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encore brillé pour nous après ces exploits dont les résultats avaient été exagérés; car on avait parlé de quarante mille prisonniers , et ceux qu'on fit défiler sous nos yeux étaient à peine cinq ou six mille. En admettant , suivant le calcur de Bonaparte 9 quarante mille hommes manquant à Tarmée des alliés , soit par la mort soit par la captivité ^ cette proportion était peu sensible sur un million de soldats ennemis. Car leur nombre devait s'élever jusque-là. Aussi la résolution de leurs chefs ne fut qu'un moment ébranlée , et nos hommes d'État eurent encore à subir aux conférences de Châtillon le désolant ultimatum de la France de 1789 ; et Bonaparte, en l'acceptant, perdait son trône et son nom. Ce dernier espoir de paix s'envolait et faisait place à une morne désolation.
Comment vous décrire ce flux et ce reflux d'accusations emportées auxquelles succédaient des mouvements de respect et de pitié pour une si grande chute soutenue avec un si ferme courage, et ces souffrances aiguës de Torgueil national, prêt à subir l'affront que nos armées avaient promené de capitale en capitale sur le front de leurs habitants et sur celui des rois. Quelle mesure intérieure , l'homme à la vaste prévoyance avait-il prise pour prévenir cet ou-
trage imprimé à soti nom> et l6 mâlheilf de nos familles? Pourquoi avoir laissé si longtemps dormir cette garde nationale qui semblait b'avoir été réorganisée que pour recevoir les .âdieul d'un maître inquiet et jaloux. Ah! c'est qu'elle rappelait trop des Souvenirs de liberté ! La France n'aurait-elle pas été dix fois plus forte pour repousser l'invasion si on nous eût laissé conserver quelque étincelle de l'enthousiasme de 1789; et si nous eussions été encore dans ces beaux Jours de la fédération de 1 790, de cette fête qui donnaà nos cœurs un si pur épanouissement. Les exercice^ de la garde nationale se faisaient mollement et n'attiraient qu'un faible concours. Pendant les longues nuits du corpà de garde, le silence de cette grande ville où le sommeil suspendait les angoisses clu jour, là clarté des étoiles, le calme de la nature provoquaient des entretiens intimes et recueillis. Quelques survivants de nos assemblées politiques et même de la Constituante s'y trouvaient réunis aux anciens grenadiers de Lafâyette, qui avaient ressaisi leurs armes âtl 13 vendémiaire, à des banquiers, à de riches capitalistes, à des hommes de lettres, à des magistrats, à des savants, à des artistes. La. confiance naissait facilement. On s'était vu dans
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des jouM d'épretltes. La liberté y était souvent surexcitée par lé vin et les bols de punch aux^ quels on arait eu recours pour tromper Tennui de ces Veilles motlotones. J'ai dû conserrer le souvenir de ces entretiens; j'y prenais moi-^ même quelque part; en voici l'aperçu : « Certes nous pouvons bien nous dire infortunés entre toutes les générations. Jamais les illusions de l'espérance n'avaient été poussées si loin; et jamais on ne s'y était abandonné avec un cœur plus naïf et plus confiant. C'est ce qui rend plus accablante la chatne des malheurs que nous sommes destinés à parcourir. Nous ne sommes sortis de la Terreur que pour tomber sous le despotisme. 11 est prêt à succomber i mais peut-être, pour faire place à cette tyt'annie étrangère qui déchire et démembre la Pologne. C'est après vingt-deux ans de victoires continuer que nous voyons l'ennemi à nos portes, non pas au nombre de soixante-dix ou quatre-vingt mille hommeë, comme en 1792, mais au nombre de huit cent mille ou d'un million de combattants exercés. Où est notre armée? Dix ou douze jours se passent sans que nous en recevions de nouvelles, et maintenant, elles ne sont faites que pour redoubler nos alarmes. Qu'â-t-bn fait pour défendre ced hauteurs de
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Montmartre et de Ménilmontant qui , biea fortifiées^ pourraient encore arrêter Tennemi? Quoi ! TEmpereur est absent depuis trois mois de sa capitale en danger/ et lui^ ce, puissantofficier d'artillerie, a fait à peine remuer queU ques mottes de terre pour simuler des fortifications! Et par qui sommes-nous menacés? Par des soldats et des peuples altérés de vengeance; par des Prussiens à la ruine desquels Napoléon s'est acharné, et par des Russes qui reviennent des cendres de Moscou. N'était-ce pas le comble de l'imprudence humaine, et son plus grand tour de force que d'aller chercher, ces ours du Nord dans leurs déserts glacés? Pourquoi réunissait-il sous ses drapeaux cette foule de rois, de princes et de généraux étrangers, humiliés par ses armes et révoltés de sa hauteur? Ne voyait-il pas qu'il organisait lui-même cette ligue prête à éclater contre lui aux premiers sons de la cloche du malhelir? Pauvre peuple que nous sommes ! nous expions , des fautes que nous n'avons pas commises et dont nous avons prévu, prophétisé les funestes résultats. »
A ces gémissements, à ces déplorations stériles, d'autres interlocuteurs répondaient dans des termes semblables à ceux-ci : .
(( Est-ce que nous ne pouvons plus rien pour
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adoucir des malheurs que nous n'avons pu , ou que nous n'avons pas su détourner? Jugeons notre position /jugeons aussi celle des rois et des peuples alliés. Croyez-vous qu'ils approchent sans crainte de Paris, comme d'un volcan éteint? Leur position n'est-elle pas témérairement aventurée? N'est-ce pas humiliant pour eux d'avoir subi des défaites, d'avoir, en plusieurs rencontres, laissé prisonniers et canons à un ennemi qu'ils bravent avec des forces quintuples? Croyez-vous qu'ils ne craignent pas de réduire un pareil peuple à toutes les extrémités du désespoir, en laissant derrière eux l'armée qui les a vaincus, nos citadelles et nos fortes garnisons? Ils sont encore frappés de respect pour la France dont ils envahissent le territoire. Croyez qu'ils nous laisseront encore maîtres de nos destinées intérieures si nous cessons d'être pour eux des sujets d'alarme? Faut-il jouer, dans ce terrible jeu, toute la fortune de Paris, de sa grandeur et de ses monuments, et jouer toute celle de la France et de la civilisation européenne? On pourra facilement refaire Moscou ; il faudrait plusieurs siècles pour refaire Paris et y recréer un nouveau centre de lumière pour le monde. Et pourquoi , après avoir subi des convulsions qui nous ont
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remplis d'horreur, ne reTiendrlons-nous pas au point du départ, c'est-à-dire à la seule révolution qui nous ait paru digne du xvin* siècle? Interrogez vos souvenirs, gardes nationaux ; les révolutions qui ont suivi celle-ci n'ont-elles pas été faites sans vous et contre vous? Nous ne Bavons pas encore si les alliés veulent des Bourbons ; ce n'est pas du moins , une condition qu'ils imposent. Tant mieux! nous sommes plus libres de la choisir si elle s'accorde avec nos vœux, avec notre salut actuel. Nous savons ce qu'ils ne veulent pas : c'est un conquérant armé de toutes les forces du despotisme. Ce despotisme et ces conquêtes , n'est-ce pas là ce qui nous fatigue nous-mêmes ? Point dé gouvernement absolu, nous en faisons une trop rude épreuve. Nous ne le permettrions plus à Bonaparte, même s'il revenait victorieux; nous ne le permettrions pas à un Bourbon , même après avoir opéré notre réconciliation avec l'Europe. Il nous faut des garanties, non-seulement contre le despotisme de Louis XIV, mais contre un mouvement rétrograde qui nous ferait recommencer , en sens inverse , la chaîne de nos discordes et^e nos déplorables excès. Avec le fils enfant de Bonaparte , c'est toujours Bonaparte que l'Europe et nous-mêmes tious au-
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rîotiB en perspective. Gâché sous le plus épais rideau ^ un tel homme est toujours présent à la {)ensée, et Tuniters attendrait en frémissant) par quel coup de tonnerre il lui annoncerait son retour. » La voix de la nécessité prêtait une grande force à des considérations de ce genre ^ les esprits s'ébranlaient.
Des murs de Paris portons maintenant nos regards sur le camp des alliés. Tout y respire la confiance et l'audace depuis la bataille d'Arcis. C'est par les armes de Napoléon qu'il faut maintenant le combattre lui-même. Le plan le plus hardi leur paraît maintenant le plus sûr | ils voyaient honte et danger dans la retraite , et le cri de Paris! n'avait jamais retenti avec plus de force et d'ensemble. Les démonstrations dé Napoléon > sur les derrières de cette armée im-* mense, étaient favorisées par quelques succès partiels. Déjà il se portait par Saint-Dizier sur la Lorraine , et se croyait poursuivi par le prince de Schwartzenberg, tandis que le général autrichien réuni à Blticher, et résolu de ne plus s'en séparer^ présentait dans les plaines de U Champagne, le plus vaste rassemblement armé qui, depuis Attila, eût débordé sur les Gaules } et Napoléon n'avait plus à combattre que le corps d'armée de Wintzingerodequi, jusque-là^
avait peu attiré son attention. Ce corps avait réussi à le chasser de Saint-Dizier; mais la facilité avec laquelle il avait repris celte ville redoublait sa confiance et son erreur.
Un homme alors dominait sur. ces grands événements et, sur ce'million de combattants, moins par la puissance de son génie que par celle de son caractère : c'était l'empereur Alexandre. Il n'avait plus rien à reprendre sur la France, et ce n'était pas de ce'côté;qu'il pût porter un désir de conquête. Depuis.Leipsick et le passage du Rhin, il était désintéressé dans cette cause, et c'est ce qui contribuait kVen rendre le suprême arbitre. Il n'offrait pas alors le plus grand ensemble de forces; il ne paraissait point à la tête d'une puissante armée de Moscovites , et ne cherchait pas l'éclat des. grandes victoires. II avait permis que plusieurs de ses corps marchassent sous les ordres, les uns du. général Blûcher , et les autres sous ceux de Schwartzenberg, nommé généralissime. Mais, dans les conseils de guerre, c'était lui qui se montrait le plus inébranlable, et qui s'opposait avec le plus de ténacité à tout mouvement rétrograde. « Prenons conseil du génie de Napoléon même, disait-il , et faisons ce qu'il ne manquerait pas de faire à notre place. Marchons sur Paris,
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ôomme il a marché deux fois sur Vienne;, je ne parle pas de son expédition sur Moscou , puisqu'il n'était plus alors que Napoléon enivré par la fortune, et pour tout dire, que Napoléon en démence. Ce n'est pas avec un tel ennemi qu'il faut songer à prendre toutes ses sûretés; il faut l'étourdir par des coups auxquels il nous croit mal préparés. Voilà maintenant nos forces réunies pour la troisième fois; gardons-nous bien de les séparer encore : nous avons vu comment il sait en profiter. J'ai des renseignements certains sur la situation morale de Paris; ils viennent de m'être communiqués par un Français, le baron de VitroUes, que je crois agent des Bourbons, mais qui dans ce moment, paraît tenir ses renseignements et ses instructions du prince de Xalleyrand , du duc d'Alberg et de l'abbé de Pradt , qui tous trois maintenant , paraissent conjurés contre Napoléon, et qui doivent connaître les dispositions des sénateurs et des principaux fonctionnaires. La modération de notre langage a porté ses fruits ; on sait déjà et nous le prouverons, que' ce n'est point aux Français, que c'est à Napoléon, à un homme insatiable de conquêtes, que nous faisons la guerre. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en marchant sur Paris, nous ne trouverons point une
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capitale disposée à s'ensevelir sous ses ruines.» Tel dut être le sens des considérations que Tempereur Alexandre fit prévaloir, dans le grand conseil de guerre des rois et des généraux alliés. Tous les témoignages et tous les événements postérieurs en constatent Tauthenticité. Si je lui ai prêté un langage direct, et si j'ai pu substituer arbitrairement , des expressions à celles qu'on ne nous a point fait connaître, ce n'est point par un artifice de rhéteur, mais par le besoin de rapidité que commande une histoire si fertile en catastrophes. Que ceci me serve d'excuse pour les autres occasions où j'ai eu recours au même moyen historique.
Il reste ici un point à éclaircir. M. de VitroUes était-il un agent direct de M. de Talleyrand auprès de l'empereur Alexandre ? Était-il autorisé à dire aux alliés ; « Marchez sur Paris eu toute sûreté? » J'admettrais ce fait avec peine, et je trouve au moins des probabilités pour le rejeter. On conçoit qu'il était bien différent de traiter avec les alliés, avant ou après l'occupatioi^ de Paris. Dans le premier cas, M. de Talleyrand, s'il n'eût pas été retenu par des scrupules, Teût été par une qualité qu'il possédait éminemment, la réserve diplomatique. Pouvait-il répondre de l'événement d'une bataille, d'un siège, ou peut<