CHAPITRE XXXVII
La ligue des peuples contre Napoléon a son centre principal en Allemagne. — Plusieurs hommes d^État j concourent avec les professeurs et les étudiants des universités. — Les ministres Hai^ denberg, Stadion, etc., en sont les moteurs principaux. — Grandes paroles du professeur Fichle en s'enrôlant comme soldat. — Chanta belliqueux et brillant enthousiasme de Arndt, Kœrner, répétés dans toute TAllemagne. — La Suède va prendre part au mouvement des peuples. — Griefs de Bernadotte, prince royal de Suède, contre Napoléon. — Le gouvernement britannique est plutôt le banquier que l'instigateur de cette ligue , dont le mouvement est spontané. — L'empereur Alexandre en devient le chef et le général Blîicher le bras. — L^Autriche y assiste d'une manière occulte. — - Le comte de Metternich joue un rôle de médiateur qui deviendra fatal à la France. — Formation de la puissante armée de Bohême.— Les Italiens, sous le titre de Carbonaii', entrent dans cette ligue , à laquelle les Espagnols ont donné la première impulsion.— La fidélité de Murât, roi de Naples, commence à s'ébranler. — Appât que l'Angleterre et l'Autriche offrent à son ambition. — L'opposition fermente en France. — Le regret pour la liberté perdue commence à se déclarer- dans le Corps législatif et se répand sourdement dans le Sénat même. — De graves entretiens suppléent au silence forcé de la tribune et de la presse. — Les sociétés frivoles manifestent leur improbation et leurs murmures par des allusions piquantes au théâtre. — • Les femmes élèvent contre Napoléon le cri des familles.
Un grand tableau se présente à mes yeux, et
rhistoire, depuis les croisades, n*en offre point de plus animé. C'est la cause de Témancipa* tion des peuples qui vient se substituer à celle de la délivrance du tombeau de Jésus-Christ. Un ferment de Tesprit de 1789 vient se mêler à ce mobile d'enthousiasme et réagit contre nous qui l'avions si vivement excité. Le drapeau de la liberté passe à d'autres mains» jusqu'à ce que nous parvenions nous-mêmes à le ressaisir et à le faire flotter chez des peuples moins avancés que nous dans les épreuves sanglantes et l'élude difficile de cette liberté si nouvelle pour le monde. Comme chez nous, en 1789, les missionnaires soàt, en Allemagne, des philosophes, des publicistes, des orateurs véhéments, et encore plus des poëtes qui s'animent de l'esprit des vieux bardes pour rendre leurs chants plus populaires. Les chaires de professeurs sont devenues des tribunes ; les écoles , des forum. Fatiguée de ses défaites l'Allemagne, si fière auparavant de sa discipline et de son savoir militaire, n'a plus de confiance que dans l'enthousiasme dont nous lui avons montré les prodiges; elle corrobore son esprit nouveau en le faisant remonter à des sources antiques; elle veut opposer à Napoléon les armes par lesquelles la vieille
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Germanie et la Teutonie plus vieille eneore^ bravait les Romains , pénétrait au centre de leur empire^ exterminait les légions d'Auguste par le bras d'Ârminius, lançait ses féroces peuplades contre la caducité méprisable de cet empire, Tinondait de sang, le couvrait de ruines et le démembrait pour y fonder des monarchies; elle s'anime encore de cette résistance si longtemps indomptée que la Saxe^ sous Witiking, opposait aux exploits de Charlemagne et à ses baptêmes de sang. En invoquant la sauvage énergie des temps féodaux, elle veut cependant en détruire les résultats anarchiques qui la rendent trop faible contre Tennemi commun. Son lien fédéral est tombé comme un arbre vermoulu. Celui que Napoléon a voulu lui substituer n'est, à ses yeux, qu'un principe d'oppression et de servitude; elle veut le briser et compte même sur le concours des grands vassaux que Napoléon s'est associés en les décorant d'un vain prestige de royauté. Pour recouvrer ou plutôt pour conquérir un principe d'unité nationale qu'elle n'a jamais possédé, elle n'a pas même le faisceau d'une religion commune , puisqu'elle est divisée en deux sectes opiniâtres qui ont soutenu l'une contre l'autre une guerre de trente ans,
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dont Ut feux se sont souvent réTsillés. De plu8> elle est partagée entre deux royaumes prépon» dérantfl, l'Autriche et la Prusse > qui, dans lé XYiii* siècle, se sont combattus avec acharnement, mais avec des armes et surtout une gloire inégales. Le seul lien qui subsiste en* core, c'est une langue commune, quoique fort altérée par la diversité des dialectes. Mais de cette langue est sortie une littérature qui, de-> puis un siècle y fait de nobles efforts pour mar* cher rivale de celle de la France, de T Angleterre et de ritalie. La littérature , secondée par la presse et par les vastes moyens de publicité que fournit la civilisation, est un principe de vie pour toutes les nations qu'elle instruit, décore et immortalise; elle est de plus un lien fédéral, un principe de fraternité pour tous les peuples^ qui abreuvent leur esprit à la marne source.
On voit qu'il existait bien du vague et même du chimérique dans cet enthousiasme; mais c'est précisément ce qui aidait à le propager. Dans le champ de l'indéûni , chacun s'empare de ce qui flatte sa passion et croit pouvoir po-* ser la borne là où ses intérêts s'arrêtent. 11 y avait encore un mobile plus ardent pour cette confédération spontanée, c'était la vengeance. Certes > les peuples allemands^ et surtout les
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Autrichiens y avaient montré, sous nos invasions redoublées, une patience qui étonnait leurs vainqueurs; mais les fardeaux étaient devenus trop accablants, et nous avons vu chez le peuple de Vienne une haine ardente se prononcer contre nous, à Tépoque même où le mariage de Tarcbiduchesse avec notre Empereur semblait promettre des jours plus pai*sibles à rAutrichc. Les peuples de la confédération du Rhin, c'est-à-dire les Bavarois, les Wurtembergeois, les Badois se montrèrent fort impatients du vasselage onéreux et servile imposé à leur souverain. Le contingent qu'ils avaient fourni à la fatale expédition de la Russie avait répandu le deuil dans toutes les familles. Leurs soldats avaient encore moins résisté que les nôtres aux horreurs du froid et surtout de la famine. Quant aux Saxons , peuple plus fier, plus lettré, plus inflammable, ils blanchissaient leur frein d'écume; c'était dans leur patrie que s'allumait le grand foyer de haine contre Napoléon. De leurs villes, de leurs universités les étincelles de cette haine se répandaient dans leurs camps. Ils aimaient leur sage et bienveillant souverain; mais ils voyaient avec regret, avec murmure, la fidélité opiniâtre que ce prince gardait à Napoléon. Quant aux
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Prassiens^ dont la capitale, les forteresses étaient encore gardées par nos soldats , leur haine ne cessait de s*aggrayer dans un sombre silence. Les jours de leur gloire étaient encore trop présents à leur pensée pour ne pas leur faire un supplice de leur humiliation actuelle. Quoique pauvres et vivant avec peu d'industrie > sur un sol sec et maigre, ils avaient été rançonnés impitoyablement; Napoléon semblait en avoir fait les objets privilégiés de ses ressentiments, quoiqu'il n'eût à soutenir contre eux qu'une lutte bientôt terminée par le plus éclatant et le plus facile de ses triomphes. 11 prenait goût à leur ruine et y joignait le châtiment de paroles outrageantes pour leur noblesse, et surtout pour une reine adorée, qu'après sa mcxrt ils avaient nommée la sainte de la patrie. Leur culte pour elle était partagé par tous les peuples allemands et même par la froide et jalouse Autriche ; on eût dit qu'après sa mort elle levait encore des troupes et leur distribuait des cocardes, des écharpes et des aigles. Des chants,' à la fois mélancoliques et guerriers, répétaient partout son nom. Les mères et les jeunes épouses s-'animaient de son exemple et prenaient la fierté de ses regards pour pousser au combat leurs fils et leurs ma-
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riS) lor0 même que ceux-ci i par leun proies* %\om paisibles et leurs goûts studieux , sem<«» biaieut étrangers aux armes. Il n'y avait plus un sourire de jeune fille pour le jeune homme timide qui s'isolait de ce mouvement patrio^ tique. Les noms d'Arminius, de Witikind et de Frédério le Grand restaient toujours unis. Les poètes se plaisaient aies représenter eomme les héros d'Ossian faisant résonner leurs bou-» cliers et leurs cris de guerre, à travers les nuages devenus pour eux un belliqueux Elisée. Le théâtre auquel Schiller et Gœthe avaient imprimé une couleur profondément nationale donnait souvent lieu à ces explosions de pa* triotisme que prolongeait une musique guer^ rière. Kotsebtte se montrait alors ardent pour cette cause commune; le professeur Fichte descendait des hauteurs de son spiritualisme pour saluer de paroles éloquentes la liberté, doq du ciel, noble apanage de Thomme. (c Trêve, disait«-il à nos hautes spéculations philosophie ques, il est temps de prouver qu elles ont nourri en nous là flamme des plus nobles vertus. Dé-* serions pour un temps ces écoles où nos &mes se sont élevées ensemble, et qui ne sei'aient plus pour nous qu'un théâtre de discussions oiseuses. Répondons à la patrie qui nous ap^
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pelle et qui nous montre son sein meurtri par Tétranger. Par notre zèle à la servir , prouvons que nous sommes dignes de la patrie sublime vers laquelle nos regards se sont souvent élevés* Chassons de notre cœur toute autre am* bition; soyez mes compagnons ou mes maîtres à votre tour, mes jeunes amis; je veux entrer dans ce bataillon sacré qui rappellera celui des Thébains; montrez-moi le maniement des armes, enseignez-moi les manoeuvres, vous qui vous êtes préparés à la guerre ou qui en avez déjà soutenu les épreuves. Socrate ser* vait dans les rangs les plus obscurs de Tarmée, et ses vertus y trouvaient encore un vaste champ pour s'y développer. Mourons obscurs s'il le faut, mais mourons dignes de nos aïeux et dignes du ciel. » De telles paroles étaient accueillies avec un vaste enthousiasme, et Timaginalion croyait entendre un grand bruit d'armes raisonnant dans celte paisible enceinte. Nombre de professeurs prenaient la même résolution et tenaient le même langage à des auditeurs qui ne pouvaient plus trouver de consolation et de charme que dans les camps.
Écoutons en ce moment les chants de deux jeunes poëtes, Arndt et Kœrner. Voyez avec quel enthousiasme le premier ne désespère pai
de créer, à travers tant d'obstacles, la patrie allemande et l'unité de peuple : « Dites-moi, mes amis, où est la patrie des Allemands, est-ce la Prusse? est-ce la Souabe? est-ce aux bords du Rhin où fleurissent les vignes? Non, ma patrie est quelque chose de plus grand ! Ce n'est pas là l'Allemagne ! Où donc est ma patrie? Est-ce la Bavière, la Westphalie, les lieux où roule le Danube, le Tyrol, la Suisse? Ah! ce sont de braves et beaux pays, mais ma patrie est quelque chose de plus grand! Ce n'est pas là l'Allemagne, l'Allemagne! l'Allemagne ! Ditesmoi donc où elle est? — Elle est partout où retentissent les sons de la langue allemande, partout où des hymnes de piété s'élèvent vers Dieu, partout où, en se serrant la main, on jure de mourir ensemble pour la liberté; partout où l'honnêteté est dans les yeux et l'amour dans les cœurs; c'est là, mes amis, c'est là qu'est l'Allemagne I »
Kœrner, doué d'une beauté mâle et d'une àme de feu, dans des chants qui retentissaient des borde de la Sprée jusqu'à ceux du Rhin, consolait ainsi dans la tombe la belle reine Louise de Prusse, objet de son adoration patriotique : « Comme elle dort doucement! ses traits respirent encore je ne sais quel air de vie. Ah !
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puisses-tu dormir jusqu'au jour où ton peuple lavera dans le sang la rouille de son épée; dormir jusqu'à la nuit 9 la plus belle des nuits, qui verra briller sur les montagnes les signaux de la guerre! Éveille-toi alors, éveille-toi, sainte patronne de T Allemagne; sois son ange, Tange de la liberté et de la vengeance ! »
La plume de Thistorieu tremble lorsqu'il pense que de tels chants ont conduit les guer^ rlers qu'ils inspiraient jusque dans nos murs; mais loin de moi le lâche scrupule de refuser un hommage à l'amour de la patrie et è l'héroïsme, parce qu'ils ont éclaté dans les rangs de peuples alors nos ennemis , aujQurd'hui nos voisins et nos frères par ce saint amour de la liberté. J'abrège et me borne à citer trois autres fragments de ce même poëteKœrner; (nous les devons à une traduction de M. Saint-Marc Girardin).
« Le phénix de la Russie s'est élancé du bûcher, jeune, immortel et déployant ses ailes qu'a ranimées la flamme. »
(c Le peuple se lève, l'orage commence; fi du lâche qui reste la main dans son manteau ! Fi du poltron qui se cache derrière le poëte. Va , tu n'es qu'un misérable! Loin de toi les baisers des jeunes filles allemandes , loin de toi la joie
M HISTOIRE DE L'BMFIRE.
des chansons allemandes; loin de toi Tiirressd des Yins d'Allemagne; mais nous, trinquons d'homme à homme et Tépée hors du fourreau ! »
On croit être transporté dans un autre siècle lorsqu'on entend le dernier chant , le chant funèbre que ce même Kœrner fit avant la bataille de Dresde. Tout y est étranger à notre goût moderne ^ mais c'est Tyrtée qui semble animé du génie de Shakspeare.
f< Dis-moi > ma bonne épée, l'épée de mon flanc r pourquoi l'éclair de ton regard est-il aujourd'hui si ardent? Tu me regardes d'un œil d'amour^ ma bonne épée, l'épée qui fait ma joie. Hourrah I « — C'est que c'est un brave chevalier qui me porte; voilà ce qui fait ma joie. Hourrah! — Oui, mon épée, oui, je suis un homme libre, et je t'aime du fond du cœur; je t'aime comme si tu étais ma fiancée; je t'aime comme ma maîtresse chérie. Hourrah! ^-^ Et moi, je me suis donnée à toi, à toi ma vie, à toi mon âme d'acier! Ah! si nous sommes fiancés, quand me diras-tu : Viens, viens ma maîtresse chérie ! Hourrah ! — Aux heures de l'aurore, au beau matin des noces, quand la trompette sonnera les airs de fête, quand le canon retentira, viens alors, dirai-je, viens^ mou amour! Hourrah!
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-*- O beau jour! 6 douces étreintes! que je lattends ayec impatience ! 0 mon ami ! dis-moi de venir. Je suis belle et vierge; c'est pour toi que je me réserve. Hourrah ! *— Mon amie ^ ma belle amie d'acier, pourquoi tressaillir ainsi dans le fourreau? pourquoi cette colère et celte ardeur de bataille? Mon épée, qui te fait tressaillir? Hourrah !
— Pourquoi je tressaille dans le fourreau? e'es4 que j'aspire au jour du combat, c'est que j'ai soif de sang. Voilà, cavalier, voilà pourquoi je tressaille dans le fourreau. Hourrah! — • Patience, mon amour, demeure, demeure encore. Patience, jeune fille, reste dans ta chambrelte, bientôt je té dirai de venir! Hourrah ! • — Ah ! ne me fais pas longtemps attendre! que je voie le champ de bataille, que je voie ce jardin d'amour semé de roses sanglantes ! comme la mort s'y épanouit ! Hourrah I -^^ Viens donc, viens, ô toi qui fais la joie du cavalier; viens, ma fiancée, viens, mon épouse, je vais te mener dans la demeure de mes pères. Hourrah! » (L'épée hors du fourreau) J w Je suis libre! Ah que cet air est pur! Salut, danse des noces! vois comme mon acier brille au feu du soleil! c'est la joie de l'amour qui lui donne eet éclat. Hourrah ! d (Le cavalier
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à ses compagnons) : « Et nous^ marchons, mes amis! En avant, cavaliers allemands! Votre cœur tarde bien à s'échauffer! Allons! prenez votre maîtresse dans vos bras. Hourrah! Elle est trop longtemps blottie à votre gauche, à droite maintenant ! C'est de la main droite que Dieu veut que les amants se fiancent! Allons, embrassez votre fiancée, pressez ses lèvres d'acier sur vos lèvres. Allons! et honte à qui délaissera sa maîtresse. Hourrah ! Et toi , chante , mon amour, chante; va, laisse pétiller l'éclat de tes yeux, voici le matin des noces. Hourrah! Ma belle fiancée, ma fiancée d'acier! Hourrah! « Ce chantre inspiré de la patrie allemande eut le sort du prince Louis de Prusse , bouillant provocateur de la guerre que termina si tristement la victoire d'iéna. Il fut tué à la bataille de Dfesde, après y avQir fait des prodiges de valeur, mais il mourut avec l'im* mortalité de ses chants patriotiques consacrés par une si belle mort.
. On les répétait dans des réunions enfumées, où figuraient, à côté de jeunes étudiants et même déjeunes officiers, le prince de Hardenberg ministre du roi de Prusse; l'Autrichien comte de Stadion, tous deux animés de la haine la plus profonde contre Napoléon; le baron de
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Gneizenau, orateur véhément de la société des amis de la vertu, dont le zèle puritain s'exhalait en imprécations contre la France et contre Paris qu'il appelait la nouvelle Babylone; le baron de Stein, politique enthousiaste, habile à souffler l'ardeur de ses vœux et l'audace de ses espérances à la confédération nouvelle, et enfin un homme de lettres, Gentz, qui en écrivait les manifestes avec une plume facile et brillante. A la tête de ces amis de la vertu, figurait le général Blttcher, qui certes ne pouvait avoir de prétentions qu'aux vertus guerrières , caractère aussi impétueux dans le plaisir que sous le feu des batteries, toujours prêt à jouer sa fortune comme sa vie , génie militaire peu perfectionné par l'étude et la méditation, mais doué d'un coup d'œil prompt et d'un courage à la fois fougueux et opiniâtre. Le coup de désespoir qu'il avait tenté à Lubeck, quoiqu'il eût été fatal à cette ville neutre et même à ses soldats, avait paru aux Prussiens une révolte de l'honneur indigné. Depuis ce temps, il était leur espoir, et par un singulier pressentiment, on se le montrait déjà comme le guerrier qui devait porter le dernier coup à la grandeur dé l'empereur des Français. Parmi tous ces ennemis de Napoléon, il y en avait
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yn dobt la haine était encore plus acérée, plus indomptable, c'était son compatriote Pozzo di Borgo, animé d'une de ces haines héréditaires qui, chez les Corses, va toujours s'aggravant de génération en génération. La force de cette haine, Téloquencô brûlante avec laquelle il l'exprimait et la vivacité de son imagination in-^ génieuse à trouver des ressources dans le plus profond découragement des cabinets , faisaient de ce personnage une espèce de ministre auxi*^ liaire et voyageur, qui, ne tenant à aucune cour, ne semblait dévoué qu'à leur cause commune. Son désil" permanent était de réunir en faisceau toutes les haines qu'il savait aiguiser. Ce qui le rendait plus redoutable , c'est qu'il fot*çait ces différetites cours, datisleui" abattement, à se rapprocher de l'espHt libéral qui fermentait autour d'elles. Poui^suivi dans touâ ses asiles pai" les victoires subites, écrasanteâ qu'obtenait son ennemi, il fuyait de Vienne, de Berlin et même de Pétersbôurg, la rage dans le cœur. Gomme il ne pouvait plus revenir bur ses pas que cernaient partout nos baïonnettes victorieuses, il fut obligé d'aller chercher jusqu'en Turquie Un refuge momentafaé. Enflù un vaisseau le transporta en Angleterre > et muni de renseignements précieui, ilobiiiit un
grand crédit dans le cabinet britannique ^ et l'espifa en voyant qu'il avait trouvé^ là une haine âtiBsi opiniâtre qUe la sieunei Bientôt dea courses recommencèrent, et il devint Tàme dea conseils de l'empereur Alexandre*
Tous les Cabinets ; même ceux qui étaient engagée à l'empereur des Français par les liens led plue (brts et les plus intimes , encoura* geaient activement ces sociétés qui devaient leur faire la loi. Un enthousiasme libéral assea fait pour les inquiéter , était accueilli par eux avec complaisance^ el un sourire suspect* Le mot de liberté entrait pour la première fois dans leurs actes publics. Résolus d'éclater con*' tre Napoléon > ils ne le firent pas d'un mouvement spontané^ mais successif et à de faibles distances. L'art des défections était a Tétude ; on aurait voulu y mettre de la décence et des prétextes plausibles, mais les cris des peuples et les arrêts de la fortune les dispensèrent bientôt de ces formalités. La Prusse allait éclater, tout lé reste devait suivre; l'Autriche y met^ tait pourtant encore une sorte de pudeur politique; l'empereur François II aimait sincère-^ ment sa fille ^ et entretenait avec elle Une correspondance assidue. Le prince de Metter^ nich^ déjà toUt-puissant dans cette cour où il
devait conserver un empire que quarante ans ^ tant de révolutions diverses et un changement de maîtres n'ont point ébranlé ^ trahissait bien un désir de borner la puissance de Napoléon et d'en obtenir pour TAutriche de très-importantes restitutions, mais il en parlait encore avec les formules d'admiration qu'il avait naguère prodiguées comme ambassadeur au palais des Tuileries. Napoléon, pour maintenir une cour si suspecte dans les termes de l'alliance, s'il était possible, ou du moins dans ceux de la neutralité; y avait envoyé deux négociateurs d'un ordre distingué. L'un était M. Otto, à qui Ton avait dû le plus beau et le plus triomphant des traités de paix de Napoléon, celui d^ Amiens, et l'autre, M. Louis de Narbonne, qui faisait de grands progrès dans la faveur et l'estime de Napoléon. Les événements trahissaient d'heure en heure les efforts de ces négociateurs. M. de Metternich avait sondé les plaies profondes de Napoléon ; il le voyait tomber avec une délectation secrète , mais il craignait que l'Autriche ne passât d'un joug si accablant sous celui de la Russie qui, depuis près d'un siècle, était Tobjet de ses jalousies et de ses alarmes politiques. En différant) il mettait son alliance à prix et pouvait l'accorder soit à l'un, soit à
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l'autre de ces empereurs rivaux > suivant le degré de leur complaisance. Une autre défectioo devait précéder celle-là i c'était celle de la Suède où régnait un général français^ sous le titre de prince royal. On a vu, dans le cours de cette histoire, à dater du 18 brumaire , naitre et se développer timidement une rivalité entre Bonaparte et Bernadotte. Ce dernier Tavait secondé dans ses exploits, plutôt pour ne pas manquer à sa propre gloire, que pour ajouter à celle d'un rival devenu son maître impérieux. Ce n'était point à Napoléon qu'il devait son élévation sur le trône de Suède. Dans son commandement de la Poméranie suédoise, il s'était habilement rapproché des généraux et des officiers qui recevaient avec orgueil le titre de Français du nord. Après la conspiration qui fit tomber du trône Gustave IV, les nobles s'étaient souvenus d'un général qui leur avait parié avec enthousiasme des jours de gloire de leur nation, et qui leur avait paru propre à les faire renaître. Un tel choix pouvait exciter l'ombrage de Napoléon qui n'était nullement porté de cœur vers Bernadotte. Mais comme il avait un lien de famille avec l'Empereur, comme époux de la sœur du roi Joseph, cette adoption lui était présentée comme un acte de
déférenee pour bod pouvoir; il seioblait qu on ne pouvait plus élire de roi hors de cette fa^ mille faite pour occuper tous les trônas , sous la main et la tutelle d'un tel suzerain* Aussi, Napoléon avait*-il fait taire son dépit secret et tâché de ne voir dans Theureux Bernadette qu'un instrument de plus à sa disposition* Il Tavait reçu avec bénignité et lui avait fait don de deux millions pour les frais de son établis*sement chez une pation aussi pauvre que fière. La reconnaissance avait été médiocre, parce que les conditions du bienfait n'avaient pas tardé à lui être imposées d'une manière tyrannique. Il fallait que la malheureuse Suède concourût et avec d'immenses sacrifices à Téta^ blissement du blocus continental, elle qui ne devait ses faibles ressources qu'à son commerce avec TAngleterre à qui elle fournissait les mentaux et les bois nécessaires à sa^marine et à son industrie. La noblesse "suédoise frémissait sous des lois aussi dures, qui allaient porter sa paur vreté au dernier terme de la misère; et son prince royal n'était pas homme à la sacrifier ni à se sacrifier lui-même à des volontés aussi sévères. Il ne porta le joug du bloous continenrtal qu'avec une légèreté qui approchait de l'inidépendance ou de la dérision. La fureur do
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BdfoadoUe fut au oomHo lontqa'il apprit •( pqbif les réaultati de Ventr^vqe et de la paix da Tilsitt conclues anx dépens de la Suède.
La France ou du moina sou maître avait pu consentir à ce que la Russie ajoutât la belle et fertile Finlande aui( provinces qu'elle avait an* vabies après les désastres de Charles XH* Na* poléon s'étant montré sourd aux cris et aux représentations de son faible allié. Bien plnsj, il lui avait refusé la restitution de la Poméra-' nie suédoise encore occupée par ses armes. C'était cruellement blesser Torgueil d'une na^ tion belliqueusfi qui tenait à ce dernier prix des victoires de Gustaver*Adolpbe et des autres béros suédois dans la guerre ^^ trente anp^^
Bernadette j malgré des griefs si cuisants qui le tenaient dans une position ingrate et bumir liée yia-à-vis sa uouvelle patrie, garda la neutralité dans le terrible conflit qui s'éleva entre la Russie et la France. Il était retenu» non-seu* lement par des scrupules légitimes > mais par la crainte de subir la colère de Tun des deux empires géants. Il attendait Tarrêt de la fortune et savait le prévoir. Habitant du Nord , il eu connaissait les rigueurs; ses regards se por- . taient encore vers la France dans son exil royaU )1 j avait joué le rûle du chef d une opposition
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eireonspecte, mais qui allait toujours se grossissant. Il savait combien le despotisme pesait à la France et même à plusieurs de ses principaux agents. Ses liaisons^ auparavant intimes , et encore continuées avec Fouché, lui avaient fait connaître les vagues désirs des mécontents. Il avait d'abord consenti à entrer, soit dans le triumvirat, soit dans la pentarchie qui aurait remplacé Bonaparte si la fortune Teût trahi à Marengo. Le désastre de la campagne de Moscou paraissait offrir une chance plus favorable à une révolution de ce genre; mais le pouvoir de Napoléon s'était fortifié par Tempire. Les habitudes républicaines s'étaient perdues, et le penchant monarchique avait été renouvelé par ceux-là même qui s'en étaient montrés les plus rigoureux adversaires. Si la France, fidèle encore aux premiers principes de sa révolution, se soumettait à un nouveau chef, ce ne pouvait être que le général Moreau , toujours cher à une grande partie de l'armée, non moins cher au Sénat, et plus encore à la nation, qui eût attendu d'un guerrier si modéré un retour vers le régime représentatif; La persécution qu'il essuyait, son séjour chez un peuple libre, Tamitié fidèle de ses lieutenants et de plusieurs anciens chefs de la Révolution, tout semblait le
mettre au dessus des défiances que Texemple de Bonaparte pouvait justifier. Les regard^ de Bernadotte se portèrent vers son ancien chef exilé. Il s'ouvrit entre eux une correspondance dont l'issue fut fatale à fa vie et même à la mémoire de Tun des deux. L'empereur Alexandre y intervint en tiers^ et par des offres trop séduisantes pour Torgueil blessé et les ressentiments du général exilé.
Deux autres personnages entrèrent dans cette intrigue/ dont le but leur paraissait tout libéral : c'étaient M"^ de Staël et son ami Benjamin Constant. L'illustre fille de Necker n'avait cessé d'être poursuivie parles victoires du conquérant. Lorsqu'elle avait cherché et cru réussir à ranimer des sentiments de fierté et de. résistance dans quelques cours d'Allemagne , et principalement en Autriche y un triomphe nouveau de Napoléon décidait cette puissance à la repousser comme un génie funeste. Elle se consolait de ses tribulations renaissantes par son commerce avec des auteurs allemands dont le nom commençait à pénétrer en France , mais qui n'y jouissaient pas encore d'ude renommée digne de leurs talents et de leur noble caractère. Elle avait pour guide ^ dans ce voyage, l'un de ses* amis les plus dévoués, Frédéric Schlégel, qui
$8 HUTOtRS pi^ h'Wfl^^
poptoit dMi8 la critique vne porto d^ génie révot lutionqf^ire. Notre littér^turo wpiait, 6ou9 «oa ^laquenoe amèr<i 9t patriotiqud» lea torta 46 bq« ?iotoirog sur les AUomancîg. l\ reprpehftit sur-^ tout au théâtre» dont qôqp eomine^ fier» h ju9ie titre, UQ assujettissement trop seryile à des r^ gles arbitraires I ua élan trop timide » un goût trop vétilleux I trop efféminé, trop emprunté de la cour de Louis XIV. Il poussait le cri de la liberté pour le théâtre et pour la poésie, et déjà il avait été devancé par les productions bardiea et irrégulières de plusieurs de ses illustres compatriotes. Us ne voulaient plus marcher que sous les lois de Shakespeare, (î'est-à-dire à peu pr^s dans Tabsence des loiSf Cette sève antique paraissait mieux convenir h une littérature retardée dans son essor et dont \^ premier instlnot était une fierté rudot Ift"" de Staël ne pouvait ouverteipent se déclarer rebelle à ses admira*tiens héréditaires; elle était trop femme, trop française pour croire à Vincompatibilité dn goût et du génie* Elle transigea avec son niaître Schlégel, et rendit plus acceptables ae^ décisions tranchantes en les modifiait* On peut 1$( considérer comme un ingénieux précurseur de la révolution qui éclata dans uotre littérature théâtrale, et dont le résu^t»t fiera^, je V^^p^rçu
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de Apui donner une liberté plus étendue» au lieu d'une liberté anarchique. C^t assez pour Q0U8 de Vavoijr coRuue d^os Tordre politique* A Taide de ce même professeur Spblégel, W^ de Staël pénétra daçs les mystères de 14 nouvelle philosophie des Allemands. Je ne sais si elle eu fut un interprète fidèle; mais elle eut l'art d y porter plus de lumières en y répandant )a flamme d'un spiritualisme, que Tesprit sceptique ou plutôt indécis de Kant avait trop amortie, que Fichte, dans son vol transcendental, avait troplaisséç s'égarer dans la région des nuages I et que Schelling semblait avoir un peu trop voilée des ombres du panlbéïame* Ici M"* de Stagl eut encore une fois la gloire d'être précurseur, dans sa patrie, d'une révolution ou plutôt d'une réforme importante et salutaire ; celle qui nous dégagea de l'accouplement bon-** teux du matérialisme avec une liberté qui aspi-r rait à fonder une ère de noblesse et de sympa-» thie universelle pour le genre humain. Dans son bel ouvrage sur la littérature allemande, M""* de Staël n'avait point abordé la politique; elle était trop sûre d'en rendre la circulation impossible en France , sous un gouvernement aussi ombra* geui^ que eelui de Napoléon* Cette réserve, qui avait dû coûter le plus pénible efibri à une âme
aussi passionnée I ne put pourtant préserver l'ouvrage d'dtre livré au pilon. À peine avait-il paru f que tous les exemplaires en furent saisis. Le motif de cette rigueur vandale fut une page éloquente où M'"'' de Staël avait tracé le portrait d'Attila. Il aurait fallu tout Taveuglement de la haine pour assimiler à ce conquérant féroce notre héros législateur. D'un autre côté, c'était montrer une déplorable défiance que de vouloir prêter une telle intention à une femme d'un esprit aussi éminent. Ce ne fut point à cette brutale injustice que le livre de la littérature allemande dut un succès qui ne peut périr avec les circonstances. Par un rare privilège, le goût de M"''' de Staël s'était perfectionné à l'étranger et même chez les Allemands. Son style , sans cesser d'être élevé, avait acquis plus de souplesse, et reproduisait mieux les grâces piquan^ tes de sa conversation. En peignant les Allemands, elle avait rendu cette nation, alors subjuguée, plus fière d'elle-même, plus confiante dans son avenir, plus ardente à recouvrer son indépendance avec une gloire et peut-être avec une liberté nouvelles.
Ce fut ainsi qu'elle contribua au mouvement belliqueux et patriotique dont je viens d'esquisser le tableau* Elle y prit une part plus directe
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dans ses entretiens avec les poblicistes et les auteurs les plus distingués derAllemagne. Leur langage, quelque irrité qu'il fût, paraissait froid auprès de ses philippiques contre le gouvernement absolu et Tesprit de conquête.
Comme missionnaire de la liberté , elle avait le don des langues, du moins elle possédait celles qui avaient une littérature, et se pénétrait de leur génie. Elle devenait Allemande avec les Allemands, Italienne avec les Italiens, et sur* tout Anglaise avec les Anglais.
En arrivant à Stockolm, battue par tant de tempêtes, éprouvée, mais non domptée par tant de fatigues, elle goûtait la consolation intime de retrouver un Français, presque un ami, du moins un homme qui avait eu avec elle le rapport dangereux de diriger mystérieusement une opposition. Bernadotte pouvait lui paraître un digne objet de son enthousiasme, un digne instrument de ses espérances politi* ques. Son républicanisme était un peu vague , comme celui de la plupart des militaires. Son titre de prince royal de Suède n'avait pas dû le fortifier ; mais il faisait sa retraite sur le régime représentatif, dénoûment probable même des plus anciennes monarchies. Il avai&de Télégance dans sa taille élevée, et beaucoup de finesse et
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depénélfatîon dans sa figure martiale et pleine de feu. Né près du berceau de Henri IV, il reprodul* ftàit, dauB sa vivacité gaséonne, quelqu6â-uneë dés manières de ce héros. Enfin, auprès des sol-* data, il était populaire avec dignité. C'était pai' la gloire tnilitairé que la liberté avait péri en France; ne pouvait-on pas se serVii* du même moyen pour la faire renaître? A défaut de Moreau, ne pourrait-on se servir du général Bernadotte pour un tel obj^t? Sans doute il n'était point alors celui des généraux dont la gloire fût là plus retentissante. Ce n*était point une objection pour M°** de Staël. On aurait moins à craindre qu'il n'entrât dans les voies de Napoléon : son ambition trouverait des contradicteurs plus redoutables.
Sans préciser l'époque où cette combinaison encore vague prit quelque consistance, sans examiner si elle ne fut formée qu'après la mort du général Moreau , je dirai qu'elle fut pendant plusieurs mois le rêve ou le système favori de M"* de Staël , et qu'elle lui gagna bientôt un partisan dont la plume habile pouvait en préparer le succès : c'était Benjamin Constant. Il avait Voulu partager l'exil de cette dame , poui» laquelle il éprouvait ou affectait un dévouement absolu. Ses resfeentimënts contre Napo-
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léon» qui Tavait a)*bitrairemetit éliminé dû Tribunat avec plosieurâ de ses Collègues, éga^ lait^ sinon en véhémence, du moind en àitieN tume, ceux de M"*' de Staël elle-même. Libre enfin de donner jour à ses opinions par sa re-^ traite en Allemagne, il préparait Un écrit fort lupérieur, par la noble fermeté du style, U finesse et la profondeur des vues, à ceul qui ne doiTent leur succès qu'à la passion du moment. Il s'efforçait d'y démontrer que, chei Napoléon, l'esprit de conquête était une conséquence forcée de son usurpation. On croit que cet écrit fut modifié plus d'une fois; ce qu'il y a de certain, c'est que le prince royal de Suède y fut désigné comme le monarque qui pouvait le mieux faire refleurir parmi nous la liberté soUs l'onlbrage du gouvernement représentatif. On éviterait ainsi le danger le plus redouté de l'armée et de là nation, celui de rappeler une famille et surtout une cour, une noblesse, un elei^é, imbus des sentiments les plus hostiles contre Itt Révolution, et qui seraient considérés comme des instruments dans la main des étrangers. Mais l'intrigue formée à Stockholm Se briserait contre le même écueil , du moment où MoreaU et Bernadette utiirâîeht leurs armes àui armes étrangères. Ils perdaieht tous leurs
titres à la conflance de la nation. Comment au-* rait-elle pu préférer pour ses chefs suprêmes , ceux qui auraient contribué à rabaissement de la France, aux généraux qui, après Tavoir en^ richie de tant de conquêtes, compromise par l'ambition d'un seul homme, auraient disputé chaque pouce de son territoire à ses ennemis? Est-ce que ceux-ci auraient jamais plié sous les lois de leurs anciens compagnons, devenus les soldats de Tempereur Alexandre?
Ce jeune souverain voyait s'ouvrir devant lui upe carrière qiii exaltait vivement son âme. La fortune lui avait réservé l'avantage d'entrer en concurrence de gloire avec le plus grand homme des temps modernes. Tout à l'heure il avait brigué son amitié et l'avait achetée par d'insignes complaisances. Maintenant, tout lui présentait l'espoir de devenir son vainqueur, et peut-être l'arbitre de son sort. Non-seulement, tous les cabinets, mais encore toutes les armées de l'Europe, toutes les sociétés conjurées contré Napoléon, se rangeaient volontairement sous les lois de leur plus puissant vengeur. On pré* sentait, comme le signal de la délivrance universelle , cet incendie de Moscou qui avait dû coûter tant de scrupules et tant de gémissements à son cœur. Les poëtes allemands le comparaient
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au phénix, qui renaît plus jeune , plus beau, plus triomphant, des cendres de son bûcher. Une sérénité gracieuse brillait dans ses paroles non moins que sur ses traits; son affabilité empreinte de modestie relevait tous ces rois, tous ces princes qu'avait courbés Torgueil de Napoléon. Il n'en reproduisait ni le génie guerrier ni les vastes combinaisons; mais il se proposait d'être, comme lui, infatigable dans ses courses, dans ses périls, dans le travail du cabinet. Ses audiences étaient des jours de fête pour tous ceux qu'il y admettait. Il écoutait les vieux généraux comme un disciple, traitait avec les princes sur un pied d'égalité , se jouait de l'étiquette, tandis que Napoléon, penché vers son déclin, en ressuscitait les observances les plus strictes et souvent les plus puériles. Les camps semblaient sa patrie naturelle, tant il y portait d'enjouement et d'ardeur. Ce qui paraissait merveilleux, c'est que celui de tous les souverains du monde dont le despotisme était le mieux cimenté par la foi et l'adoration du peuple, parlait avec grâce et même quelquefois avec une touchante effusion le langage de la liberté. C'était chez lui un souvenir des leçons de l'un de ses instituteurs, le colonel Laharpe, et des lectures fréquentes de nos auteurs du VI 5
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xviii^ siècle. Le despotisme lui avait apparu dans toute sa laideur sous les traita mena-çanta de son père Paul V\ D'un autre côté , il devait ses qualités les plus aimables aux inspirations de Timpératrice sa mère» cette princesse allemande que la France avait saluée, célébrée comme une Française, lorsqu'elle avait paru à Versailles sous le nom de la comtesse du Nord. On oubliait ^ près d'elle , qu'on était à la cour d'un despote. Où règne la grâce , on croit toujours sentir un parfum de liberté. Sous lea auspices d'une telle mère, Alexandre, malgré un sinistre avènement, avait donné toute son âme à des actes de bienfaisance. Son vœu per* manent était l'affranchissement des serfs de son empire, entreprise difficile même pour un despote , dans un pays où les nobles comptent leurs richesses par troupeaux d'esclaves. L'empereur Alexandre tenait , d'ailleurs , du génie des Russes, peuple essentiellement imitateur, et qui paraît s'approprier tout ce qu'il sait reproduire. Enfin il aimait la gloire et une popularité noble. Voilà pourquoi il s'empara, avec un rif attrait et un succès remarquable, du rôle d^un restaurateur des libertés, foulées aux pieds par Napoléon. On reconnaissait plutôt en lui les traces d'un bon naturel et d'un esprit flexible
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que les combinaisons artificieuses et gênées de la politique. Le peuple allemand fut ébloui; les Polonais eux-mêmes se sentirent quelque temp» attiédis dans leur haine contre leurs anciens oppresseurs. C'est à cette conduite qu*il faut attribuer les rapides succès delà confédération, alors même que le génie de Napoléon se reproduisait par toutes les merveilles d'audace, de combinaisons neuves et d'une exécution soudaine comme la foudre, qui avaient signalé le général Bonaparte.
Quels que fussent les griefs de la Suède contre l'empereur Alexandre, il ne lui en coûta qu'un faible effort pour faire entrer dans la ligue ce peuple belliqueux gouverné par un guerrier habile qui ne' craignait pas de se déclarer rival de Napoléon. 11 ne parla point, il est vrai, de lui restituer la Finlande; mais il le délivrait du blocus continental, qui était pour lui comme le signe d'une servitude aussi onéreuse qu'humiliante; puis il offrit une indemnité au prince royal ^ ^n l'invitant à prendre possession delaNorwége, soumise aux lois du Daneniark. Tous les fléaux retombaient sur cet État, obstiné à une neutralité dangereuse, et qu'il avait défendue avec un noble et malheureux courage. Al^ perte de sa marine, il allait ajou-
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ter celle de la Norwége. Bernadette était vivement stimulé par la gloire de relever Téclat des armes suédoises. Les griefs de sa nouvelle patrie, de celle qui l'avait appelé sur un trône, amortissaient pour lui le remords de tourner ses armes contre sa première patrie.
L'Italie elle-même fermentait d'un impatient désir d'indépendance. Les peuples étaient mortellement fatigués des républiques satellites que leur avait données le Directoire^ et des rois satellites que leur avait imposés Napoléon. On juge combien l'ancienne capitale du monde, qui l'était encore du monde catholique , devait être irritée de n'être plus que le chef-lieu d'un département français et la seconde des trois bonnes villes de l'empereur Napoléon. Elle gémissait profondément de la captivité du saint pontife qui avait rendu la paix à l'Église. Était-ce là le prix de tant de sacrifices dont sa conscience même avait eu à gémir? La Toscane regrettait un gouvernement paternel et presque libéral à force de condescendances, dont le sage Léopold avait légué l'exemple à des successeurs fidèles à l'imiter. Ce n'était pas sans un sentiment d'orgueil et de patriotisme que les divers peuples d'Italie avaient vu les éloges donnés par l'Empereur au courage; à l'habileté; à la constance
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que les soldats de leur nation avaient montrés dans les guerres d'Espagne , d'Allemagne et de Russie. Cette renaissance du courage guerrier semblait leur promettre un réveil de la gloire et de la puissance de leurs aïeux. Tandis qu'en Allemagne on nourrissait un vague espoir de recouvrer Funité germanique ^ au delà des Alpes on soupirait pour Tunité italique^ plus difficile encore à reconstruire. Ces peuples avaient aussi leurs sociétés secrètes^ dont Timportance et le but politique étaient déguisés sous le nom ignoble de carbonari (charbonniers). Des cardinaux» des évèques» des magistrats même» employés par Napoléon » y entraient concurremment avec une foule de nobles ruinés» de jeunes étudiants et d'aventuriers qui soupiraient après un rôle politique et militaire. Les serments s'y prêtaient avec un appareil sombre et terrible» futile épreuve d'un héroïsme fanfaron! Bientôt j'aurai à désigner un roi» et un roi souverainement guerrier» qui entra dans ces sociétés secrètes avec l'ambition de devenir le résurrecteur de l'unité italique. Ce roi, c'était le beau-frère de Napoléon» c'était ce Murât dont l'héroïsme paraissait faire renaître celui des temps fabuleux. Mais il couvait encore ses profonds ressentiments contre Napoléon , qui avait avili son ca-
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ractère dans un bulletin, et lui avait adressé des reproches voisins de Toutrage.
Je viens de décrire les éléments de la ligue formidable qui se forme contre Napoléon j et je n'ai point encore parlé de son moteur principal, ou du moins de son moteur apparent , le gouvernement britannique. La vérité est que» dans ce mouvement spontané, Tinfluence de T Angleterre se faisait plus sentir aux souverains qu a leurs peuples. Rien déplus froid et de plus éphémère que des fureurs soldées. Celles-ci provenaient d'un patriotisme indigène. L'Angleterre u avait plus qu'à soutenir ce mouvement par la voix d'émissaires faiblement considérés. Sesguinées roulaient dans les cours et dans les cabinets; mais elles ne soldaient pas ces réunions ardentes de jeunes enthousiastes, ces écrits pleins de la sève teutonique, et encore moins ceux où la haine s'exprimait en tonnantes hy-
La politique de Pitt avait survécu à ce puissant homme d'État, et même elle n'avait obtenu ses plus grands succès que depuis sa mort. Au- •cqndeses successeurs n'avait hérité ni de ses vastes combinaisons ni de son éloquence, mais il semblait encore les inspirer et les protéger du fond de sa tombe de Westminster. A quoi du-
rent-ils la force de soutenir Taccablant fardeau qui pesait alors sur T Angleterre? aux deux énormes fautes qu'avait commises Napoléon par Tinvasion de TEspagne et de la Russie , et surtout à ce système impraticable du blocus continental, instrument d'oppression pour tous les peuples qui en subiraient les entraves, de ruine et de servitude pour tous ceux qui voudraient s'y soustraire. Un tel système devait amener la réunion de tous les Anglais en un seul parti. Tous étaient atteints dans leur orgueil national, dans une domination qui comprenait pr^que la cinquième partie du genre humain^ dans leurs ricbesses ou dans les moyens les plus bornés dt leur existence y dans leur industrie ^ leur agri* culture 9 et enfin dans leur liberté d'hommes. Aussi toutes les lois proposées pour la défense commune, toutes les dépenses, tous les sacri* fices, tous les secours accordés aux nations et aux cabinets qui secouraient de telles entraves, étaient-ib votés comme d'une seule voix. Une telle harmonie d'intentions et de résistance donnait à ce peuple une force d'unité telle, que le législateur le plus absolu et le plus doué de génie n'aurait pu la produire. Les tories donnaient ainsi une garantie à la plus superbe existence dont des aristocrates aient encore joui sur
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la terre. Les whigs, de leur côté^ et tous les esprits animés de libéralisme, avec plus ou moins de sincérité et de profondeur, se réjouissaient de voir des nations telles que TEspagne, le Portugal y et plusieurs peuples allemands, sortir d'un long sommeil pour briser les fers de l'étranger et relâcher en même temps leurs chaînes domestiques.
Lord Persival ne fut que le chef insignifiant et passager du cabinet britannique. Ses talents n'avaient eu encore que de rares occasions de se produire sur la scène parlementaire , lorsqu'il tomba sous les coups d'un assassin qu'animait contre lui une vengeance atroce. Deux disciples de Pitt, lord Castelreagh et M. Cunning, unis par des opinions communes, devinrent, dans les progrès de leur rivalité, des ennemis irréconciliables, etdonnèrent le spectacle affligeant d'un duel entre dqux dépositaires de l'autorité publique. Le premier y fut blessé légèrement, mais il resta maître du terrain politique, concurremment avec un ministre d'un caractère moins aigre et d'un esprit plus souple , lord Liverpool.
Le véritable homme de l'Angleterre, le représentant de sa gloire au dehors, était le duc de Wellington. L'orgueil britannique, froissé
dans la guerre de la Révolution par les défaites du duc d'Yorcky s'exaltait par les succès qu'obtenait en Espagne cet habile général. Les Anglais bénissaient le ciel de leur avoir accordé, pour résister à Napoléon, trois hommes tels que Pitt, Nelson et Wellington. Les exploits de ce dernier n'offraient pas l'éclat merveilleux de ceux d'Aboukir et de Trafalgar ; mais le nouveau Fabius avait montré plus de vigueur que son modèle. Par un soin continuel ^ il arrivait progressivement à des résultats dont l'importance paraissait plus consolidée que ceux de deux ou trois victoires éclatantes.
Pendant que l'esprit public bouillonnait ainsi contre nous sur tous les points de l'Europe, quelle était notre situation? Morne tableau dont je voudrais détourner la vue , mais dans lequel il faut chercher l'explication des événements ultérieurs qui allaient donner à la France une face nouvelle plus humble au dehors, plus fière et plus sage au dedans. Au sortir de la campagne de Russie, et bien plus encore après le triste résultat de celle qui allait s'ouvrir^ nous éprouvions ce marasme , cette torpeur qui s'empare de toute la nature, à l'approche des' grandes tempêtes et des tremblements de terre. Les craintes n'osaient s'exhaler publiquement,
lu HISTOIRB DE L'EUPIRE.
et^ restant confidentielles, elles n'en étaient que plus poignantes. L'air de la liberté manquait à nos poitrines* Après tant de violences et de déceptions cruelles, après tant de malheurs et de victoires 9 j^g^z combien la perspective d'une invasion subie à notre tour froissait notre oi^ueil et tous les sentiments généreux qui vivaient au fond de nos cœurs. A liions- nous passer des chaînes d'un monarque absolu , mais digne de notre admiration , et pendant plusieurs années digne d'une profonde reconnaissance , aux fers de despotes étrangers ou domestiques, que leurs longues humiliations rendraient plus insolents et plus altérés de vengeance? Concevez l'horreur du cercle vicieux où nous étions enfermés. Cloués au destin de Napoléon, il nous fallait tomber ou renaître avec lui , tomber de toute la hauteur de sa chute, ou renaître avec l'ivresse de victoires nouvelles qui rendraient éternel pour nous l'enfer des batailles. N'annonçait-ii pas l'intention de ne rien céder, ou de céder beaucoup moins que ne l'exigeait la rigueur de sa situation? « Déchoir, disait-il, c'est abdiquer, m il ne séparait pas le salut de la France de la conservation et même de la prééminence de son trône. Sous ce point de vue, il était pour nous un négociateur fatal. Mais, d'un autre côté.
n'était-il pas, coonme guerrier, rhomme plus que jamais nécessaire? L'ombrageuse Home, daosdes périls moins extrêmes, avait recours à Tautorité d'un dictateur. Ici, le dictateur était un général qu'on aurait rappelé du fond même de l'Egypte pour tenir tête à l'Europe conjurée; c'était celui à qui le ciel et son génie avaient procuré le plus grand nombre de victoires éclar tantes, toujours adoré d'une armée dont il semblait le créateur, et, ce qu'il y avait de plus étonnant , adoré même après un désastre qu'on ne pouvait imputer qu'à la frénésie de son ambition. Ne vous étonnez donc pas si le silence n'était pas encore rompu : ce n'était plus celui de la servitude, c'était celui qu'imposaient la réflexion et l'amour même de la patrie. « Sauve la France, sauve-lui ses limites naturelles entre les Alpes et les Pyrénées , entre le Rhin et l'Océan. » Tel était le cri que la tribune et la presse auraient fait sortir de toutes les bouches , de toutes les plumes, si elles eussent été libres; mais il aurait cru y voir uue offense et même une trahison.
Un nuage sombre planait sur cette cour, tout à l'heure si brillante de luxe, si enivrée de gloire. Napoléon se cramponnait aux derniers vestiges de sa grandeur impériale, comme s'il
eût craint d'en être séparé bientôt. Il voulait toujours montrer le monarque , lorsqu'on ne cherchait en lui que le grand homme. Cette affectation à saluer toujours son archi-chancelier Cambacérès du titre de mon cousin, et à conserver mille autres fictions d'une étiquette surannée^ rappelait en lui non-seulement le roi parvenu , mais le roi prêt à déchoir.
Les dames se montraient peu à cette cour, dont elles avaient fait l'ornement. Un grand nombre portaient des habits de deuil qui eussent paru un reproche à l'auteur de tant de calamités pour les familles. D'autres tremblaient pour leurs jeunes fils, menacés prochainement du sort de leurs aînés. Napoléon ne voulait pas voir qu'un cri terrible s'élevait contre lui, c'était celui des mères. Il ne retentissait point à ses oreilles; mais il était répété jusque dans les maisons somptueuses , jusque dans ces hôtels où tout brillait de sa munificence. Il s'exhalait plus librement dans les maisons du pauvre, de l'artisan et du laboureur. Quand une mère considérait un ou plusieurs de ses fils privés d'un bras ou d'une jambe, et assis tristement dans une chaumière dont ils ne pouvaient plus soulager la misère par leurs travaux; quand elle voyait, à côté d'eux, ses jeunes filles pleurant leurs
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fiancés^ ou n'espérant plus d'époux, et le^plus jeunes de ses fils y que la conscription allait atteindre même avant le terme , parce qu'ils avaient dix-huit ou dix-neuf ans y elle poussait des cris de douleur que le père lui-même ne pouvait étouffer dans son ardeur martiale; elle ressemblait à la mère des Machabées disputant son dernier fils aux tortures du martyre.
L'opinion légitimiste faisait quelques progrès jusque dans cette cour où Napoléon avait appelé avec une prédilection vaniteuse nombre d'hommes et de dames tenant à l'ancienne noblesse. Ce n'était pas que leur fidélité fût ébranlée par le malheur : plusieurs d'entre eux l'ont manifestée plus ou moins ouvertement , même après sa chute; mais ils étaient forcés d'agiter entre eux la question de savoir quel serait l'état politique de la France si Napoléon était frappé dans une bataille, et leurs regards se tournaient moins vers un roi encore enfant que vers leurs anciens maîtres dont les souvenirs étaient plus chers à leur famille et à leur orgueil nobiliaire. Quant à ceux qui avaient échappé soit aux offices brillants mais insignifiants de cette cour, soit à la nouvelle conscription des gardes d'honneur, ils donnaient carrière à leurs vieux ressentiments, à des dédains affectés et même à
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des accents de haine. Le faubourg Saint-Germain y que Napoléon croyait avoir subjugué par ses avances y par des dons et par de riches restitutions de forêts patrimoniales , était comme un camp ennemi vis-à-vis de son palais. De là ' pleuvait un flot perpétuel d'épigrammes, le plus souvent mal aiguisées par la pointe du calembourg. J'ai parlé prématurément dans une note d'un à-propos saisi avec une joie méchante , dans un opéra-comique, à ces vers :
ils sont passés ces jours de fêtes , Ils sont passés et ne reviendront plus ; Et vous aviez pour faire ces conquêtes , Et vous aviez ce que vous D*avez plus.
Le lendemain du jour où l'Empereur revenait aux Tuileries , on lisait sur une affiche : Le Déserteur. Quelqu'un dît : « Le Déserteur! ah ! c'est une pièce de circonstance. » Ce mot d'une injustice cruelle fut répété devant plusieurs affiches et blessa si vivement l'Empereur que la pièce ne reparut plus.
Voici un à-propos beaucoup plus ingénieux : Quelques jeunes gens s'étaient concertés pour élever un tumulte factice au spectacle. Les rôles s'étaient partagés. A la fin de la pièce, quelques-uns demandèrent tel acteur ou telle actrice. D'autres, feignant une opposition très-
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vÎTe, s'écrièrent : « Non, non. m Le débat bî* mule s'envenima et Topposition devenait plus tnmultnense, lorsqu'on parti neutre se prononça et cria d'une toîx tonnante : «c Paix là! la paix ! la paix! » et tout le public entraîné répéta ce cri de t( la paix, la paix, >» avec un accent significatif. Ces ruses, plus ou moins innocentes ou spirituelles , d'une liberté qui tâche de renaître ou d'une servitude qui se console , ne doivent pas être négligées par l'historien. Sous le despotisme oriental, on a eu recours de tout temps à l'apologue. Pour nous, chez qui la vivacité de l'esprit n'exclut pas la profondeur de la réflexion, les chansons, les épigrammes" ont été, dès le xviii* siècle , les premiers éclairs d*UD grand orage politique; il devait se renouveler encore. Tout ce qui dans notre théâtre, ou sérieux ou léger, protestait contre le pouvoir arbitraire, était saisi avec autant de véhémence que dans 1^ jours qui précédèrent la Révolution.
L'horreur de l'arbitraire éclatait autant que celle de l'anarchie s était signalée avant le retour de Bonaparte. C'était là un point de convergence pour les divers mécontents. L'opposition grondait sourdement, mais elle trouvait des échos sur tous les pointa de l'horizon : les
amis du taciturne Sieyès secondaient ceux de Talleyrand et de Fouché, qui l'un et l'autre supportaient leur disgrâce avec une résignation fort suspecte; et enfin ceux de madame de Staël. Une nécessité première se faisait sentira tous : c'était celle d'imposer une digue à un pouvoir qui, après avoir coulé quelques années comme un fleuve bienfaisant, ne suivait plus qu'un cours torrentiel, désastreux pour l'Europe, et bientôt désastreux pour la France elle-même. Dans ces conciliabules pénétraient quelques amis secrets du prétendant (Louis XVIII ). Dans une correspondance mystérieuse quelques-uns lui indi* quaient la voie la plus facile et la plus libérale pour une restauration qui pouvait être à la fois celle de la monarchie et des principes de liberté. Parmi ceux-ci figurait un homme qui devait avoir une haute et salutaire influence sur notre entrée dans le gouvernement représentatif : c'était M. Royer-Collard , qui, éliminé du conseil des Cinq-Cents par les brutalités arbitraires du 18 fructidor, n'avait fait encore qu'une courte apparition sur la scène politique. Cet esprit méditatif avait le don de revêtir des pensées profondes d'expressions saillantes. Tous, les efforts de son talent paraissaient alors s'absorber dans la lutte pressante qu'il soutenait
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contre la doctrine nommée sensualiste de Lock et de Condillac; mais d'autres pensées travail-lait fortement son esprit. Il était secondé par son ami Camille Jordan , qui, persécuté comme royaliste, devenait chaque jour un zélateur plus ardent de la liberté.
Des cercles intimes, peu nombreux, mais protégés par Thonneur et des amitiés éprouvées au feu des révolutions, restaient ainsi les dernières écoles de la liberté, et quoique sévèrement surveillées, elles n'en étaient pas moins des écoles conquérantes. Je me souviens de Tempressement avec lequel on recherchait jusque dans des sociétés futiles , les traits les plus énergiques, lancés par les philosophes du xviir siècle, contre les conquêtes. Mais on convenait qu'aucun d'eux ne s'était exprimé avec un accent aussi profond, avec une autorité aussi imposante, que deux orateurs chrétiens, Fénelon et Massillon. On ne désirait pourtant ni révolution opérée par la multitude, on en avait trop fait la sanglante épreuve, ni contre-révolution opérée par un despotisme plus cruel, plus honteux, que celui dont on portait encore les chaînes, c'est-à-dire par celui des étrangers. La fatigue était générale, les vœux pour l'avenir demeuraient vagueS; irrésolus; mais les VI 6
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flervitenrs les plus favorisés de l'Empereur se sentaient eux-mêmes terrassés par les reproches que Ton adressait à Fauteur de la campagne de Moscou y et dans les gémissements qui leur échappaient, on reconnaissait quelque accent improbateur. On se demandait si une expédi* tion si calamiteuse et déjà signalée par le désastre inévitable de Charles XII, aurait pu êtr§ entreprise et si fatalement continuée avec Tau* torisalion de deux chambres qui eussent joui de quelque liberté. Chacun s'accusait d'une coni' plaisance devenue trop servile. Étonnés, humiliés, nous revenions après vingt-cinq ans d'épreuves contrastantes et d'agitations con* vulsives, au point de départ de la Révolution même. Haletants sous une zone torride, nous aspirions à une zone tempérée.
GUERBE D'ESPAGNE (1809-1810). 83