‹ Histoire du consulat et de l'empireChapitre 27 sur 51 · S80 HI8T01BE DE L*EI1PIR · texte numérisé non relu

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Quant à la classe moyenne^ elle était restée au fond du cœur, monarchique et constitutionnelle. C'était rimpulsion que lui avait donnée Lafayetie, ou plutôt qu'elle devait à son bon sens. Cette opinion, elle Tavait encore manifestée après divers attentats où les crimes étaient entremêlés aux turpitudes. Il fallut aux révolutionnaires l'appui des brigands de Marseille, les canons du 1 0 août et Tatrôcité des vengeances qu'ils exerçaient, soit dans cette journée , soit dans les journées encore plus exécrables sur les défenseurs du château ; que dis-je ? il leur fallut la permanence des échafauds pour contenir et enchaîner ce véritable et honnête peuple de Paris.

Ce sentiment monarchique , jamais je ne le vis plus profondément exprimé que le jour même du supplice de Louis XVI. Jamais il ne se fit vers le soir une telle solitude dans une ville si populeuse et si remuante. Il était aisé de juger combien de larmes coulaient dans ces maisons et ces boutiques étroitement fermées. La mort d'un seul homme semblait avoir fait de Paris la ville des morts. Effrayés de ce silence, les brigands révolutionnaires essayèrent en vain de le rompre par des chants atroces, et comme nul écho ne leur répondait, ils se sentirent en-

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core plus glacés de la terreur qu'ils voulaient répandre. 11 fallut bien recourir au crime pour s'étourdir.

Mais pourquoi^ dira-t-on, cacher dans les ombres de la nuit, un sentiment qui aurait dû éclater . dès les premières lueurs de ce jour funeste , et qui, en empêchant un grand meurtre, eût prévenu des meurtres innombrables? Ma réponse est simple : c'était par Fappui des lois et des législateurs que les partisans les plus effrénés de la Révolution s'étaient formés en armée régulière.

L^anarchie et la terreur marchaient sous la protection des lois, et les vrais amis de Tordre devenaient des factieux. Les violences répugnaient à leurs mœurs paisibles. Rien n'était plus facile que d'éparpiller, de poursuivre et d'atteindre cette garde nationale de Lafayette , qui voyait le drapeau de la loi passer dans les mains de ses ennemis. Tout avait été perdu pour elle, quand des hommes perfides lui firent faire la funeste acquisition de canonniers, qui s'établirent les janissaires de la terreur, et le 10 août fut leur ouvrage. Dès qu'un premier murmure , dès qu'un cri d'horreur s'éleva dans la Convention et sur la Montagne même, dès que le poignard brilla dans les mains de Tallien ,

les sections de Paris accoururent à son aide, et on leur dut la résurrection qu'on appelle le 9 thermidor. La tendance monarchique ne se montra qu'avec trop d'impétuosité au 13 vendémiaire, mais ce fut elle qui paralysa la victoire de la Convention. Prenez garde que je distingue ici Paris de ses faubourgs : c'étaient deux camps ennemis dans une même ville. Paris ne fut ja^ mais républicain qu'à contre- cœur. Si cette forme inquiète et mobile dé gouvernement peut plaire quelquefois à sa légèreté, c'est une fantaisie, une jactance, un souvenir de collège contre lesquels protestent bientôt ses besoins matériels, son bon sens et ses plaisirs. C'est la ville des arts, du luxe, de l'industrie et des créations intellectuelles. A ces différents titras elle veut de la liberté ; or, une démocratie turbulente qui dégénère bientôt en tyrannie à une seule tête ou à plusieurs, détruit son luxe ou le rend grossier, déforme ses arts , et l'arrachant à toute méditation, trouble, corrompt, toutes les sources du savoir et du génie. Il faut à cette liberté un principe d'ordre et de stabilité. Ce principe, Paris, pour ne pas dire la France, dont il est la mappe-monde, a été conduit à le chercher dans la monarchie constitutionnelle. Tel a été son point de départ en 1789, tel ^t

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encore aujourd'hui son point d'arrêt. La France n'était entrée que trop avant dans le mouvement royaliste , en nommant après le 13 vendémiaire des députés fort enclins à la cause des Bourbons , et qui bientôt se formèrent en majorité. Grand sujet de terreur pour le Directoire et pour les survivants de la Convention. Paris n'était pas aveuglément monarchique. Il voulait des garanties pour des libertés si péniblement con« quises et ne voyait pas sans défiance une avantgarde d'émigrés qui semblaient devoir précéder le retour des Bourbons. Le Directoire fut vainqueur et usa tyranniquement de sa victoire. La force ou la volonté lui manqua pour une terreur complète; elle se convertit en anarchie^ et c'est un genre de fléau plus vivace que la terreur. Nous étions menacés d'en être dévorés pour longtemps^ quand le plus glorieux de nos généraux abandonna sa conquête de TÉgypte, pour nous sauver et pour se saisir d'un trône vacant. 11 fut accueilli avec joie et bientôt salué emnme dictateur. On consentait par Texcès des inaux soufferts et des maux prévus à passer par l'autorité absolue, pourvu qu'elle fût temporaire. Bonaparte n« l'entendait pas ainsi; il abusa du principe de Tordre comme on avait abusé 4u p^ineipe de la liberté. Jamais despo-

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tisme ne fut illuminé de plus de gloire militaire^ et jamais il ne fut précédé ou accompagné de plus d'actes d'une sagesse tutélaire et réparatrice •

Au milieu de triomphes accumulés , entremêlés pourtant du terrible revers de Trafalgar, la France se sentait enlevée comme par un pouvoir magique à ses souvenirs et à ses espérances. Ces sentiments n'étaient que suspendus; le malheur devait les révéler* La génération philosophique élevée dans Thorreur des conquêtes sentait que ce genre de prestige s'échappait avec son sang si largement répandu. Le chant de la victoire était entre-coupé par des sanglots profonds. A mesure que le char du conquérant s'avançait vers des régions nouvelles et que la nature a rendues formidables, les alarmes croissaient avec nos deuils. Nous étions tous importunés d'un funeste et stérile don de prophétie qui devançait l'époque de nos calamiités et ne pouvait les prévenir. C'est alors que nous sentions plus cruellement la perte de nos libertés, et je ne sais quel sombre pressentiment nou& disait que nous pourrions bientôt y joindre la perte de notre indépendance nationale. Paris , ce grand centre d'opinions, ce foyer de lumières qui , aux premiers jours de la Révolu-

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lion semblait devoir répandre ses rayons sur l'univers entier, se dégageait par degrés du bâillon imposé parle despotisme aussi bien que du bandeau imposé par la gloire.

Les écrits et les discours étaient frappés de la même interdiction ; mais on conversait avec un intérêt sérieux et profond. Plus de guerre , plus de despotisme, c'était le mot de ralliement. Les femmes avaient leur voix dans ces entretiens où l'honneur protégeait la liberté ; et cette voix était forte et pénétrante, car c'était le cri des mères. La plupart d'entre elles appelaient les Bourbons en rêvant à des jours où prévalait leur influence. Des hommes plus réfléchis disaient : « Oui, les Bourbons; mais avec des garanties. Il ne faut pas que la vieille cour, que les émigrés, que la France du dehors croient triompher de la France du dedans. Sortir de notre horrible position avec cette liberté objet de nos désirs constants, c'est là le voile, c'est là l'eau lustrale qu'il faut jeter sur une invasion qu'il ne nous a pas été donné de prévenir. »

Qu'on ne me parle pas ici de quelques intrigues de château, de quelques conspirations locales; un mouvement général de l'opinion a des mobiles plus vastes, plus entraînants ; il part d'un point de concordance où toutes les opinions viennent

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chercher un refuge. Le prince de Talleyrand, deyenu le principal moteur de la Restauratipi^ , a Yu et entendu ce que chacun de nous voyait et entendait; mais il lui ^ fallu un art extrême pour faire prévaloir nos vœux communs auprès des sénateurs dont il a fait des instruments de salut y auprès des souverains et sur la çohue de tant de peuples ^rmés par la vengeance.

Ce fut sinon après la retraite de Moscou ^ du moins apri^s le désastre de Leipsîck que Ton pressentit généralement Tinvasion de la France et la chute de Napoléon. La question de le remplacer préoccupa tous les esprits. Paris le revit fier 9 irrité, immuable dans ses pensées despotiques, dans ses préjugés impériaux, comme s'ils étaient arrivés directement et sans lacune de Charlemagne jusqu^à lui. Il paraissait plus brusque que violent; il faisait flamboyer un moment Farme de la terreur, puis la laissait tomber par respect pour Thumanité et surtout par respect pour sa gloire. Plus il voulait prendre des mesures énergiques pour le salut de TEmpire, plus notre dépopulation guerrière devenait évidente à nos yeux comme aux siens. Cependant nos armées restaient plus que suffisantes encore pour couvrir nos frontières s'il ne les ayait tenues avec une fatale obstination^

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