‹ Histoire du consulat et de l'empireChapitre 37 sur 51 · VX · texte numérisé non relu

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qui gagnent le cœur^ et de cette sincérité qui chez un ferme caractère^ est la meilleure arme de la politique.

Le jour même de Tentrée des alliés , d'imprudents royalistes , conduits par M. de Maubreuil, avaient imaginé de renverser la statue de Napoléon pour en faire un trophée aux pieds de Tennemi ; détestable imitation des saturnales militaires des Romains lorsqu'ils brisaient les statues des empereurs qu'ils venaient d'égorger après les avoir adorés la veille. Ces turbulents amis des Bourbons attachèrent des cordes à l'imposante statue placée sur la colonne Yendôme, firent de vains efiTorts pour l'entraîner à force de bras, et ensuite par le mouvement de chevaux fortement lancés. Après avoir échoué dans cette tentative , ils allaient demander un renfort aux alliés , lorsque l'empereur Alexandre, instruit de ce désordre, le réprouva formellement en prononçant ces mots : « Il est juste que chaque nation jouisse des trophées de sa gloire. » Nous y vîmes le salut des monuments qui flattaient le plus notre orgueil. Ce même soir, en passant sur la place Vendôme , ses regards se portèrent sur cette statue placée À une hauteur qui permet mal d'en observer le caractère, et ce type romain, si remarquable

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dans les traits de Bonaparte ; l'autocrate pro* nonça ce mot philosophique : « Si j'étais placé si haut je craindrais d'être étourdi. » Il fut plus heureux encore lorsque > dans un cercle où il était entouré des hommages empressés des roya* listes , Tun d'eux lui dit: « Âh ! pourquoi notre auguste libérateur n'a-t-il pu venir plus tôt ! » Alexandre répliqua par ce mot plein cle délicatesse et de yéritable grandeur : « N'en accusez , messieurs, que la valeur française* >>

La nuit qui suivit cette entrée des alliés , qu'on peut appeler un concert pacifique , fut une des plus notables de l'histoire de la Révolution , et l'on se plut à croire qu'elle en était la clôture. Alexandre convoqua, chez le prince de Talleyrand , dans la rue Saint-Flôrentin , un conseil composé de huit personnes seulement; les voici : l'empereur de Russie, le roi de Prusse, le prince de Schwartzenberg, le prince de Lichtenstein , le prince de Talleyrand , le du6 de Dalberg, ami de ce dernier; les comtes dé Nesselrodé et Pozzo di Borgo. Nous-n'en avons point de relation officielle , et quelques lueurs prises dans des récits rapides et tronqués ne peuvent en donner qu'une idée incomplète; mais le résultat parle. Il était prononcé d'avance par Alexandre sur les trois points de la délibé-^

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ration : la déchéance de Napoléon y le rétablissement des Bourbons et des garanties constitutionnelles pour la France. En sortant de la revue il avait dit à M. de Talleyrand : « Eh bien ! il paraît que la France veut les Bourbons? — C'est ma persuasion , » avait répondu le conspirateur diplomate • Le premier point, ladéchéance, ne trouva que des avis unanimes. La régence fut un peu plus débattue. Les deux ministres autrichiens semblaient devoir pencher pour le gouvernement de Marie-Louise; mais l'empereur leur maître était absent et retenu encore à Dijon. On peut même douter qu'il y prît un vif intérêt; il craignait encore et Tinfluence et le retour de celui qui était entré deux fois dans sa capitale. Les liens d'une auguste alliance pouvaient ne pas plus arrêter le gendre qu'ils n'avaient arrêté le beau-père. Le prince de Schwartzenberg ; qui le représentait dans ce congrès improvisé, n'avait probablement pas reçu des instructions positives sur ce sujet, car il défendit très-mollement la cause de la régente et du roi de Rome, et céda facilement à Tavis du rétablissement de Louis XYllI, pour lequel penchaient son cœur et ses principes. Le prince de Lichtenstein , qui souvent avait négocié avec Napoléon et en avait reçu des té*

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moignages d'une estime et d'une affection intéressées, soutint plus vivement la régence, comme plus conforme aux vœux de la France, qui avait si longtemps prospéré sous le régime impérial destructeur de Tanarchie. Il ne fut appuyé que par un seul membre de cette assemblée, le duc de Dalberg, neveu du prince primat de rAUemagne , qui avait donné de grands gages de soumission à Tempereur Napoléon; il n'en était pas moins Tun de ses ennemis les plus prononcés. On ne sait pas quel motif d'intérêt général ou particulier le fit pencher pour la régence. Il soutint son avis avec chaleur; mais il fut vivement combattu par MM. de Talleyrand , de Nesselrode et Pozzo di Borgo. J'ai déjà rappelé de quelle haine héréditaire ce dernier était animé contre Napoléon et sa famille. Né Corse et sujet français, il n'avait fait qu'une apparition assez obscure' dans la seconde de nos Assemblées, l'Assemblée législative; mais il y avait soutenu avec constance et loyauté le trône chancelant de Louis XYI. Quoiqu'il fût au service d'un autocrate, il gardait dans les intérêts de la France, sa première patrie 9 les principes de la liberté constitutionnelle. Presque ignoré à la tribune , il était puissant dans un conseil d'État par une improvisa-

k5k HISTOIRB DR L'fiBiPIllB,

tion familière 9 mais pleine de verve et forte de conceptione nettes et positives* Quant à M, de Nesselrodei ce fut^auprës de lui que les royalistes trouvèrent Taccès le plus facile et le patronage le plus constant. M. de Talleyrand , Thomme le plus consommé dans la discrétion politique, avait paru flotter d'abord entre la régence et un prince de Tancienne dynastie. Il ne voulait décourager personne parmi ceux qui voulaient comme lui le renversement de Napoléon; mais il est probable que son plan avait été tracé d'avance i et qu'il dirigeait en secret et de loin les conseils de Louis XYIIL L'empereur Alexandre venait à peu près de se déclarer ; Talleyrand 9 qui se voyait arrivé à ses fins , rejeta cette fois les voiles d une circonspection qui eût tout arrêté , tout compromis. La régence n'était à ses yeux qu'un déguisement dérisoire de l'Empire, (c Est-ce un tel homme qui pour-* rait laisser son sceptre aux mains d'une femme et d'un enfant aux prises avec une révolution que seul il avait pu contenir et calmer? Quand il parviendrait (ce qu'on peut regarder comme impossible et comme hors de sa nature), quand il parviendrait à s'enfermer dans un calme philosophique, à se glacer d'indifférence et dMncurie, la trop juste défiance des rois.

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dés peuples et de la France elle-même, le verrait toujours dictant des actes qui annonceraient une vigueur renaissante» A la première lueur d'un danger, d'une discorde entre les souverains f d'un trouble domestique ou d'une guerre étrangère, on verrait bientôt ce Jupiter déchi^ rer avec fureur le rideau, le nuage qui l'avait mal caché aux yeux. Ce ne serait point l'ombre de Napoléon, ce serait Napoléon tout entier, reparaissant avec son système d'absolutisme et son vaste plan de conquête. Il recommencerait sa carrière d'Empereur, comme il vient de recommencer sa carrière de général dans les plaines de la Champagne. Nulle force humaine ne peut dompter celui que n'a pu dompter l'hiver de Russie. Plus sa résurrection paraîtrait miraculeuse , plus elle redoublerait le fanatisme de ses soldats qui l'adorent toujours , même en tombant sous les coups de son ambition et de sa volonté de fer j et le peuple, qui suit volontiers le mouvement des soldats, parce qu'il est aveugle et passionné comme eux, ne verrait plus en lui que le vengeur de ses affronts, et serait animé plus que jamais dans sa haine fanatique contre l'étranger.

« Comment prendre ses sûretés avec un tel homme? On ne les obtiendrait que par des

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moyens odieux qui répugnent aux grands cœurs des souverains. L'enchaîner, renfermer dans quelque île déserte , voilà donc quelles seraient les garanties d'une régence, soit pour la sûreté des nations, soit pour celle des Français éclairés qui veulent à la fois se réconcilier avec FEurope , avec la monarchie, avec la liberté ! » Cette discussion sur la régence avait tranché d'avance la troisième question qui devait être proposée, c'est-à-dire le rétablissement des Bourbons; mais il y en avait une quatrième qui paraît n'avoir été que légèrement effleurée dans cette séance nocturne, c'était celle de savoir à quel titre Louis XVIII serait reconnu par les Français. Recouvrerait-il dans sa plénitude l'autorité absolue de ses ancêtres , démesurément agrandie par le cardinal de Richelieu et par Louis XIV? ou bien succéderait-il à Napoléon en héritant d'un pouvoir plus redoutable encore? Tel était l'avis de quelques royalistes outrés qui voulaient bien se contenter d'un tel absolutisme, sans songer qu'un seul homme au monde avait pu supporter ce fardeau, et qu'enfin il y succombait. Un troisième parti restait à prendre. Le Roi, pour se faire accepter des Français de 1789, donnerait-il des garanties pour les résultats les plus judicieux delaRévo-

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lution, pour les droits et les intérêts qu'elle avait cimentés? C'était à cette dernière condition que Talleyrand avait promis son appui, celui de ses amis, du Sénat, et le concours d'une volonté nationale sans laquelle le trône de Louis XVUl ne pouvait être rétabli que sur le sable mouvant des révolutions. On connaît peu la manière dont U s'exprima , mais les ré« sultats démontrent «f je ce fut sa principale occupation , et qu'il eut l'art et le bonheur de la faire prédominer dans le conseil des monarques absolus.

L'empereur Alexandre, déterminé plus facilement qu'on ne l'avait cru d'abord au rétablissement de Louis XVIII , répugnait sagement à l'opérer par un acte de la volonté des souverains alliés. C'était manifester trop ouvertement et pousser trop loin un droit de conquête dont une nation fière et belliqueuse se dégagerait bientôt par un soulèvement terrible qui ébranlerait encore l'Europe sur ses fondements. A quelle autorité fallait-il donc recourir pour arriver à ce grand résultat? M. de Talleyrand répondit, sans hésiter, au Sénat et au Corps législatif. L'adhésion de ce dernier Corps n'était pas douteuse, puisqu'il avait élevé un courageux murmure contre le despotisme et la fureur belliqueuse

&M msroiBB de l'empibi.

de Napoléon I et quUl s'agissait de le tirer du néant dans lequel il avait été replongé par un acte fougueux du despote. Quant à Facquiescemeut du Sénat , le problème était fait pour étonner Timagination. N'était-ce pas ce Corps salarié et richement doté qui avait successivement investi Napoléon de pouvoirs à peu près illimités? Mais j'ai déjà dit que l'esprit d'opposition fermentait sourdement dans ce Corps même 9 et avait donné quelque signe de vie avant l'ouverture de la campagne; que le vœu pour la paix y avait été manifeste et à peu près général; que M. de Talleyrand y comptait des hommes dévoués prêts à répondre à son premier signal. La peur et l'intérêt personnel agissaient sur plusieurs , et il y avait des dévouements qui ne s'appuyaient guère que sur ces deux mobiles dont l'effet est variable au gré de la fortune. L'esprit de liberté, représenté d'abord par deux membres dont l'opposition était constante I y gagnait de nouveaux prosélytes. Il était beau de le déclarer sous les baïonnettes étrangères y et l'on était émerveillé d'en voir provoquer le retour par des souverains alliés, à la tête desquels marchait un autocrate. M. de Talleyrand était parvenu à rallier soixantequatre membres de ce Corps , composé seule-

CHUTE DE L'EUmi ET BESTAUB4T10N (181&). UM

ment de cent quarante titulaires. Plusieuri dans les alarmes publiques ^ ou même dans leurs craintes personnelles , étaient venus se ranger d'eux-mêmes sous son patronage et sa direction. Il avait pu faire une convocation solennelle du Sénat d'après son titre de vice-grand électeur. Les souverains avaient déclaré ^ par Torgane d'Alexandre , qu'ils ne traiteraient plus avec Napoléon I et avaient demandé que le Sénat s'assemblât pour donner à la France une Constitution nouvelle. Talleyrand en profita pour régler en quelque sorte la capitulation de Paris après l'occupation de cette ville. Voici les propositions qu'il énonça et qui obtinrent un assentiment unanime. Il fut décrété en principe :

l"" Que le Sénat et le Corps législatif seraient partie intégrante de la Constitution projetée , sauf les modifications nécessaires pour assurer la liberté des suffrages et des opinions;

2"* Que l'armée, les officiers et soldats en retraite, les veuves , conserveraient leurs grades, honneurs et pensions ;

3"* Qu'il ne serait porté aucune atteinte à la dette publique ;

W* Que les ventes des domaines nationaux seraient irrévocablement maintenues ;

5"* Qu'aucun Français ne serait recherché

ftftO H18T0IU De L*BIIP1RB.

pour les opinions politiques qu'il aurait pu émettre;

G"" Que la liberté des cultes et des consciences serait maintenue et proclamée , ainsi que la liberté de la presse , sauf la répression légale des abus de cette liberté.

Ces articles n'étaient autre chose que des concessions demandées à l'empereur Alexandre par M. de Talleyrand, et auxquelles il avait donné un plein assentiment.

Cependant Tesprit public, étoufifé depuis si longtemps y s'exhalait avec véhémence contre celui qui lui avait fait subir l'oppression de sa gloire conquérante et de ses volontés despotiques. Le corps municipal s'assemblait, et par l'organe d'un homme éloquent et sincère , mais 'passionné quelquefois jusqu'à Temportement, l'avocat Bellard j énumérait les griefs de la nation contre un homme dont le pouvoir s'était annoncé sous de bienfaisants auspices. On prononçait, dans l'arrêté de ce Corps, le vœu de la nation pour le rappel de ses maUre^ légitimes.

La presse périodique ouvrait d'elle-même sa propre restauration , et préludait avec chaleur à celle de l'ancienne monarchie plus ou moins limitée. L'Empereur ne s'était pas contenté du silence politique qu'il avait imposé aux jour-

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naux dès les temps plus heureux de son Consulat ; il en avait confisqué la propriété, et avait réduit à Tétat de privilège ceux auxquels il permettait encore d'exprimer une opinion sur tout ce qui était étranger à Texercice direct de son autorité. Les deux frères Bertin , qui, pendant la Révolution y avaient couru de nobles périls, donnèrent le signal de cette renaissance et rentrèrent dans leur propriété du Journal des Débats qui cessa d'être celui de TEmpire. Tous les journaux suivirent cet exemple. ^

M. de Chateaubriand imprima un mouvement plus énergique aux esprits par une brochure intitulée : Bonaparte et les Bourbons, écrite au bruit des canons de Montmartre. La rapidité d'une telle improvisation en augmentait la verve. Le souffle de sa colère semblait un ouragan. Les esprits se montèrent sur ce ton. Le moment d'une équité calme et sévère n'était pas encore venu. Son zèle pour la dynastie proscrite , qu'il avait suivie dans l'exil^ éclatait en beaux mouvements et en images vives et passionnées. Cet esprit se manifestait dans toutes les représentations dramatiques. L'Opéra étalait ses pompes devant ces étrangers , et les puritains de la ligue, qui dans leurs ordres du jour avaient tonné contre les plaisirs de la

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nouvelle Babylone ^ y cédaient avec le plus vif entraînement. Ils épuisaient avec avidité les recherches delà gastronomie dans de somptueux restaurants. Paris héritait des dépouilles des provinces 9 et la prostitution des filles publiques n'avait jamais prélevé de tels tributs. Les maisons de jeu surtout n'avaient jamais vu couler plus d'or. Les généraux de Tarmée alliée se livraient maintenant à un autre genre d'assaut; c'était celui des banques ^ des maisons de jeu; et Blûcber n'y montrait pas moins d'ardeur que sur le champ de bataille ^ mais il n'y obtenait pas toujours le même succès.

De tous ces sentiments confus comme notre position même , celui qui prédominait était une affection enthousiaste pour l'empereur Alexandre. Dès le matin une foule élégante remplissait la rue Saint-Florentin ^ guettant les moments de le voir passer et le saluant de mille acclama^ tions. Ses traits n'avaient pas l'élévation de ceux de Bonaparte; mais ils étaient nobles, gracieux et beaux surtout de sérénité. Il y avait, dans chacune de ses paroles, à-propos, justesse et convenance. Elles partaient' d'un cœur ravi de ce nouveau genre de popularité. Il se sentait lié par ses bienfaits , par ses promesses. J'ai prononcé sans rougir le mot de bienfait, car il

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n'est personne 9 même parmi les partisans d'une liberté immodérée , qui ne convienne que nul n'a plus fait que cet autocrate pour rétablisse* ment du régime représentatif parmi nous. Ce n'étaient pas seulement les dames titrées qui concouraient à cette espèce de triomphe renouvelé chaque jour ; c'étaient des mères de famille de la classe moyenne ^ et même de la classe ouvrière. Tout se levait comme d'un mouvement spontané dès qu'il paraissait dans sa loge au spectacle. On Ty saluait par de mauvais vers et par des allusions forcées. La prose lui payait des tributs plus délicats et plus heureux.

Je reviens au cours des événements ; ils se précipitent. Un gouvernement provisoire et pentarchique s'était déjà formé. M. de Talleyrand s'était donné quatre collègues : Tun^ l'abbé de Montesquieu y avait figuré avec beaucoup d'honneur à l'Assemblée constituante qui Favait élu trois fois son président, quoiqu'il n'adhérât que de très-loin aux opinions de la majorité. Sa voix argentine^ son élocution agréable et facile et l'heureux don qu'il possédait de 1 a-propos, lui avaient souveût servi à calmer les orages. L'Assemblée montrait toujours plus de dignité sous son accorte discipline. Quoiqu'il ne fût point un contre-révolutionnaire fougueux, ni même

décidé» il entretenait une fidèle correspondance avec Louis XYIII; et s'il ne le dirigeait, il Ten* gageait du moins dans des voies plus modérées que celles où le comte d'Artois se laissait entraîner. S'il arriva que Talleyrand eut de secrètes intelligences avec ce prince , il est à présumer que Tabbé de Montesquiou en fut Tagent intermédiaire. Le second était le marquis de Jaucourt» membre de cette minorité de la noblesse pour laquelle la Révolution fut si cruellement ingrate» esprit délicat» pénétrant et juste» cœur loyal et chaleureux. Le troisième était le général Beurnonville» qui avait paru avec éclat dans la première campagne de la Révolution» et que Dumouriez nommait son Ajax. La longue captivité qu il avait subie lorsqu'il fut chargé par la Con-* vention d'arrêter ce même général» l'avait détourné de sa carrière militaire. Nommé ambassadeur auprès du roi de Prusse» il s'était fait aimer de ce monarque; et ce fut là peut-être ce qui le fît entrer dans le gouvernement provisoire. L'Empereur ne l'avait point employé dans ses campagnes» il était depuis quelque temps un allié intime de M. de Talleyrand au Sénat. Enfin le duc de Dalberg dont j'ai parlé tout à l'heure; il plaisait à l'Autriche.

Le 3 avril» la déchéance de Napoléon fut

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prononcée par ce même corps qui l'avait élevé au faîte dcf la puissance. L'opposition seule avait le droit d'articuler contre lur des griefs qu'elle avait cobstamment manifesta par ses votes. Lanjuinais était le principal honneur de cette petite fraction. La liberté et la modération trouvaient en lui un zélateur aussi fidèle qu'intrépide. Son courage Téleva jusqu'à l'éloquence et jusqu'à l'héroïsme, dans cette journée du 31 mai, berceau de l'anarchie et de la terreur. L'abbé Grégoire avait un renom moins pur ; son horreur pour la royauté, exaltée par son jansénisme et par la vengeance de Port-Royal, avait éclaté par des paroles révoltantes le jour où il partagea avec le sanguinaire comédien Gollotd'Herbois le triste honneur d'avoir proclamé la République. Il était cependant un chrétien et un ecclésiastique d'une vie exemplaire, et sa charité évangélique faisait alliance avec la philosophie du jour. M. Garât , membre de TAssemblée constituante avait eu le malheur de succéder à Danton dans le ministère de la justice, et il avait reçu la fatale mission de lire à Louis XYI son arrêt de mort. C'était un esprit très-orné et brillant, mais dont la souplesse affaiblissait le caractère. Cependant appelé au Sénat, il tint ferme dans les principes qu'il avait VI 3a

466 HISTOIRE DE L'EMPIUE.

professés. M. Destutt de Tracy, autre membre de TAssemblée constituante, resta fidèle à ses doctrines libérales, et ne le fut que trop, dans ses ouvrages agréablement écrits, à la doctrine glacée de Gondillac. C'était surtout lui que désignait Napoléon dans ses diatribes contre les idéologues. M. Lambrecht né belge, entra en concurrence avec labbé Grégoire pour formuler lacjte de déchéance^ de Napoléon. Tous deux en avaient occupé leurs loisirs ; on eût dit vrai* ment que le conspirateur Malet avait eu quel* que connaissance au moins de leurs intentions. Ce fut le travail de M. Lambrecht qui prévalut. Après une morne et courte discussion, il fut adopté dans les termes que voici :

«Le Sénat conservateur, considérant que dans une monarchie constitutionnelle , le monarque n'existe qu'en vertu de la constitution ou du pacte social;

« Que Napoléon Bonaparte, pendant quelque temps d'un gouvernement ferme et prudent, avait donné à la nation des sujets de compter pour l'avenir sur des actes de sagesse et de justice ; mais qu'ensuite il a déchiré le pacte qui l'unissait au peuple français, notapiment en levant des impôts, en établissant des taxfis autrement qu'en vertu de la loi^ contre la teneur

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expresse du germent qu'il avait prêté à son avér nement au trôna ^ conformément à TarticlQ 53 f)^ TaGtQ des constitutipns du ^8 flpréal an :^ii ;

« Qu'il a commis cet atteptat aux droits du peuple y lors même qu'il venait d^journgri §ans nécessité, la Corps législatif, fit de faire supprimer comme crimiqel un rapport de ce corps, auquel il contestait son titre et sa part à la représentation nationale;

« Qu'il a entrepris ilne suite de guerres en violation de l'article 50 de l'acte des constitutions du 22 fripiaire an viii, qui veut que 1^ déclaration de guerre soit proposée, discutée, décrétée et promulguée comme la loi ;

« Qu'il a inconstitutionnellement rendu plu-^ sieurs décrets portant la peine de mort, notamment les deux décrets du .5 mars dernier, tendant à faire considérer comme nationale une guerre qui n'avait lieu que dans l'intérêt de ^on ambition démesurée ;

i< Qu'il a violé les lois constitutionnelles par ses décrets sur les prisons d'État;

w Qu'il a anéanti la responsabilité des ministres, confondu tous les pouvoirs et détruit l'indépendance des corps judiciaires;

« Considérant que la liberté de la pressç, établie et consacrée comme un des droits de la

tl66 HISTOIRE DE L*£MPtRE.

nation ; a été constamment soumise à la cen^ sure arbitraire de sa police, et qu'en même temps il s'est toujours servi de la presse pour remplir la France et l'Europe de faits controuvés, de maximes fausses , de doctrines favorables au despotisme et d'outrages contre les gouvernements étrangers;

cr Que des actes et rapports entendus par le Sénat ont subi des altérations dans la publication qui en a été faite;

« Considérant qu'au lieu de régner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français , aux termes de son serment. Napoléon a mis le comble aux malheurs de la patrie :

« Par son refus de traiter à des conditions c[ue l'intérêt national l'obligeait d'accepter, et qui ne compromettaient pas l'honneur français ;

« Par l'abus qu'il a fait de tous les moyens qu'on lui a confiés, en hommes et en argent;

« Par l'abandon des blessés sans pansement, sans secours, sans subsistances;

« Par différentes mesures dont les suites étaient la ruine des villes, la dépopulation des campagnes, la famine et les maladies contagieuses;

« Considérant que, par toutes ces causes, le

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gouvernement intpérial^ établi par le sénatusconsulte du 28 floréal an xii, a cessé d'exister, et que le vœu manifeste de tous les Français appelle un ordre de choses dont le premier résultat soit rétablissement de la paix générale et qui soit aussi Tépoque d'une réconciliation solennelle entre tous les États de la grande famille européenne;

« Le Sénat déclare et décrète ce qui- suit : * « Napoléon Bonaparte est déchu du trône et le droit d'hérédité établi dans sa famille est aboli ;

« Le peuple français et Tarmée sont déliés du serment de fidélité envers Napoléon Bonaparte. »

Le même jour, 3 avril, quatre-vingts mem- Wes du Corps législatif, réunis sous la présidence de M. Falcon , adoptèrent en termes laconiques, la résolution suivante :

(( Considérant que Napoléon Bonaparte a violé le pacte constitutionnel; le Corps législatif, adhérant à Tacte du Sénat, reconnaît et déclare la déchéance de Napoléon Bonaparte et des membres de sa famille.

« Tous les corps constitués, tous les tribunaux, à Texemple de la Cour de cassation firent la même déclaration. Un flot d'adhésions par-

670 âtêtOiAk De L'fiimiiL

tioallèr^B ft'y Joignit. On put recontiftttre dans ce tûduvemetit ud dri de sativé qui peut ! Leâ inipiffliiond de la peur et de Tégolsme étaient trop tnanlfestes chez plusieurs dignitait^ee dont TEuipefeur avait payé les serviceâ et surtout la docilité par de grauds biens et des honneurs éminents. Il vint des adhésions même de Blois, où la famille impériale s'était trop hâtivement réfugiée. La plus remarquable fut celle de l'archichancelier Cambacérès. Le général Dessoles ami de MoreaU; nommé commandant de la garde uationale de Paris , fut Torgane de ce corps pour la déchéance et les garanties constitutionnelles.

Le Sénat venait de faire un pas immense qui accélérait le dénouement et le rendait presque infaillible en faveu^ du prétendant Louis XVilI. Par l'exclusion des membres de la famille de Napoléon, la régence sfe trouvait écartée, de manière à ne pouvoir plus être mise en question. Il fallait maintenant optei* entre ce prince et la République qui ne comptait plus qUe des partisans faibles, divisés, peu nombreux.

Je viens de rappeler que, dans la partie la plus violente de son règne, elle avait toujours été odieuse à Paris et à là France ; et que le Directoire Tavait laissée tomber dans un knépris mêlé de haine. L'armée, qui en avait fait le lus^

CHUTE DE VeWIM BT 1IE8TAURAT10N (181(|). bli

trt, lui était moins contraire, parce qu'elle n'a« vait paa assisté à des scènes d'horreur et de désordre. Mais c'est surtout aux souverains alliés qu'elle rappelait des souvenirs aussi déchirants quliumiliants pour leurs couronnes. La tolé* rance politique dont ils semblaient faire profos* sion aujourd'hui, ne pouvait s'étendre jusqu'à la République. La monarchie constitutionnelle serait-elle acceptée avec un changement de dy-* nastie qui répugnait aux principes et aux int^ rets des souverains? Cette question avait pu être agitée avant les succès de l'invasion, mais elle ne pouvait l'être après leur entrée à Paris. Eu vain madame de Staël et Benjamin Constant avaient voulu porter leurs regards sur Bernadotte, prince royal de Suède. En prenant les armés contre les Français et en remportant quelques avantages sur nos généraux , il avait excité la juste animadversion de l'armée et de la pa-^ trie. Ou croit qu'il y eut un temps où Sieyès avait songé à mettre à la tète de sa bizarre monarchie terminée en pyramide, un prince prussien, il ne pouvait plus en être question aujourd'hui. Le parti libéral pouvait plus facilement admettre l'héritier des Bourbons d'Or*léans, imbu dès sa jeunesse des principes de la Révolution et qui lui avait donné des gages

&72 niSTOIEB DE l'empire.

en combattant avec gloire et vaillance à Valoiy et à Jemmapes. On lui avait bu gré du calme avec lequel il avait supporté les plus cruelles disgrâces de la fortune et de n avoir pas dédaigné, comme un judicieux disciple de Fauteur d'Emile, la profession de maître de mathématiques dans une ville dès Grisons. Son exil en Angleterre et dans les États-Unis d'Amérique avait paru un heureux complément de son éducation libérale; les souvenirs de son père pesaient encore trop cruellement sur lui.

Louis XVIII paraissait représenter la partie la plus sage et la moins violente du parti royaliste dans lequel on reconnaissait d'honorables sentiments. 11 y avait beaucoup de dignité dans ses lettres à Napoléon. La déclaration qu'il avait faite à Calmar Tavait rapproché du parti constitutionnel. Enfin il avait montré une adroite prévoyance y en parlant avec éloge du Sénat, qui n'était guère habitué à recevoir un tel genre de tribut. Ce prince, quoiqu'il ne fût pas encore arrivé en France, fut appelé à entrer en tiers et bientôt comme l'acteur principal dans la grande transaction qui se suivait entre l'empereur Alexandre et le prince de Talleyrand. Le Sénat avait été chargé de rédiger une constitution nouvelle.

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Louis XYIII, favorisé par sa position, par Tintérèt commun des souverains, et enfin par le courant de Topinion monarchique que M. de Talleyrand lui-même cherchait en vain à modérer, résolut de dispenser le Sénat de ce soin, en octroyant une Charte, et en présentant comme des bienfaits des conditions et des ga-> ranties que la France lui demandait avec fermeté. En voulant décorer le trône d'un reste de sa splendeur antique, on fit planer sur lui de nouveaux nuages d'où sortirent en 1815, les terribles éclats d'une foudre éphémère. Tout était perdu si Louis XVIII se fût abandonné longtemps aux fureurs et aux préjugés contrerévolutionnaires, qui depuis Waterloo grondaient autour de lui. Son frère et son successeur n'eut point et n'eut jamais la même prudence, et il se précipita vers le sort de Jacques II, roi d'Angleterre.

L'histoire du Consulat et de TEmpire est un continuel tableau de la force , de la sagesse , et bientôt des excès désastreux de la volonté d'un grand homme. L'histoirade la Restauration est un tableau plus calme et plus consolant de la volonté d'un grand peuple mûri par les leçons du malheur!

Ainsi nos nouvelles destinées se trouvaient

ft7& HISTOIBE DE L'EUPIRË.

réglées à Parisi non sans notre concours, tandis que celui qui en avait été pendant quinze ans le suprême arbitre, recevait à dix-huit lieues de sa capitale, et dans son palais de Fontainebleau, son arrêt de déchéance. Nous avons laissé Napoléon à Saint-Dizier sur les confins de la Lorraine. Il s'applaudissait de n'avoir pas été ardemment poursuivi par Tennemi, après le grave et glorieux échec qu'il avait reçu à Arcissur-Aube , et déjà il méditait de savantes manœuvres pour mettre à exécution son plan d'attaque sur les derrières de l'armée alliée. Conception fatale qui lui coûta son trône ! Bientêt cette inaction lui paraît suspecte, le silence l'épouvante; plus de doute, l'armée des alliés marche tout entière sur Paris, ses différents corps se sont réunis pour voler à ce grand rendez-vous. Les généraux alliés ont osé imiter le grand coup d'audace qu'il a tant de fois frappé en négligeant tout ce qu'il laissait sur ses derrières et sur ses flancs pour aller assaillir et surprendre les diverses capitales d'où il dictait ses impérieux traités de paix. Alexandre s'est formé à ses leçons dans le nouvel art de la guerre, comme le czar Pierre s'était formé à celles de Charles XII , son vainqueur. Il faut donc revenir sur ses pas, mais par quels efforts de dili-

CHOTB DE L'eMPÎBB ET RESTAtmATlON (181&). ftl5

gence pourra-Wl réparer Teffet de trois ou quatre marches que Tennemi a gagnées sur lui ? Ses angoisses redoublent lorsqu'il songe dans quel faible état de défense il a laissé Paris. Pour comble de tourment^ il ne sait encore ce que sont devenus les corps de Marmont et de Mortier qui devaient venir le rejoindre. Se sont-ils portés sur Paris assez à temps pour le défendre et suppléer aux faibles efiforts d'une garde nationale tnal organisée et de quelques dépôts? Ses généraux accourent autour de lui avec ce qui leur reste de troupes; ce sont les maréchaux Lefebvre, Ney^ Macdonald, Oudinot, Berthier. Ils sont navrés de tristesse, et Texcès du malheur où est tombé leur chef peut à peine contenir les reproches qu'au fond du cœur ils lui adressent. Avoir laissé Paris à découvert est une faute qu'ils ne peuvent comprendre dans un si grand homme de guerre. « C'était sur ce point, se di8ent-ils> qu'il fallait concentrer tous ses moyens de défense et qu'il fallait surtout les oi^aniser d'avance avec celte vigueur que Napoléon imprimait à tous ses actes. ))

Toute fatigue est oubliée ; une partie de l'armée fait jusqu'à dix-huit lieues par jour et l'Empereur, que nul obstacle n'arrête sur sa route, vient coucher à Fontainebleau le 31 mars, le

A 76 USTOIRB DE L'fiMPIRB.

même jour où Alexandre victorieux couchait à Bondy pourJaire le lendemain son entrée à Paris. L'impatience consume Napoléon. Il s'aventure sur la route de Paris avec une faible escorte, mais bientôt il s'en sépare parce que sa marche ne répond pas à sa dévorante impatience. Comme il a trouvé la route libre, il se jette dans une carriole de poste.

Le 1*' avril il arrive à Fromenteau, cherchant, aspirant des nouvelles; des bruits vagues et sinistres redoublent son effroi. Bataille perdue, Paris occupé, retraite de Marmont sur Essonne ^ voilà ce qui surnage, ce qui se confirme. Au relai de poste il voit venir à lui le général Belliard qui vient de combattre pour la défense de Paris. Son air consterné est plus triste encore que les nouvelles dont l'Empereur a été successivement percé. En effet il ajoute aux événements connus un fait plus accablant encore, c'est l'accueil plein d'enthousiasme qu'a reçu l'empereur Alexandre. La fureur est entrée dans son âme , il brûle de la faire partager à son armée ; il retourne à Fontainebleau avec précipitation. Arrivé dans cette ville , il y reçoit une dépèche de Gaulincourt qui a quitté le congrès de Châtillon et dans le zèle de son attachement pour Napoléon, a espéré obtenir

CHUTE DE L'eMPIBE ET BESTAURATlON (1814). 477

encore quelque résultat utile pour son maître de Tamitié que n'a cessé de lui montrer Tempereur Alexandre. Il Ta vu à Bondy le premier ayril, au moment où ce monarque faisait ses dispositions pour entrer à Paris. Le peu de paroles qu'il en a reçues dans un moment peu favorable pour une conférence importante, lui laissent quelque espoir qu'il s'exagère dans son dévouement. Napoléon en est frappé et il lui accorde de pleins pouvoirs pour accéder aux rudes conditions de la paix traitée à Chàtillon. Dès ce moment, il n'y avait plus d'Empereur, puisque Napoléon avait baissé la tête sous un tel affront. Mais ces offres tardives, il les révoqua bientôt et d'ailleurs elles n'eussent point été acceptées puisque les souverains avaient pris la résolution unanime de ne plus traiter avec Napoléon.

Les âmes généreuses, et quelquefois même les âmes vulgaires sont frappées d'un respect douloureux au spectacle des grandeurs déchiies. Ici, ce n'était point une grandeur créée par la fortune , mais par la gloire et le génie et confirmée d'abord parla sagesse. Nul étranger, nul de ces fiers Anglais si ardents a presser la chute de Napoléon et si opiniâtres à resserrer ses chaînes dans son dernier asile , qu'ils ont dû hâter sa mort; nul de ses amis ou de ses

&78 HISTOIRE DE I^'eMPIBE.

ennemis ne peut passer devant le palais de Fontainebleau sans payer à Napoléon, le tribut d'une douleur respectueuse et d'un sombre re* cueillement. On se le peint gardant encore une fierté menaçante sous les coups dont il est accablé , et dans la main qui signa Vacte d'abdication, on croit reconnaître encore la main qui lança tant de foudres sur tous les trônes. L'historien ne peut suivre le flux et le reflux des sentiments divers dont cette âme superbe fut agitée dans ce palais déserté de minute en minute»

Son premier mouvement fut de marcher sur Paris, et Ton pouvait dire contre Paris mèma avec une armée qui se montait à peine à trente^ cinq mille hommes. Dans la nuit du 2 au 3 avril, il prononça dans un cercle formé de sa vieille garde, les paroles suivantes dont je laisse à peser les épouvantables conséquences si l'effet les eût suivies. Il me semble que ces conséquences n'ont pas frappé assez fortement les historiens qui applaudissent à une telle rér solution.

« Soldats ! l'ennemi nous a dérobé trois marches et s'est rendu maître de Paris. Il faut l'en chasser ! D'indignes Français , des émigrés auxquels nous avons pardonné, ont arboré la cocarde blanche et se sont joints aux ennemis.

CHUTE DE l'empire ET RESTAURATION (i8i^). 479

Les lâches ! ils receyront le prix de ce nouvel attentat ! Jurons de vaincre ou de mourir I Jurons de faire respecter cette cocarde tricolore qui, depuis vingt ans, nous trouve sur le cbe^ min de la gloire et de Thonneur ! »

Marcher sur Paris ! c'était présenter la bataille avec trente-cinq mille hommes au plus à deux cent mille hommes maîtres de cette ville où ils avaient reçu un accueil triomphant, maîtres dé toutes ces collines dont la conquête leur avait coûté si cher, et qu'ils pouvaient garnir de batteries dix foix plus formidables que celles dont ils avaient essuyé le feu. Peutêtre là vieille garde eût-elle réussi dans les efforts d'un courage désespéré, à s'emparer momentanément, de l'une des entrées de Paris, peut^ être même eussent-ils été secondés par quelque mouvement de la population et surtout des faubourgs? Qui empêchait alors les étrangers de réaliser ces projets de vengeance et d'extermination,* tant de fois jurés dans leurs bivouap^ et de faire un double usage de leurs boulets ^ de leurs bombes et de leurs obus en tirant les uns contre de téméraires assaillants et les autres sur nos maisons, sur nos monuments, sur les plus vastes et les plus magnifiques dépôts de nos sciences, de nos lettres et de nos beaux-arto.

680 tlISTOtnE t)E L*EMPIfte.

Perte incalculable ! je ne dirai pas seulement pour Paris, pour la France, mais pour la civilisation du monde entier. Et pendant ce combat que de sang eût pu couler dans nos murs , versé par la main de nos frères. Réunissez les images de la prise d'Alexandrie, de celle de Corinthe, de celle de Garthage et de Numance; et à peine vous aurez le tableau des irréparables dommages qu'eût causés une telle destruction. Supposez maintenant la victoire de Napoléon ; quel terme et quel frein voyez-vous aux vengeances d'un despote irrité ? Sur quelles têtes seraient-elles tombées ? Sur celles des défenseurs les plus constants et les plus éclairés que la liberté eût conservés parmi nous, sur des hommes de 1 789 échappés aux haches de Robespierre , sur une foule d'hommes longtemps dévoués à la fortune de Napoléon , sur les hommes les plus recommandables de la bourgeoisie, et enfin sur la garde nationale de Paris qui avait adhéréà la déchéance. Vous dont l'étrange partialité fait un monstrueux mélange d'attachement à la cause de la République et à celle de Napoléon , dites-nous si quelque ombre de liberté eût pu subsister en France après de telles vengeances exercées ! Dites-nous si après avoir subi un despotisme racheté du moins par beau-

Cflt}T£ DE L*£MHn£ £T RESTAURATION (18U). ASl

coup de gloire, et tempéré par de sages et fortes institutions, elle ne fût pas devenue la proie d'une tyrannie sanguinaire pour subir enfin la désastreuse ignominie d'un démembrement?

Vous calomniez Napoléon, va-t-on mé dire, en lui prêtant de tels projets. — C'est vousmêmes qui le calomniez en lui prêtant le dessein d'esposer sa capitale et la France à un sort si épouvantable. Non , des pensées si furieuses ne pouvaient s'arrêter, se fixer dans le cœur de Napoléon. Sans doute il a parlé de marcher sur Paris, mais c'était une menace dont il voulait faire l'essai, soit pour rendre plus supporttables les conditions d'un traité, soit pour en obtenir de moins dures pour lui-même, pour sa famille et pour les siens. Interrogez tous ceux qui ont eu des rapports fréquents avec l'Empereur, tous vous diront qu'ils n'ont jamais cru aux premiers emportements de sa colère, et surtout qu'ils se sont bien gardés d'y céder aveuglément. L'histoire que j'écris ne vous en a-t-elle pas offert maint exemple? Enfin, même après Waterloo , a-t-il cédé aux vœux d'une troupe furieuse pour se mettre à la tête d'un mouvement qui eût livré Paris à des chances de destruction moins formidables que celles dont je viens de présenter l'hypothèse.

2(82 HISTOIRE DE L'EMPiaE.

Les soldats de la vieille garde avaient , diton, accueilli avec transport cette résolution de marcher sur Paris. Mais connaissaient-ils ce qui s'était passé dans cette capitale? Savaientils qu'ils auraient à soutenir la guerre^ nonseulement contre des ennemis dix fois supérieurs à leur nombre et placés dans la situation la plus forte y mais contre des troupes civiques qui s'étaient ralliées au Sénat et qu'un intérêt de conservation attachait fermement à cette cause. Ces soldats ignoraient tout et croyaient trouver dans Paris des auxiliaires animés des sentiments dont ils étaient transportés. Grâces soient rendues à leurs chefs , à nos illustres maréchaux ! Us envisagèrent toutes les conséquences désastreuses d'une telle résolution et furent unanimes pour désobéir. Pouvaientils balancer entre un homme et la patrie? Vieux soldats de la liberté , pouvaient-ils n'être plus que ceux de la tyrannie? Depuis vingttrois ans ils combattaient pour la défense de leurs foyers , devaient-ils y porter une dévastation dont s^étaient abstenus les ennemis euxmêmes. Pères de leurs soldats, devaient-ils, dans un combat horriblement inégal, consommer le suicide de la grande armée?

Le maréchal pudinotfut; dilron^ le premier

CHUTE DE l'empire ET RESTAURATION (1816). ft8S

qui déclara à ]>)apoléon la ferme résolution de ne point marcher sur Paris. (< Varmée me suivra, répondit Napoléon. — Non, répondirent à la fois Oudinot, Ney et Lefebvre, elle n'abandonnera point ses vieux chefs criblés de blessures, qii'elle a vus toujours marcher en avant pour la victoire çt qui conservent pour elle des sentiments de pères. » Une vgix sortit des rangs de ces illustres chefs et porta un grand trouble dans 1 ame de TEmpe^eur, c'était celle du ma* réchal Lefebvre, duc de Dantzick. Napoléon dut se souvenir que c'était ce guerrier qui, au 19 brumaire, avait déterminé la garde du Di-^ rectoire à marcher sur le conseil des Cin(j-cents, et que c'était à lui qu'il devait sa prodigieuse élévation. On prétend que le maréchal adressa à Napoléon ces fières paroles : « Oui , l'armée nous suivra; les grenadiers m'ont bien suivi au 19 brumaire ! »

De tels débats n'eurent point lieu en présence de l'armée I mais dans le palais de Fontainebleau. Napoléon^ importuné- des témoignages d'une grandeur qui allait bientôt le quitter, n'avait voulu occuper que les appartements les plus modestes d'un palais dont il avait , par de judicieuses magnificences, relevé la splendeur. Irrité; mais troublé, il chanceladans son dessein.

A8& tllSTOlBfS DE f/£MPiRE.

Les maréchaux avaient déjà pris une résolalion qu'ils ne déclaraient point encore à Napoléon^ c'était celle de le décider à une abdication. Ils croyaient encore pouvoir à ce prix, conserver la couronne à son ills , et M. de Caulincourt leur avait présenté cet espoir. Le décret de déchéance ne leur était pas encore connu; mais dans la nuit, il fui envoyé par un exprès au maréchal Macdonald; celui-ci en donna connaissance à ses amis : Napoféon voulut le lire et le déchira dans sa fureur. Les maréchaux insistèrent et TEmpereur, enfin vaincu, écrivit la déclaration suivante :

({ Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix, en Europe, l'empereur Napoléon , fidèle à son serment, déclare qu'il est prêt à descendre du trône, à quitter la France et même la vie pour le bien de la patrie, inséparable des droits de son fils, de ceux de la régence de l'impératrice et du maintien des lois de l'Empire.

(( Napoléon. »

Fait en noire palais de Fontainebleau, te 4 avril 1814.

Il remit cette déclaration aux maréchaux en leur disant d'un ton plein d'amertume : « Êtes-

CHUTE DB L*fillPIBB ET KESTAURATION (181&). &85

VOUS contents 9 messieurs. » Lefebyre répondit: « Voilà ce qu'il vous en coûte pour n'avoir pas écouté vos véritables amis qui vous conseillaient la paix. » Ney et Macdonald, suivis de Caulincourt , partirent à l'instant pour Paris en conservant quelque espoir d'obtenir la régence et surtout de régler le sort de Napoléon, de manière à le mettre à l'abri d'une proscription. C'était au cœur de son ancien ami , l'empereur Alexandre, qu'ils voulaient s'adresser. Il était trop tard pour obtenir la régence abolie la veille par le décret du Sénat d'après la résolution bien arrêtée des souverains. Les souvenirs d'une illustre amitié se réveillèrent dans le cœur d'Alexandre , ou plutôt n'y avaient jamais été complètement éteints.

La mission de Macdonald , de Ney et de Caulincourt avait causé un trouble assez vif dans les salons du prince de Talleyrand. La crainte d'un retour furieux de Napoléon sur Paris, avait été un plus vif sujet d'alarmes. On ne croyait pas aux chances de son succès, mais on regardait comme possibles les désastres et les fureurs qui auraient suivi une telle entreprise. Cette préoccupation avait décidé les souverains alliés et le gouvernement provisoire à tenter des démarches auprès du maréchal Mar-

ft86 flISTOIRB DE L*£IIFIRE.

mobt qui s'était retiré Mt Essdtine ât:ec dâ faible armée y et formait ainsi Fatant-garde de celle de Fontainebleau; Le prince de Sehwartfeenberg ô'adrësda à ce maréchal dans les termes lès plus pressants. Les amis pdliliques et priVés de Ma^mont contribuèrent beaucoup à le décider à une démarche qtii calmait les inquiétudes de Paris^ mais qui^ n'ayant point été concertée ainsi qu'elle paraissait devoir l'être avec lés lîiaréchaux , fut de leur part l'objet de vifs reproches. On ne pourrait cepebdant s'empêcher de rfeconhaître qu'il avait montré le pliis btillant et le plus ferme courage dans la défense de Pà- Hs; Voici cette transaction :

u Art. ^^ Moi, Charles, prince de Schwartzenberg, maréchal et commandant en chef tes armées alliées, je garantis à toutes les troupes françaises qui , par suite du décret du Sénat dti 2 avril, quitteront les drapeaux de Napoléon Bonaparte, qu'elles pourront se retirer librement en Normandie avec armes, bagages et munitions, et avec les mêmes égards et bonheurs militaires que se doivent les trc-apes alliées.

«Art. 2. Que si, par suite de ce ihoiivèment, les événements de la guerre faisaient tomber entre les mains des puissances alliées la

CHUTE DE L*£lfPIRE BT RESTAURATION (ISl^i). A87

pei^sonne dé Napoléon Boilaparte ^ sa vie et sa liberté lui seraient garanties dans un espace de terrain et dans un pays circonscrit^ au choix des puissances alliées et du gouyememen^français. »

Napoléon resta encore plusieurs jours dans le palais de Fontainebleau , rendu chaque jout plus morne par des départs qui se succédaient avec rapidité. Pour garantie du traité conclu par ses plénipotentiaires^ il signa une abdica*tion simple où il n'était plus question de Tim^ pératrice et de son fils. Nous plaçons ici un ré^ cit qui se trouve dans les mémoires du baron Fain et qu'il ne présente que sous cette forme peu aflirmative. Voici ce qu'on rapporte :

t< Dans là nuit du 1 2 au 1 3 avril, le silence des longs corridors du palais est tout à coup troublé par des allées et des venues fréquentes. Les garçons du château montent et descendent; les bougies de l'appartement intérieur s'allument; les valets de chambre sont debout. On vieùt frapper à la porte du docteur Ivan; on va réveiller le général Bertrand, on appelle le duc de Vicence, on court chercher le duc de Bassano. Tous arrivent et sont successivement introduits dans la chatnbre à coucher. En vain la curiosité prête une oreille inquiète, elle ne peut

/|88 UISTOIBB DE l'empire.

entendre que des gémissements et des sanglots qui s'échappent de Tantichambre et se prolongent sons la galerie voisine. Tout à coup le docteur Ivan sort, il descend précipitamment dans la cour, y trouve un cheval attaché aux grilles, monte dessus et s'éloigne au galop Voici ce qu'on raconte du mystère de cette nuit: « A Tépoque de la retraite de Moscou, Napoléon s'était procuré, en cas d'accident, le moyen de ne pas tomber vivant entre les mains de l'ennemi. Il s'était fait remettre, par son chirurgien Ivan , un sachet d'opium qu'il avait porté à son cou pendant tout le temps qu'avait duré le danger. Depuis, il avait conservé avec grand soin ce sachet dans un secret de son nécessaire. Cette nuit, le moment lui avait paru arrivé de recourir à cette dernière ressource ; lé valet de chambre , qui couchait derrière sa porte entr' ouverte, l'avait entendu se lever, l'avait vu délayer quelque chose dans un verre d'eau, boire et se recoucher. Bientôt les douleurs avaient arraché à Napoléon l'aveu de sa fin prochaine. C'était alors qu'il avait fait appeler ses serviteurs les .plus intimes. Ivan avait été appelé aussi; mais apprenant ce qui venait de se passer et entendant Napoléon se plaindre de ce que l'action du poison n'était pas assez

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