GOSSEC
0 Après le 1^ juillet 1789, Bernard Sarrette (né à Bordeaux en
1765), Capitaine d'état-major de la Garde nationale de Paris, avait réuni 45 musiciens des Gardes françaises pour en former le noyau
— iode la musique de la Garde nationale. La municipalité de Paris prit
ce Corps à sa charge au mois de mai 1790 et le fit porter au nombre de 70 exécutants (1).
9 juùi. Arrêté delà Commune de Paris, portant Établissement 1792 de YÉcoIe gratuite de mu&iquede la Garde nationale Parisienne, où furent employés les 70 musiciens dont il vient d'être question.
120 Élèves^ âgés de dix à seize ans (sans aucunes connaissances musicales), et de dix-huit à vingt ans (sachant la musique), fils de Gardes nationaux, devaient être présentés par les soixante Bataillons de la Garde nationale.
Les Élèves avaient à se iiourvoir d'un uniforme et à se fournir d'instruments et de papier de musique.
La commune ne se chargeait d'aucune autre dépense que de celle de l'achat des prix de chaque année.
A cet Arrêté était joint un Règlement, d'après lequel les Élèves recevaient par semaine deux leçons de solfège d'une heure chacune et trois leçons d'instruments également d'une heure.
Ils devaient concourir au service de la Garde nationale et des Fêtes publiques.
Les Élèves passaient, après leurs leçons , une heure dans une Clause de Copie, pour y copier la musique nécessaire à leurs Études.
8 novembre (18 brumaire an II). Les services importants ren- 1793 o
(1) Extrait du Registre des Délibérations du Bureau du Ville, du Il mai 1790.
« Sur la représentation faite par M. de la Noraye, que depuis la Révolution quarante-cinq musiciens des ci-devant Gardes françaises ont continué à faire le service sans être attachés à aucune Compagnie, le règlement provisoire n'ayant rien statué sur la musique, M. barrette, citoyen du district des Filles-Saint-Thomas, sur l'autorisation de M. le Commandant Général, s'est chargé de ces Musiciens depuis cette époque, qui les a fait servir partout où il a été nécessaire, qu'il les a soldés, habillés et entretenus d'instruments;
» Le Bureau , sur les observations qui lui ont été présentées par M. le Commandant Général dans une de ses séances précédentes, a arrêté que M. Sarrette présenterait son Mémoire et ses pièces justificatives de dépense au Département du Domaine, et a autorisé ce Département à l'acquitter après en avoir examiné tous les articles, sauf à prendre des mesures pour l'entretien futur de la Musique de la Garde nationale.
)) Signé : Desmousseaux, Membre et Secrétaire du Bureau. »
dus par Sarrette attirèrent l'attention de rautorité , et il obtint un Décret de la Convention Nationale portant formation , dans la Commune de Paris, (ïun Institut National de Musique, pour exécuter et enseigner la musique ;, composé de 115 artistes. Sous le rapport de l'exécution , il devait être employé à célébrer les Fêtes nationales; sous le rapport de TEnseignement, il était chargé de former des Élèves dans toutes les parties de l'art musical. 600 Élèves y recevraient gratuitement Tinstruction.
Cette École occupait l'emplacement sur lequel est situé aujourd'hui un Établissement de bains^ rue Saint-Joseph.
fj C'est à cette époque que Sarrette fut jeté en prison sur la dénon-
ciation d'un subalterne, parce qu'un Élève avait joué sur le cor : 0 Richard! ô mon Roi! Cependant, au moment de la fête de l'Être Suprême, il obtint de sortir de Sainte -Pélagie pour organiser le programme; mais il était continuellement escorté par un gendarme qui couchait dans sa chambre.
1794 Le 3 juin (Jo prairial an II), il reçut du Comité de Salut public un ordre signé par Carnot, Barrère et Robert Lindet, lui annonçant l'envoi de l'hymne qu'il fallait mettre en musique pour le 20 prairial. Gossec en composa immédiatement la musique. Robespierre donna l'ordre h Sarrette de faire apprendre ce chant patriotique dans les 48 sections, et le rendit responsable de la bonne exécution. En conséquence, les membres de l'Institut national se partagèrent les différents quartiers. Gossec se chargea des halles, Lesueur des boulevards, et Méhul se tint à la porte de l'Établissement.
Le 20 prairial , Thynme fut exécuté au Champ de la Réunion (Champ de Mars) par un très-grand nombre d'exécutants, parmi lesquels figuraient 100 tambours. Élèves de f Institut de Musique, et 100 autres tambours ordinaires. La dernière strophe fut accompagnée par des décharges d'artillerie.
Cette même année (1794), Chénier, étant caché chez Sarrette, composa les paroles du Chant du Départ, destiné à célébrer le quatrième anniversaire de la prise de la Bastille. Méhul en écrivit la musique sur le coin de la cheminée d'un salon, au milieu de conversations bruyantes. Cet hymne fut exécuté pour la première fois par l'orchestre et les chœurs du Conservatoire. Bonaparte, trouvant qu'il excitait le courage militaire, le conserva parmi les airs nationaux, et les musiques militaires l'exécutèrent jusqu'à lu fin du Consulat.
3 août (16 thermidor an llï). Loi rendue p^ar^la Convention na- 1795
lionale^ supprimant la Musique de la Garde nationale et l'École
de Chant et de Déclamation. /
Le même jour, promulgation d'une Loi qui organise le Conser- \ vatoire de Musique, créé sous le nom à'Institut national par le Décret du 18 brumaire an lï, et le destine à enseigner la musique à 600 Élèves des deux sexes^ choisis proportionnellement dans tous les départements.
Chénier^ dans son Rapport, rappela à la Convention « que » c'était de l'École de musique qu'étaient partis de nombreux » Élèves qui , répandus dans les camps français, animaient, par » des accords belliqueux, l'intrépide courage de nos armées : » C'est de là, disait-il, que nos chants civiques, disséminés d'un » bout de la France à l'autre, allaient jusque chez l'étranger, » jusque sous les tentes de l'ennemi, troubler le repos des w despotes ligués contre la République; c'est là qu'ont été ins- » pires ces hymnes brillants et solennels que nos guerriers » chantaient sur les monts de l'Argonne, dans les plaines de » Jemmapes et de Fleurus, et en forçant les passages des Alpes et » des Pyrénées. »
La surveillance de l'enseignement est confiée à cinq Inspecteurs choisis parmi les Compositeurs et nommés par l'Institut.
Ces cinq Inspecteurs et quatre Professeurs exercent l'administration.
Une Bibliothèque est fondée dans le Conservatoire. Elle se compose d'une collection complète des partitions et ouvrages relatifs à la musique et à'une collection d'insfruments antiques ou étrangers et de ceux à nos usages qui peuvent, par leur 'perfection, servir de modèles. Les objets destinés à former cette Bibliothèque devaient être choisis dans le dépôt formé par la Commission temporaire des Arts et par une Commission d'Artistes musiciens nommés par le Comité d'Instruction publique.
La même Loi détermine les traitements et établit des pensions de retraite.
Le Conservatoire avait à fournir chaque jour un Corps de musiciens pour le service de la Garde nationale près le Corps législatif.
La Convention vota en même temps un crédit de 240,000 francs pour subvenir aux dépenses de l'Établissement, qui fut placé dans . le local des Menus-Plaisirs.
Le Corps enseignant était composé de :
14 Professeurs de Solfège.
Clarinette.
Flûte.
Hautbois.
' Basson.
1er Cor.
2^ Cor.
Trompette.
Trombonne.
Serpent.
) Buccini
1 Tubae corvae.
Timbalier.
Violon.
Basse.
Contrebasse.
Clavecin.
Orgue.
Vocalisation.
Chant simple.
Chant déclamé.
Accompagnement,
Composition.
10 août. Loi de la Convention nationale portant que le discours de son Président et les hymnes chantés dans la séance de ce jour seraient imprimés et envoyés à toutes les communes.
Voici les titres de ces hymnes avec les noms des auteurs des paroles et des auteurs de la musique, presque tous Professeurs au Conservatoire :
Le Chant Républicain du 10 août, par Lebrun, musique de Cherubinl
Hymne a la Liberté, par Th. Desorgues, musique de Langlé.
L'Hymne du 10 août, par M. Chémer, musique de Catel.
Hymne a la Liberté, chant de triomphe, par Baour Lormian, musique de Rigel père (1).
(l) Il faut ajouter à ces hymnes ceux commandés pour chacune des fêtes de la République :
Le Directoire, peu satisfait de l'aclministration de la nouvelle 1796 École, en confia Torganisation à Sarrette, au moment où, nommé Capitaine au 103'' de ligne, il allait rejoindre son corps. Il fut nommé Commissaire chargé de V organisation. Il avait formé son goût musical en suivant assidûment les représentations du théâtre de Monsieur : ce fut lui qui appela au Conservatoire Mengozzi, Garât et Crescentini.
27 février (8 ventôse an IV). Présentation par les membres du Comité d'administration d'un projet de Règlement rédigé par le Commissaire Sarrette. Le Directoire, sur la proposition du Ministre de l'Intérieur (Benezech), le rendit exécutoire par un Arrêt du 15 messidor an IV {3 juillet 1796).
Les Classes furent ouvertes aux Élèves le 30 octobre, a ,. ..
Le Conservatoire avait alors son imprimerie et un magasin de musique au n° 152 du faubourg Poissonnière. On y imprimait,
1° Pour LA Fondation de la Répdbliqde, paroles de Lebrun^ musique de Martini.
2° Pour le 2 pluviôse, Anniversaire de la jdste Pomtion du dernier DES ROIS, paroles de Lebrun, musique de Hyacintlie Jadin.
3o Pour le 30 ventôse. — Fête de la Souveraineté du Peuple, paroles de Boijolin, musique de Calel.
U° Pour lo 10 germinal, — Fête de la Jeunesse, paroles de Parny^ musique de Cheriibini.
5" Pour le lO^^floréal. — Fête des Époux, paroles de Ducis, musique de Méhul.
6° Pour le 10 prairial. — Paroles de Mahèraut, musique de Cherubini.
7° Pour le 10 messidor. — Fête i>e l'Agriculture, paroles de Malièfaut, musique de Lcsueur.
8" Pour le 26 messidor. — Anniversaire de la Prise de la Bastille, paroles de CJiènier^ musique de Gossec.
9" Pour le 9 thermidor. — Anniversaire, paroles de Chénicr, musique de Gossec.
10° Pour le 10 fructidor. — Fête de la Vieillesse, paroles à'Arnoult^ musique de Lesiieitr.
11° Anniversaire du 18 fructidor. — Musique de Ckerubîni.
12° L'Hymne de la Naissance, paroles de Mahèraut, musique de Catel.
13° L'Hymne de l'Hymen, paroles de Ginguenè^ musique de Piccini.
14° L'Hymne de la Mort, paroles de ZegfOMcé, la musique devait être faite par Cherubiw\
sons la direction de MM. Catel, MchuJ, Rode, Kreutzer, les méthodes des œnvres diverses et tous les chants civiques et moraux à Tusage des fêtes nationales et décadaires,
Dans le cours du premier trimestre qui suivit la promulgation de la Loi du i6 thermidor an III ^ portant établissement du Conservatoire;, trois cent cinquante personnes furent inscrites pour y être admises. Le département de la Seine en avait fourni 131, plus d'un tiers; parmi les autres départements, il faut citer^ comme ayant fourni les plus nombreux candidats^ ceux de Seine-et-Oise, 18; Seine-Inférieure, 7; Gironde, 6; Calvados, 5; Pas-de-Ca- Jais, 5; Ardennes, 4; Marne, A;B.hône, 4; Oise, 3, et Jura, 3(1).
Le Concours de Tan V donna lieu à décerner : trente et un prix et accessits : le Département de la Seine en eut vingt, et les autres départements onze. Trente prix et accessits furent distribués en l'an Yl ; Vingt pour le département de la Seine et dix pour les autres. En "l'an VII, sur trente-deux prix et accessits, le " département de la Seine eut vingt et une nominations. En l'an VIIÎ, sur vingt-huit prix et accessits, le même département en obtint 18. \ldl 22 octobre (1er brumaire an V). Ouverture de l'Établissement.
Le Directeur Sarrette prononça le discours suivant :
'( Citoyens,
» L'Époque est arrivée oii la Musique, par la réunion des hommes qui la professent avec le plus de distinction, va se régénérer, en prenant avec énergie un essor digne de la puissance de la République française.
» Sept ans de travaux et de persévérance sont enfin couronnés des plus heureux succès, puisque le Conservatoire de Musique de France, la plus vaste École dans ce genre qui ait été créée en Europe, s'ouvre aujourd'hui en conséquence d'un Décret de la Convention nationale, et sous les auspices d'un Gouvernement protecteur des Arts.
» En décrétant la formation du Conservatoire, la Convention nationale a voulu, par ce grand établissement, donner à la Musique l'asile honorable et l'existence politique dont une ignorance barbare l'avait trop longtemps privée; elle a voulu créer un foyer reproducteur pour toutes les parties dont Fe compose cette science; elle a voulu que, centre de l'étude de l'art, il renfermât
(1) Revue Musicale., publiée par M. Fétis.
des moyens assez étendus et assez complets pour former les artistes nécessaires à la solennité des fêtes républicaines» au service militaire des nombreuses lésions de lapatrie^ et surtout aux théâtres, dont l'influence est si importante au progrès et à la direction du bon goût j enfin, en établissant le Conservatoire de Musique, la Convention nationale a voulu, non-seulement conserver des talents dignes d'illustrer la République, mais obtenir de leur rapprochement des dissertations utiles à Tagrandissement de TArt et à la meilleure direction qu'il convient de donner à renseignement de ses parties.
» La Convention nationale a voulu : mais sa volonté resterait inexécutée si renseignement ne devait suivre une marche raisonnée, plus complète que celle employée par les anciennes Écoles, et dégagée des erreurs et de l'habitude qui la dirigeaient (1). Toutefois, avant d'entrer dans les détails d'un nouveau plan d'étude, il faut retracer les vices principaux de celui qui était en pratique avant la Révolution; ses défauts reconnus produiront nécessairement des leçons utiles pour l'avenir.
» Le chant, cette partie si essentielle de la Musique, a toujours été mal enseigné en France : les Maîtrises des cathédrales étaient les seules Écoles qui existassent pour cette partie, sous l'ancien Gouvernement, et il parait que le but de ces établissements, créés et entretenus pour le service du culte, dont le besoin principal était de remplir par des sons volumineux un immense vaisseau, faisait aux Maîtres qui les dirigeaient un devoir de ne montrer à chanter qu'à pleine voix; méthode qui naturellement devait tendre à l'exclusion des nuances et de l'expression. On ne peut parler de la ci-devant Ecole de chant et de déclamation, ses bornes étroites et sa mauvaise institution n'ayant pu permettre aux habiles Professeurs qui la composaient aucune réforme sensible dans la manière de chanter.
» Les théâtres, contraints de tirer leurs chanteurs des Écoles des chapitres, furent toujours asservis au genre adopté pour le culte; et ce ne fut qu'avec un travail opiniâtre, en frondant l'habitude et
(1) Les anciennes Écoles sont celles des Chapitres et Cathédrales, connues îous le nom de Maîtrises; mais l'enseignement de la musique était lent, celui du chant vicieux, celui de la composition borné, et celui des instruments incomplet. Cette partie ne comprenait que la basse, le basson et le serpent.
les mauvais principes, qtie les grands maîtres qui, depuis trente ans, ont orné la scène lyrique de leurs chefs-d'œuvre, parvinrent à les faire comprendre à ceux qui devaient les chanter.
» Cependant, des Artistes italiens vinrent en France ; ils y firent entendre dans les productions des génies de TÉcole d'Italie, une manière de chanter agréable et expressive : ce genre fit sensation parmi les Artistes français et les amis de la mélodie; il fat admiré> et bientôt des chanteurs, ayant senti les vices de l'École française, crurent la régénérer en cherchant à imiter les Italiens : mais ils ne réussirent pas, parce que le sentiment est inimitable. Ils avaient entendu un chant orne, ils en outrèrent la manière ; et le chant français fut surchargé d'agréments dont le bon goût réprouvait l'abus, et qui n'offraient, dans notre langue^ qu'une ridicule caricature de la grâce du chant italien.
» A travers ces écueils néanmoins, et entièrement guidés par un goût exquis et le sentiment du vrai beau, des artistes justement célèbres ont su créer un genre indépendant et convenable à la langue française.
)) Que ne doit-on pas espérer de l'École qui s'établit, puisque le plus grand nombre de ces artistes sont chargés de l'enseignement de cette partie importante !
» Le chant ne fut pas seul négligé : les instruments à vent, poussés au plus haut degré de perfection par quelques artistes distingués, sont restés en général dans une médiocrité qu'on ne peut reprocher aux instruments à cordes.
» Il semble que cette médiocrité vient moins des moyens employés au développement de leur mécanisme que de la mauvaise direction donnée à leur étude : les régiments de l'ancienne troupe de ligne (auxquels on doit en partie la naturalisation de ces instruments, venus pour la plupart de l'Allemagne), afm de hâter leur jouissance, ne faisaient parcourir aux élèves qu'ils formaient qu'un petit cercle d'enseignement proportionné à leurs besoins : on n'exigeait pas, dans ces Écoles, que les Élèves fussent entièrement musiciens; on les portait avec précipitation vers l'exécution : des marches et autres morceaux militaires étaient le but auquel on les faisait tendre, et qu'ils atteignaient ordinairement après quelques mois de travail; ensuite ils pratiquaient par métier. Si des Élèves nés pour la Musique, cherchaient à sortir de ces pépinières d'ouvriers (et il en est qui sont devenus des modèles pour toutes les Écoles); s'ils cherchaient à s'élever au
niveau de l'art; ils avaient à vaincre les obstacles que leur opposait Tabsence entière d'ouvrages éiéinentaires et de bonnes pièces pour rétude de leurs instruments (1). Il n'en était pas de même des instruments à cordes, lesquels, après avoir été guidés par d'excellentes méthodes, avaient pour exercice les productions des plus grands maîtres, soit sonates, duos, trios, quatuors, etc. Enfin, dans remploi qui leur était assigné dans les orchestres, les instruments à cordes, chargés des parties principales de l'harmonie, trouvaient dans la lecture entière des ouvrages dramatiques les moyens de former leurs talents, pendant que les instruments à vent, qui^ par leur nature, ne pouvaient être employés que comme des accessoires brillants, entraient dans l'exécution et en sortaient sans être initiés dans la marche générale de l'harmonie, et conséquemment sans pouvoir en suivre l'application aux passions, ainsi que les instruments à cordes, qui exécutaient l'ouvrage dans son ensemble.
» Mais les nouvelles institutions du Gouvernement républicain dans l'instruction publique font un devoir au Conservatoire de diriger ses soins vers la perfection et la multiplicité des instruments à vent. En effet, la célébration des fêtes nationales devant se faire en plein air, ne laisse aucun doute sur l'importante utilité de ces instruments : on sait que leur volume de son et la résistance qu'ils opposent à l'intempérie de l'air ne permettent aucune espèce de comparaison avec ceux à cordes. Chargés du service des fêtes publiques, les instruments à vent ont une nouvelle carrière à parcourir; alors, prenant la place des violons et des basses, soit dans les symphonies, soit dans l'accompagnement des hymnes, leur partie devient entièrement principale. Ce nouvel emploi, et la nécessité de propager et d'étendre les moyens de ces instruments (dont les excellents artistes que renferme le Conservatoire ont si souvent fait connaître et admirer le charme), réclament impérieusement un système d'enseignement beaucoup plus étendu que celui qui jusqu'ici fut pratiqué par les Écoles de Musique militaire. Mais, quel que soit le mode d'enseignement adopté pour cette partie, il est deux puissants moyens qui doivent être employés pour multiplier les grands artistes que la nation
(1) Les premiers bons ouvrages pour les instruments à vent n'ont paru que depuis peu d'années, et leur presque totalité a été produite par une partie des artistes qui composent le Conservatoire.
possède dans ce genre : le premier, c'est de donner aux instruments à vent, arrivés à un certain degré de perfection, la pratique d'un instrument à cordes, afin que l'Élève introduit dans l'exécution des bons ouvrages consacrés à cette partie, puisse y prendre le sentiment de la bonne Musique, et devenir lecteur à force d'occasions de lire; le second, d'inviter les harmonistes à écrire plus souvent qu'ils ne l'ont fait pour cette utile portion de leur art. Après avoir jeté un coup d'œil rapide sur quelques défauts remarquables dans certaines branches de l'exécution, si on examine quels étaient les moyens d'études à la disposition des jeunes Artistes qui se livraient à la composition, on voit qu'après avoir reçu les premiers éléments de l'harmonie, ces Artistes n'avaient aucune espèce de facilité pour former leur talent d'après la comparaison des modèles créés par le génie des hommes qui ont ouvert ou prolongé la carrière de la science musicale. Les belles productions, si on en excepte celles des contemporains que le goût du public fixait alors au théâtre ou dans les concerts, leur étaient presque entièrement inconnues : non-seulement ils ne pouvaient jouir de ces ouvrages par l'exécution, mais ils n'en trouvaient nulle part la réunion offerte à leurs méditations; et la faiblesse de leurs moyens pécuniaires a trop souvent été un obstacle à la possibilité de se procurer la portion qui en avait été gravée.
» Tel était l'état de la musique en France, qu'avec plus de cinq cents écoles, et environ dix millions de revenu annuel provenant de fondations faites pour former et entretenir des musiciens (1), cet art, si convenable au goût et au caractère des Français, est cependant resté chez eux, dans quelques parties (si on en excepte néanmoins les hommes de génie, pour qui il n'est point d'entraves), à une très-grande distance de la perfection, et surtout de la popularité qu'il a acquise chez les Allemands et les Italiens. Les causes de ce retard se trouvent toutes dans la coupable impéritie que l'ancien Gouvernement apportait à tout ce qui intéressait les progrès et la gloire de cet art. En
(1) Les chapitres, les cathédrales, le plus grand nombre des abbayes, des paroisses et chapelles entretenaient des Musiciens pour Texercice du culte, et, dans des maîtrises, faisaient apprendre la musique h un certain nombre d'Élèves, connus sous le nom d'enfants de chœur.
effet, où sont les ouvrages élémentaires raisonnes, première et principale base d'un bon enseignement! Quels étaient les encouragements offerts aux savants qui auraient traité la théorie générale de l'art et ses rapports avec les autres sciences? Enfin, dans quels lieux les pères de la musique se réunissaient-ils , comme ceux de la poésie, de la peinture et de Tarchitecture, pour fixer les modes de Tétude, désigner au public les élèves qui se distinguaient dans les différentes parties, et se communiquer mutuellement les résultats de leurs travaux pour le reculement des bornes de l'art? Rien de ce qui pouvait être utile à la Musique ou aux Artistes qui faisaient admirer sa puissance, n'avait été fait : la cour jouissait des délices de la plus brillante exécution, et accablait d'un insolent mépris l'humble mais célèbre exécutant; elle applaudissait aux œuvres savants de la composition, et laissait l'estimable compositeur végéter dans l'indigence, avec la certitude cruelle de mourir de besoin. Enfin, par un excès d'ineptie difficile à croire, la cour de France, qui ne protégeait que par ton un art spécialement honoré chez tous les peuples policés, avait porté le ridicule jusqu'à décorer du titre fastueux cV Académie royale de Musique, le premier spectacle sans doute; mais un spectacle, quelque grand qu'il fût, pouvait-il être une académie dans l'acception accordée à ce mol? et sans parler de cette inconvenance, qui, sentie par tout le monde, provoqua tant de sarcasmes, l'Opéra pouvait-il jamais rien faire qui ressemblât aux fonctions d'une académie? Mais cessant de s'appesantir sur les misérables causes qui, en empêchant les meilleurs résultats, tendaient insensiblement en France à l'anéantissement de l'art utile et moral de la Musique, il faut s'attacher aux moyens qui peuvent réparer le mal produit par Tignorance et la plus coupable insouciance : ces moyens sont confiés au Conservatoire de Musique. La loi du 16 thermidor, en traçant le principe général de son établissement, lui a laissé, par de grandes dispositions, toute la latitude pour faire le bien; mais ces bases ont dû être analysées et développées dans un Règlement renfermant des dispositions particulières susceptibles d'être appliquées aux localités de l'Établissement, et propres à imprimer à toutes les branches du service, prescrit par la loi, le mouvement général et régulier constitutif d'une bonne organisation.
)) Sous le rapport de police, le Règlement doit fixer la place et déterminer l'action de chaque partie administrative; ramener,
sans confusion et sans interruption^ les mouvements périodiques de chaque genre de service. Dans renseignement, il doit assurer la présence du Professeur au poste qui lui est assigné; il doit maintenir l'ordre parmi les Élèves; il doit veiller à la conservation des mœurs par la précaution qu'exige, dans Tàge de la jeunesse, la réunion des deux sexes; le Règlement doit assurer au Gouvernement l'observation des principes constitutionnels, et garantir au public, dans les lieux oii la loi l'admet, les égards qui lui sont dus. Sous le rapport dé l'étude, le Règlement doit préparer des roules faciles aux modes de l'enseignement, recevoir l'Élève à rÉcole primaire de la Musique, et le conduire avec précaution, en suivant le développement de ses facultés intellectuelles, au centre de l'étude, ensuite, par émulation et encouragements, aux portes de la célébrité. Le règlement doit enfin établir des classes indispensables à l'entendement musical et au complément de l'étude dans lesquelles la théorie de l'art et ses rapports avec les mathématiques, la poétique et l'historique, seront traités : la physique y expliquera, par les règles de l'acoustique, les procédés employés par les anciens pour augmenter le son, et le porter dans toute sa pureté, sans interruption, aux extrémités d'un nombreux auditoire; elle cherchera, dans ses immenses découvertes, les moyens d'étendre ou rectifier la partie instrumentale, et procurera aux instruments à vent le volume de sons graves qui leur manque pour le service mobile. Enfin, la dramatique, cette science de l'âme, qui seule donne la vie aux accords et l'expression à la mélodie, y sera traitée avec la déclamation.
» Le Règlement ne doit pas se borner à organiser les institutions indispensables à l'étude de la théorie générale de la Musique, il faut aussi qu'il fournisse à la pratique les moyens de transmettre les leçons utiles de l'expérience; il faut que les ouvrages des Maîtres de tous les temps et de toutes les nations, réunis dans la bibliothèque du Conservatoire, offrent aux recherches des jeunes Artistes les conseils du savoir; il faut que, par une exécution complète dans des exercices solennels, le musicien puisse entendre et faire connaître aux amis des arts les productions qui honorent le sien.
y> A côté des Musées célèbres que le génie de la liberté forma pour les progrès des sciences et des arts et leur prospérité dans la République, les amis de la gloire nationale verront s'çlever
aussi celui de la Musique : cette nouvelle institution^ en arrachant à l'oubli les chefs-d'œuvre de toutes les Écoles, offrira l'exposition unique des richesses sublimes de cet art, et indiquera à rhistoire sa marche progressive; tout ce que le génie de la Musique a produit de grand sera exécuté par le Conservatoire dans des Exercices, soit que ces œuvres aient été consacrées au culte, soit qu'elles aient été écrites sous différentes langues, ou que le goût du nouveau les ait entièrement éloignées du théâtre.
» Ces productions, en imprimant le sentiment du beau, exciteront l'émulation des jeunes compositeurs; elles aideront au développement de leur génie , et feront naître des ouvrages dignes d'illustrer l'École qui s'établit.
C'est alors que l'Europe éclairée, appréciant les résultats de cette École, lui marquera avec impartialité la place qu'elle devra occuper près celles d'Allemagne et d'Italie; c'est alors que les artistes dont les travaux auront contribué à ce triomphe autant utile que glorieux pour la Patrie et les Arts, jouiront de la douce récompense de voir leurs talents se reproduire dans ceux de leurs Élèves, et recevront du Peuple Français la double couronne de l'admiration et de la reconnaissance. Puisse ce moment n'être pas éloigné ! puisse le zèle et la constance que les membres du • Conservatoire apporteront aux importantes fonctions qui leur sont confiées, en rapprocher le terme, et réparer enfin le tort produit à l'Art musical en France par la suspension de l'enseignement pendant sept ans!
» Citoyens, le Gouvernement attend tout de vos efforts; les amis des arts vous montrent le prochain anéantissement du théâtre lyrique, par le dénûment d'artiste en ce genre; ils vous pressent d'activer vos travaux.... ; leur attente ne peut être trompée. Déjà vous avez préparé les ouvrages élémentaires qui doivent éloigner de la partie classique du Conservatoire les productions de l'ignorance et du faux savoir ; vous allez commencer l'enseignement; son succès est garanti par la réputation que vous vous êtes si justement acquise. )^
Gossec prit aussi la parole dans cette cérémonie. Voici son discours :
« Citoyens ,
» L'Art delà Musique, rendu, parle Gouvernement français, à la dignité dont il fut honoré chez les peuples libres de l'antiquité.
doit désormais, comme alors, diriger toute sa puissance vers la gloire nationale et Futilité publique.
» Mes collègues, une honorable carrière est ouverte, et c'est nous qui sommes appelés à la parcourir, nous qui avons su venger notre art avili par le despotisme en le consacrant au triomphe de la liberté.
» Malgré la volonté du Gouvernement et notre sollicitude, condamnés à l'inaction, nous avons vu s'augmenter d'une année la lacune désastreuse que déterminèrent les circonstances dans renseignement de l'une des plus utiles portions de Tinstruction publique.
» Maintenant, les entraves disparaissent, et de vastes moyens nous sont offerts : notre devoir est de justifier par le zèle le plus actif l'attente du Gouvernement. 11 nous prescrit la tâche importante de former une École digne de la puissance du peuple dont il est l'organe : ne doutons pas du succès ; nous sommes guidés par l'amour des arts et par celui de notre patrie. Jeunes Élèves, vous qui avez dû gémir de la perte d'un temps précieux à vos études, c'est à vous de seconder, par votre aptitude, les artistes qui vont vous prodiguer leurs soins : livrez-vous en entier à l'art que vous avez embrassé; que l'espoir de célébrer dignement les actes héroïques dont, chaque jour, les fastes républicains sont formés, anime et dirige votre émulation ! vous illustrerez votre pays; la gloire de l'École française sera la récompense de vos maîtres.
» Citoyen Ministre, dont la volonté, sous les auspices du Gouvernement républicain, tend au progrès des sciences utiles, recevez du Conservatoire de Musique l'assurance que son zèle répondra au vœu de son institution : hâtez-vous d'activer le complément du système de son organisation; les amis des arts attendent tout de la puissance nationale. Vous seul pouvez, dirigeant ses moyens, assurer les heureux résultats que la République doit obtenir d'un établissement conçu pour sa gloire; que, par votre sollicitude, l'égide protectrice d'un Gouvernement éclairé seconde nos travaux, et nous atteindrons ce but important. »
Le Personnel se composait de :
1 Directeur,
1 Secrétaire d' Administration,
125 Professeurs,
600 Élèves des deux sexes.
Mars (germinal an VIII). — Règlement du Ministre de Tinté- 1800 rieur Bonaparte, modifiant la première organisation.
Les dispositions principales énonçaient que le Conservatoire était établi pour la conservation et la reproduction de la musique dans toutes ses parties, et que le complément des Études devait s'opérer par une suite de cours traitant spécialement des Rapports des sciences avec l'art musical.
400 Élèves des deux sexes, pris en nombre égal dans les départements, devaient recevoir gratuitement Tlnstruction. Les Études avaient pour objet d'entretenir la Musique dans la Société, de former des Artistes pour les Fêtes publiques, pour les Armées et pour les Théâtres.
Chaque mois, un Exercice des Élèves devait les former à l'ensemble de l'exécution.
Trois séances, dites à' audition, étaient consacrées, chaque année, à l'exécution des principales productions des grands maîtres de toutes les Écoles. Une distribution publique de prix devait avoir lieu également chaque année.
Les Membres du Conservatoire devaient se réunir à des époques déterminées pour s'occuper de questions relatives à TArt.
Le personnel se composait de ;
1 Directeur.
3 Inspecteurs de TEnseignement.
1 Secrétaire.
1 Bibliothécaire.
30 Professeurs de 1'^ classe.
40 Professeurs de 2^ classe.
Les Inspecteurs étaient : Gossec, Méhul, Lesueur, Chérubini, Martini et Monsigny.
'On remarquait parmi les Professeurs de Ir^ classe : Adam ., H. Berton, Catel, Duga/on, Garât, Kreutzer, Persuis, Plantade, Rode, Rodolphe; dans la 2® classe : Adrien, Baillot, Boïeldieu, Jadin, etc.
13 avril (23 germinal an IX). Exercice très-remarquable des 1801 Élèves : on y entendit un solo de basson fort bien exécuté par le citoyen Judas, et un morceau de piano par TÉlève Zimmerman. Roland,é\h\eàe (jarG^,y chanta avec succès. Le Ministre de l'Intérieur, qui assistait à cette séance, envoya, le lendemain, un très -beau basson h Judas, qui avait perdu le sien à la Bataille de Marengo.
4 août (le 16 thermidor an IX). Anniversaire de la fondation du Conservatoire; le Ministre de rintérieur vint y poser la première pierre de la Bibliothèque. Il fit sceller une plaque de bronze sur laquelle était gravée l'inscription suivante :
Le 16 Thermidor an IX de la République française;
Deuxième année du Consulat de Bonaparte,
Le Citoyen Chaptal, Ministre de l'Intérieur, a 2')osé la première pierre de la Bibliothèque nationale de Musique, dont l'Établissement a été ordonné par la Loi du 16 Thermidor an III.
Il fit également déposer dans les fondations trois médailles : Tune en mémoire de la bataille de Marengo; Tautre relative à la paix de Lunéville; la troisième était celle que les Membres du Conservatoire avaient fait frapper, en Tan IX, en mémoire de la fondation de l'Établissement.
Elle représentait, d'un côté, Apollon musicien, avec ces mots :
Conservatoire de Musique.
Et de l'autre :
Fondé