BATAILLES DE LUTZEN ET DE BAUTZEN
sujet de chagrin ni de trouble ; les souvenirs de sa campagne d'Italie lui disent assez tout le parti qu'un génie ferme et ardent peut tirer d'une jeunesse enthousiaste. Ici, ce grand mo«* bile est attisé par vingt ans de victoires. Napo» léon n'est qu'un homme à Paris, dans son armée il est un demi-dieu. Cette génération belliqueuse semble s'être dit : « Est-ce que nos vétérans ne nous laisseront plus de royaumes à conquérir? N'y a-t-il plus pour nous de doubles épaulettes, de croix d'honneur, de grands cor-» dons , de majorats et de principautés ? » Les jeunes officiers sortis de Saint-Cyr se disent : (( Ne commençons-nous pas au même point de départ que le petit caporal? » Les vétérai^s, loin de repousser ces conscrits par des airs de hau-> teur, les accueillent en pères et sentent le besoin d'en être vivement secondés. Ils les enflamment par le récit de leurs grandes batailles, qui réchauffe chez eux-mêmes leur ardeur martiale. Chaque bivouac est une école de gloire^ chaque sergent est un historien dont le style pittoresque, grivois, fait passer et applaudir mainte exagération.
Ainsi deux enthousiasmes sont en présence dans les deux camps ennemis; l'un qui s'est allumé dans les conciliabules mystérieux et
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sombres y dans les tabagies et même dans les étales de métaphysique; et l'autre qoî n'a besoin ponr être excité; que de la tue de TEmpereor et de la fumée des camps. On juge combien il est habile à le propager par des soins vigilants et par des mots dont il a le secret. Lui^ le plus sérieux des hommes , il sait être jovial à propos; il éprouve, en revoyant une armée, ce que nous éprouvons en revoyant notre patrie.
Napoléon, arrivé à Erfurth, va rallier cette armée dont le prince Eugène a pu ramener les débrisTsur les rives de l'Elbe. Grossie par les renforts qui ont pu parvenir jusqu'à elle, elle se monte encore à près de cinquante mille hommes, reste des cinq cent mille qui ont passé le Niémen. Depuis deuxmois les ennemis, tout à la fois harassés et confiants, n'ont plus montré d'ardeur dans leur poursuite. Kutusof , dont les Français eux-mêmes ont quelquefois raillé la lenteur, qui pourtant leur était favorable, a succombé à des fatigues trop fortes pour son âge. Il est mort obscurément à Posen, avec une gloire contestée, quoiqu'il ait vufair , devant lui le vainqueur de tant d'armées et de tant de rois. Le prince de Wiltgrastein, que iiocis avons vu plus actif dans la poursuite de nos infortunés guerriers , a reçu le eomisande-*
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meut de la grande armée mase. L'empereur Âkxafidre est revena figurer sur les champs de bataille. Le roi de Prusse , k qui Tincendie et rhirer de Moscou ont rendu la presque totalité de ses États, est devenu le compagncHi inséparable de son puissant ami. Tous deux se sont arrêtés trop longtemps à Dresde; et quoique bien instruits par une fatale expérience de Tactitité de leur ennemi et des miracles qu'elle opère, ils n'ont pas cru à sa nouvelle armée , ils n'y croient pas encore même en la voyant. Qu'est-ce ^ à leurs yeux, qu'une armée sans ca* valerie? Désormais ils n'ont plus à craindre de voir leurs rangs rompus par les terribles chocs du roi de Naples. Si la victoire revient encore à Napoléon , comment pourra-t-il en presser les suites? Qui lui ramènera des colonnes de prisonniers? Ne sera-t*il pas insulté et arrêté à chaque pas de sa marche un moment victorieuse? Voilà ce que disent les généraux ennemis et ce qui cause à Napoléon des regrets qui ne sont pas un découragement. N'est-il plus le général de l'armée d'Egypte ?N'a-t-il pas, par ses carrés sauvants, rompu le choc des mameluks, de ces intrépides cavaliers montés sur leurs chevaux arabes?
Il est bien difficile que la présomption ne
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suive pas de près le génie ; Napoléon sent que malgré un revers désastreux ce génie lui reste tout entier, ou plutôt qu il s'est fortifié, rajeuni par une cruelle épreuve. Voici ce qu'il a dit à plusieurs des siens en quittant Saint-Cloud : (c Je livrerai deux batailles, l'une sur l'Elbe et Tautre sur l'Oder; je débloquerai mes forteresses, et arrivé sur le Niémen, je saurai m'arrêter, car je ne veux point d'une guerre éternelle. Je dicterai une paix qui n'aura d'autre prix que l'indépendance de la Pologne et la sécurité de l'Europe.»
Combien il tarde à l'Empereur de remporter cette première victoire que ses ennemis jugent impossible ou du moins insignifiante ! C'est par un grand coup qu'il doit terminer l'indécision plus que jamais suspecte du cabinet de Vienne. Son ambassadeur Narbonne s'est fait jour à travers les voiles de la politique de Metternich. La victoire est le seul moyen de persuasion qui reste contre cet ennemi caché. D'Erfurth, Napoléon peut contempler cette rivière de la Saale^ ces champs d'Iéna, d'Auerstadt, cette ville de Saxe-Weimar, témoin du plus éclatant de ces triomphes. C'est là que l'attend la vengeance de l'armée prussienne et de Bliicher son nouveau général. Mais ces lieux n'entrent plus dan? le