? Il dira sans doute qu'il n'en existe pas dans le royaume, qu'il en a fait la recherche à frais énormes; il dira vrai. Or, s'il n'en existe pas, il faut en lorger; pour en forger, il faut une École. L'Opéra n'a-t-il pas écrémé, pour avoir des sujets, tous les principaux spectacles des provinces? N'a-t-il pas tiré de Lyon le sieur Saint- A uhin ; de Bordeaux, le sieur Châteaiifort; de Hesse-Cassel, le sieur Mêle, qu'il a ronvoyé après le premier jour de son début; de Toulouse, le sieur Delbois^ relégué dans les chœurs après son début; le sieur Martin^ de Marseille, renvoyé à Marseille après son début; le sieur Gaillard^ de Nantes, renvoyé à Nantes avant même son début ; la demoiselle Lomjeau^ de Bordeaux, renvoyée à Bordeaux après son début; la demoiselle Candeille^ demandée à son père, à qui, pour ce, l'on a fait 200 francs de pension, renvoyée de rOpéra ; la demoiselle Dolmie^ appelée de Reims, renvoyée deux ans après; M""* Derville^ de Piouen, renvoyée après son début, etc., etc., etc.? Voilà, monsieur, une partie des sujets que l'Opéra a appelés à trèsgrands frais de la province. Jugez maintenant de cette ressource dont l'Académie use toujours, quoique depuis vingt ans et plus elle en ait toujours été la dupe.
Et l'Académie ne veut point qu'il existe une École !
Comment l'Académie peut-elle ainsi prononcer elle-même sa sentence de mort? Gomment peut-elle être ainsi sou propre bourreau?
Nous réclamons ^otre fermeté, monsieur, en vous suppliant de croire que d'honnêtes Artistes, qui s'honorent de votre confiance et de celle du Ministre, se feraient un crime de vous en imposer, et qu'aucun . d'eux ne voudrait, à tel prix que ce ftit, compromettre son équité et sa réputation. Ils pourront quelquefois se tromper sans doute, mais ils recevront avec reconnaissance et soumission les objections qui leur seront faites.
Je suis avec un profond respect, Monsieur, votre trèshumble et très -obéissant serviteur,