RETOUR DE L'EMPEREUR A TARIS
ciers coupables seulement d'une extrême stupidité? C'était autoriser mes ennemis à croire qu'il existe des mécontents dans mon armée, tandis qu'elle vient de surpasser toutes'' les preuves de dévouement que j'en ai reçues. Admirable armée qui ne fait qu'une âme , qu'un corps avec moi! »
Celui des fonctionnaires qui attendait avec le plus d'anxiété l'audience de l'Empereur, était le duc de Rovigo , ce ministre si dévoué qui s'était laissé conduire et enfermer dans une prison dont il avait la clef. 11 est vrai que le cas de force majeure était ici évident. « Que pouvais-je faire, seul, contre un bataillon? » disait l'infortuné ministre. La réponse de l'Empereur fut analogue au fameux qu*il mourût de Corneille, son auteur favori. Cependant il parut frappé de l'observation du duc de Rovigo, que ce meurtre aurait pu être le signal d'un ma£|sacre nocturne commis par un cbef perfide et par des soldats aveuglés qui auraient cru , au milieu de leur fureur, être les exécuteurs de la loi, et que Malet aurait pu désirer cet engagement coupable, afin de se donner plus de complices et de les rendre ensuite inaccessibles au repentir. Les reproches s'adoucirent bientôt.'Si l'Empereur inspirait un dévouement ab-
in UlSTOIhE DE l'empire.
sôiu âut plUB iûtimed dô mé servitéu»^ c'eftt qu'il était lui-même fidèle dand les récompense^^ et montrait de Titidulgeuce pour ded erreurs. Cette qualité paraissait encore moins inhérente à sâ politique qu'à sa nature, et plui d'une foisi il se la reprocha comme une fai^ blesse. L'apologie présentée par le duc de Ro* vîgo^ servait pour M. Pasquier> préfet de polioe* La colère de l'Empereur ne retomba plus que sur M. Frochot> préfet du département, qui avait montré plus de crédulité pour la fable de Malet et du sénatus-consulte. C'était un magistrat intègre que l'Empereur désignait souvent par ces mots : « Mon honnête homme de pré*fet. » Mais, ancien membre de l'Assemblée constituante et disciple fervent de Mirabeau auquel il avait souvent servi de secrétaire , il conservait des traces assez profondes de son culte pour la liberté; il ne parut ni effrayé ni étonné de la voir renaître sous les auspices du Sénat conservateur. 0*est qu'il avait pénétré dans l'àmé de plusieurs des fonctionnaires de ce corps, dont robéîssanCê paraissait suivre en quelque sorte des lois mécaniques, tandis qu'ils Soupiraient en secret pour un ordre de choses plus conforme à leurs premières pensées. Voilà ce qui explique l'excès de sa crédulité et
KETOUR DE L*SIIPEREUR A PARIS (1813). 15
les bfûte^ qu'il doiifia pour préparer uû6 salle âut délibératiojDis déâ préteudus membres du nouveau gouvernement. L'Empereur, après avoir consulté soû Conseil d^Êtat, se contenta de destituer le préfet de la Seine. Le despote évitait avec soin> au milieu de ses malheurs, de tomber dans les voies de la tyrannie.
Le lendemain était uti dimanche, et touâ les corps de l'État furent convoqués pour venir féliciter l'Empereur sur soû retour. Le féliciter! Combien ce mot était différent de l'acception qu'il avait eue pendant quatorze années de triomphes toujours croissants ! L'éloquence officielle n'avait jamais rencontré un thème plus difficile; il fallut s'en tirer par l'emphase des témoignages de dévouement. L'Empereur écoutait tout sur son trône avec un calme soucieux. 8â coutume, dans les jours de réception, était dUnterroger les membres qui lui étaient le plus connus et il faisait décliner leurs noms aux autres, afin d'avoir occasion de leur dire des paroles le plus souvent obligeantes; il se garda bien d'y manquer dans une occasion si difficile et qui leur coûtait un si pénible efforts 11 soutint cette épreuve avec une liberté d'esprit qui me parut aller jusqu'au prodige. Il parlait littérature ) beaux^^arts^ finances > instruction
16 HISTOIBE DE L'EMPIRE.
publique, comme s'il eût passé cet intervalle si rempli de sa vie , au milieu d'entretiens savants et d'occupations paisibles. Je me souviens surtout d'une singulière apostrophe qu'il adressa à nos plus savants chimistes : « Eh bien! messieurs, leur dit-il, est-il vrai que vous vous laissez aujourd'hui battre par les chimistes anglais? vous, les créateurs de cette science nouvelle, qui paraît destinée à changer la face du monde ! » Ceci était une allusion à quelques découvertes nouvelles faites en Angleterre par l'illustre Davis, mais qui ne compromettaient en rien celles de notre grand Lavoisier. 11 lui échappa même quelques traits de gaieté, à l'occasion de réponses assez gauches que lui faisaient des savants ou des gens de lettres un peu intimidés de son regard et du brusque laconisme de ses questions; mais cette gaieté n'avait rien de blessant; c'était un soin continuel de paraître supérieur à la fortune même.
Cependant la fermentation du travail n'a jamais été plus grande autour de l'Empereur et surtout chez lui-même. 11 s'agit de tout recréer pour son armée : hommes , chevaux , canons , discipline, et enfin un matériel immense. Cette âme de feu, ce héros homérique, est obligé de