CHAPITRE XXXVIII
GUERRE D*£SPAGNË (1809-1810).
Guerre d'Espagne.*— Le teeond tiége de Sarrtgotte turpaise encore rhéroîsme du premier* — Palafox j met le comble à sa gloire. — Obstination inouïe des assiégés qui se défendent dans les îles de maisons» — Sarragosse est enfin emportée par le maréchal Lannes.
— Dé£giut de concert entre nos généraux. — Les combats de guérillas se multiplient et font souvent avorter Teûet de nos plus brillantes victoires. — Siège de Gironne. — La conquête du Poi^ tiigai est tentée de nouveau par les généraux SouU , Ney et Victor.
— L'armée anglaise, sous Wellington, leur résiste avec des suc* ces balancés. — Soult, qui s'est avancé jusqu'à Oporto, est forcé à la retraite. ^- Bataille de Talavera de la Reyna. — La campagne de 1810 s'annonce sous des auspices plus heureux. — < Brillante et rapide conquête du royaume de Yaleoce par Suchet , et de l'Andalousie par Soult. — Le siège de Cadix est vainement tenté. — Prise de Tarragone et de plusieurs forteresses. — Troisième entreprise sur le Portugal tentée sans succès par Masséna. — -« Nouvelle retraite de l'armée française. — Triste situation du roi Joseph à Madrid. — Une victoire de Victor le raflermit un peu. — Siège de Badajos.— Marmont est aux prises avec Wellington. — Bataille de Salamanque perdue par les Français.
Forcé d'interrompre le récit des combats de TEspagae pour son indépendance^ j'ai cherché en vain les moyens de le reprendre et de l'in-
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tercaler à la grande et terrible épopée qui commence à la campagne de Moscou et n'aura de dénoûment qu'à Waterloo y quà Sainte-Hélène. C'est cependant dans cette guerre d'Espagne qu'est le germe de tous les malheurs contre lesquels Napoléon exerça pendant deux ans les dernières et prodigieuses ressources de son génie et de son caractère. Oui, l'Espagne , voilà le premier gouffre qu'il s'ouvrit pour y ensevelir sa fortune. 11 avait d'abord répugné à cette occupation aussi déloyale qu'impolitique. Nous avons vu à cette époque le combat que son droit sens eut à soutenir contre sa passion de conquérant. Relisez ses lettres à Murât en Espagne et vous verrez qu'il fut à la fois le prophète et l'artisan de son malheur dans une expédition si frauduleusement commencée* Alors il ne pouvait que conjecturer la résistance qu'opposerait à ses armées^ aussi savantes qu'intrépides, un peuple qui, depuis deux cents ans, semblait avoir oublié sa grandeur historique. Maintenant il connaissait ce peuple, et ses chagrines prévisions avaient été surpassées par un héroïsme fougueux, irrégulier, mais tenace. Tel il l'avait vu lui-même, dans sa courte et peu triomphante apparition en Espagne. Ce qui devait le plus alarmer sa politique et provoquer
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sa fureur, c'était d'avoir vu les deux peuples de la Péninsule appuyés dans leur résistance et en quelque sorte gouvernés par For et par les armes de son implacable ennemie, l'Angleterre. Tandis qu'il voulait lui fermer tous les rivages du continent, il avait en quelque sorte conduit ses vais* seaux et ses soldats dans les ports de Lisbonne et de Cadix, où les avait appelés la vengeance d'un peuple indigné. La Péninsule se trouvait partagée entre les Français et les Anglais, comme elle l'avait été entre les Romains et les Carthaginois au temps des guerres puniques ; mais dans cette rivalité nouvelle, le cœur des peuples était pour les Anglais. La profondeur de la haine contre nous était telle que l'inquisition elle-même avait tendu la main à ces hérétiques. Il était trop à prévoir que le triomphe leur resterait, si Napoléon n'employait pas contre une alliance si formidable , toutes les forces de son empire et surtout la magie de sa présence. Cependant on ne pouvait lui reprocher de s'être éloigné du théâtre de cette guerre pour répondre aux ar-* moments de l'Autriche à la fin de 1808. Au retour de cette campagne si- périlleuse pour lui à Essling, et si favorablement terminée à Wagram par un nouveau coup de fortune, comment l'actif 9 l'indomptable Napoléon n'avait-il
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pas accouru dans la Péninsule au-devant de ces Anglais^ qu'il n'avait pu atteindre et qu'il y voyait plus fortement établis que jamais sous les lois d'un général qui semblait pousser la prudence jusqu'au génie? D'où vient qn^ayant à dégager ses épaules d'un tel fardeau , il ne s'était occupé que des moyens de porter la guerre à l'autre. extrémité de l'Europe? On voit que Napoléon portait en lui seul toutes les causes de sa grandeur .et de sa chute.
Je reviens sur mes pas, et je rentre en Espagne par le second siège de Sarragosse, en me reprochant pourtant d'avoir trop différé le récit d'un événement qui exerça une si forte influence sur l'esprit des peuples fatigués du joug deNapoléon. C'était un phénomène que le siège d'une ville ouverte, soutenu pendant deux mois par le seul courage de ses habitants , contre une armée régulière pourvue d'excellents officiers du génie et des moyens d'artillerie les plus puissants. La levée de ce siège, conduit par les Français avec autant de savoir que d'intrépidité , était un sujet d'étonnement pour les militaires et d'admiration pour les peuples. Le nom de son défenseur Palafox était célébré dans les chants belliqueux , non-seulement de l'Espagne, mais de l'Angleterre f de rAllemagne et de la Russie. €e n'était
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encore pourtant qu'un premier acte de sa gloire et de celle de cette ville.
L'entrée victorieuse de Napoléon à Madrid avait changé la face des choses et vengé les fourches caudines de Baylen. On no doutait pas qu'il ne réparât bientôt la disgrâce de la levée du siège de Sarragosse. Son armée, beaucoup plus nombreuse ; avait repris toute Tardeur de la victoire. Palafox n'avait pas eu longtemps à jouir de son triompheu Mais la fortune ne lui avait pas fait illusion; il préparait tout pour soutenir un second siège devant cette ville, déjà toute jonchée des ruines du premier. Au lieu de quatoi^e à quinze mille hommes, avec lesquels il avait soutenu celui-ci , il parvint à en réunir trente-trois mille de troupes régulières, fit de vastes approvisionnements, et les habitants, qui voyaient venir l'attaque des Français, faisaient arriver d'eux-mêmes ces provisions dans la ville qui leur servait de refuge. La po* pulation de Sarragosse, par l'effet de ce concours, était portée à cent cinquante mille hom-^ mes, c'est-à-dire qu'elle était à peu près doublée . C'était un puissant secours sans don te, mais aussi c'était un encombrement qui n'appelait que trop les ravages de l'épidémie dans des maisons démantelées , dans des couvents et des hô-
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pitaux ouverts à rinclémeoce de la saison , et Ton était à la fin du mois de décembre. L'enthousiasme ne se ralentit point par Teffet de ces fléaux; il était entretenu par des moines belliqueux toujours prêts à voler au combat et dont les prières ferventes semblaient ouvrir le ciel aux victimes. L'ardeur de la foi s'était fort affaiblie en Espagne dans les hautes classes de la société. Les Pyrénées avaient ouvert un passage aux ouvrages de la philosophie et même de la Révolution^ favorisés par de nombreux essaims de contrebandiers. Mais les moines régnaient encore dans la plupart des familles peu aisées, dont ils s'étaient rendus en quelque sorte les arbitres. Ils défendaient l'Espagne comme un roi défend son trône. Les processions de la ligue étaient renouvelées avec toutes leurs bizarres métamorphoses; mais l'amour de la patrie et de glorieuses blessures leur imprimaient un noble caractère.
On improvisait avec ardeur des fortifications nouvelles. C'étaient le plus souvent des ouvrages en terre, ou dont la maçonnerie n'annonçait qu'un art assez grossier; mais des soldats novices se trouvent plus intrépides derrière un retranchement quel qu'il soit. Les couvents s'élevaient comme autant de citadelles. Les
bombes et les boulets dont ils étaient criblés ^ et les statues des saints mutilés et couchés à terre irritaient la fureur dévote du peuple et des soldats. Les deux sentiments qui fournissent le plus de prodiges à Thistoire y la religion et Tamour de la patrie y se trouvaient ainsi exaltés Fun par Tautre. Pour la première «fois le peuple espagnol , depuis Tabolition de ses Certes , prononçait avec emphase le mot de liberté. C'était une conquête que la junte de Séville entreprenait avec plus d'ardeur que de discernement, dans Tabsence du roi prisonnier dont elle défendait la cause* Les Âragonaisi sous Philippe II, avaient été les derniers défenseurs de la liberté des Certes , et avaient fait plus d'un effort infructueux pour la ressaisir. L'Espagne ne compte point de peuple aussi fier, aussi robuste, aussi imposant par ses formes. La noblesse n'y offre point le caractère de dégénération qu'on remarque dans les deux Castilles. Palafox, dans ses proclamations ainsi que dans ses lettres aux généraux français, traite les Aragonais comme des fils de la liberté , et leurs ennemis comme des satellites du despotisme. Nul outrage n'excitait plus la colère de nos guerriers, car les plus anciens et les plus illustres portaient encore la République dans leur cœur.
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Trois maréchaux de l'Empire, Moncey, Lannes el Mortier, prirent part à ce siège , ou do moins à Tinvestissement de la ville. Lannes (car mon histoire est forcée ici de rétrograder à des événements antérieurs aux derniers exploits et à la mort du héros tué à Esling), Lannes exerça le commandement suprême , et justifia un choix si glorieux par un rare mélange de vigueur, de , prudence et d'audace. Les assiégés recouraient à un mode de résistance qui paraissait aboli depuis l'invention de la poudre. Le siège de Lyon en avait seul offert un faible indice en 4793. Il fallait leur opposer un genre d'attaque non pas nouveau, mais d'une ténacité toute nouvelle. Jamais les Français n'eurent une telle occasion de signaler la vertu militaire qui leur manque le plus , la patience. Â peine avait-on pris un faubourg qu'il fallait le reprendre ; il en était à peu près ainsi de chacun des couvents devenus la principale défense de Sàrragosse. On les criblait de bombes, sde boulets et d'obus ; on les attaquait par la sape et la mine, et quelquefois par l'incendie. A peine s'y était-on logé, que les assiégeants y devenaient assiégés à leur tour. On se battait au haut des clochers ; on se battait dans tes caves : les mineurs et les contremineurs se livraient de terribles chocs
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dans de yastes souterrains. Tandis qn'on faisait la difficile conquête du couvent des Trinitaires, on voyait reprendre parTennemi celui des Augustins ou celui de Sainte-Monique et de la Sainte-Eucharistie. Maîtres enfin de ces couvents si nombreux^ si forts et si vaillamment défendus^ les Français eurent encore un nouveau genre de siège à commencer : c'était celui des maisons et de ce qu'on appela îles de maisons, car elles se trouvaient défendues par les décombres de celles qui avaient été renversées. Il fallut user ici d'une prudence extrême , car Palafox fit expier cruellement aux Français quelques actes d'imprévoyance. Une seule journée , une seule sortie leur causa une perte d'un millier d'hommes , et ils se virent forcés d'abandonner ce qui leur avait coûté cinq ou six jours à conquérir. Cependant ils réparaient leurs pertes par des. renforts qui leur étaient envoyés fidèlement. Le sort de cette guerre semblait tenir à celui d'une seule ville non fortifiée. Deux frères de Palafox firent de vains efforts pour pénétrer jusqu'à lui. C'était tantôt Honcey, et tantôt Mortier et Suchet qui repoussaient les secours qu'imploraient les assiégés. Leur constance n'était point vaincue après vingt-deux jours où ils eurent à soutenir le siège
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de maison en maison ; mais Tépidémie exerçait» dans la cité valeureuse» de plus cruels ravages que les boulets» les bombes et les obus. Cinquante-sept mille défenseurs de Sarragosse , y compris les habitants» avaient déjà succombé» et TAragon avait perdu l'élite de sa population belliqueuse , quand Palafox tomba malade et fut obligé de résigner son autorité à une junte. Les magistrats qui la composaient crurent enfin devoir céder à tant de calamités ; mais il leur fallut s'envelopper de mystère pour pouvoir pénétrer jusqu'au camp des Français» et leur porter des paroles de soumission. La multitude » les moines et plusieurs nobles capitaines voulaient mourir jusqu'au dernier en perçant le dernier de leurs ennemis. Quand la capitulation fut signée » les mêmes magistrats n'osèrent rentrer dans la ville» et furent obligés de rester dans le camp français. Jamais entrée victorieuse ne fut plus lugubre que celle des Français dans cette ville dépeuplée de héros» mais où des squelettes décharnés faisaient encore lire dans leurs regards une haine indomptable. Cependant vainqueurs et vaincus devaient se porter une estime et une admiration réciproques. Une tempête de murmures répondit dans la ville au chant du Te Deum que firent enton-
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ner les maréchaux Lannes et Mortier ; dans la cathédrale. Douze mille guerriers ou habitants armés furent faits prisonniers. Palafox^ malade, partagea leur sort. 11 manqua à la gloire de Napoléon d'avoir su honorer un homme qui avait révélé à sa patrie opprimée un tel genre de résistance. Dans cet Elysée, où l'antique mythologie plaçait les illustres guerriers : les Léonidas, les Thémistocle^ les Camille et les Annibal , eussent reçu Palafox comme un de leurs frères; Napoléon n'en parla jamais qu'en des termes fort durs, qui voulaient approcher du dédain.
C'est à l'arme du génie qu'est dû le plus grand honneur de la prise de Sarragosse. Nombre d'officiers supérieurs y périrent; le général Haxo et le colonel, depuis général Rogniat, s'y distinguèrent entre tous. Mêmes éloges sont dus aux généraux Dessoles et Gazan.
Après l'héroïque défense de Sarragosse, la guerre de la Péninsule tombe pour quelque temps dans une confusion faite pour étourdir les plus intrépides lecteurs d'événements militaires. Cette relation devient surtout insupportable lorsqu'elle est entremêlée au récit des grandes campagnes de Napoléon dans l'Allemagne, la Pologne et la Russie. Dans celles-ci , on se sent à la fois éclairé et entraîné par la
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vigueur d'impulsion que le conquérant donne à son armée et par robéissance intelligente et intrépide de tous ses généraux. Des batailles ^ dont le plan est si fortement arrêté , ne peuvent qu amener des résultats grandioses faits pour captiver l'imagination; on croit lire de belles pages écrites par Hérodote^ Tite Live, Plutarque ou rhistorien de Charles XIL C'est tantôt Alexandre^ tantôt Annibal et tantôt l'infortuné héros de la Suède qui vous apparaît. Tout se complique dans la guerre de la Péninsule y point d'unité 9 point de force centrale ni dans Tattarque, ni dans la résistance. Napoléon esta trois ou quatre cents lieues du théâtre de l'action; il s'obstine à une guerre qui l'ennuie , le tracasse et ne lui paraît plus bonne que pour ses lieutenants ; ses ordres arrivent tard , et quelquefois après l'événement qu'il a voulu conduire. Sa confiance paraît errer au hasard. Son amitié fraternelle pour Joseph , sentiment qu'il éprouve avec constance, et même avec tendresse , le porterait à lui décerner le commandement suprême de ses armées; mais il est forcé de reconnaître que ce frère n'a ni connaissance, ni qualité militaires. Il espère y suppléer en lui donnant pour tuteur Jourdan, ce vainqueur de Fleurus dont il a lui-même fait vieillir la
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gloire 9 en ne l'employant dans aueune de ses campagnes. Des généraux dont la renommée a maintenant plus d'éclat et n'a point été obscurcie p£fr de cruels revers^ ne se soumettent qu à regret à Tautorité de ce vétéran. De plus, ils n'aiment pas à se subordonner les uns aux autres. Us brûlent toujours pour la gloire de leur patrie 9 mais ils n'ont pas en moindre souci leur gloire personnelle. Soult et Ney s'approcbent de trop près pour n^étre pas accessibles à une rivalité inquiète , qui peut prendre quelque teinte de jalousie. Victor^ duc do Bellune , brûle à la fois de les atteindre et de les surpa^ ser; Soult est celui qui réunit le plus grand ensemble de forces , et vers lequel la confiance semble le plus pencher. Ses rivaux laccusent d'orgueil et d'ambition. Un ennemi trop habile, le duc de Wellington, soupçonne ou connaît cette mésintelligence; et nous verrons tout à l'heure comment il sut la fomenter^ soit par lui-même, soit par ses agents*
Portons maintenant nos regards sur les chefs de la Péninsule. Même défaut de concert; la généreuse Espagne semblait mériter un chef tel que fut Washington pour l'Amérique insurgée. Le ciel, qui voulait soumettre ce peuple à une plus longue et plus laborieuse épreuve , lui re*
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fusa le bienfait d'un général doué pour les combats d'une longanimité aussi savante, et d'un arbitre aussi respecté dans les guerres civiles qui suivirent de trop près le triomphe* Castanos avait trop faiblement soutenu la gloire du combat de Baylen , et même on lui en refusait la part principale. Palafox était prisonnier ; la junte de Séville possédait de brillants orateurs , tels qu'Arguellès et Martinez de la Rosa ; mais ce n'étaient point des hommes de guerre. Quant aux chefs des guérillas , quoiqu'ils rendissent d'importants services à la cause commune, ils appelaient peu de considération par un genre de guerre qui a toujours de l'affinité avec le brigandage; car on y vit aux dépens de l'ami, comme à ceux de l'ennemi même. Les guerres d'invasion appellent trop ce genre de fléau propre à nous ramener à l'état de barbarie, et c'est une raison de plus , pour la philosophie, de maudire les conquêtes. Plusieurs de ces chefs de guérillas méritaient de trop graves reproches par une férocité insupportable à de nobles âmes. Rien ne ressemble plus aux arrêtés des plus sanguinaires proconsuls de la Convention, que ceux de Mina, le plus renommé de tous ces chefs. Un autre s'était fait connaître sous le titre de l'Implacable. Le curé Mérino
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n'était guère moins inflexible. Cependant ces guérillas valaient mieux y pour le secours de FEspagne, que des armées régulières qui, en rase campagne , se ressentaient trop des habitudes africaines, et se faisaient trop peu le scrupule de fuir, dans Tespoir, assez incertain, de se rallier. Une bataille ayait-elle été perdue parles Espagnols? Tarmée s'éparpillait en un nombre infini de guérillas qui venaient tomber comme des Cosaques sur les vainqueurs, les harcelaient par des escarmouches, savaient souvent surprendre leurs bagages , et les massacraient s'ils parvenaient à les envelopper dans quelque embuscade. Voilà ce qui rendait peu décisives des victoires qui , remportées sur tout autre peuple, auraient eu pour résultat la possession de vastes provinces ou d'un royaume. D'un autre côté, un mode de résistance tellement irrégulier semblait devoir éterniser la guerre, et lui donnait un caractère plus sauvage. Un grand principe de désunion et de faiblesse existait dans le caractère des trois peuples qui nous combattaient dans la Péninsule. La haine héréditaire qui régnait entre les Espagnols et les Portugais s'était amortie , sans doute , dans l'intérêt de la cause commune; mais elle se refusait à un concours aussi actif que l'eût de-
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mandé Turgence du péril. Quant aux Anglais ^ ils étaient frappés , pour ces deux peuples dévots , du stigmate de l'hérésie. Cependant leurs guinées attiédissaient ce scrupule , puis le caractère ferme et mesuré du duc de Wellington , sa tactique habile, et les succès qui relevaient, sur le continent, l'honneur des armes d'Angleterre, lui valurent par degrés un ascendant suprême , d'où résulta le salut de la Péninsule. Je me trompe, il faut lui assigner une cause première , la fatale campagne de Moscou.
L'armée française, après avoir soumis cette terrible ville de Sarragosse , entreprit le siège de Gironne, dont la garnison lui opposa une vive et longue résistance. La valeur espagnole était dans tout son lustre tant qu'il s'agissait de se défendre dans une forteresse. Celle de Gironne n'était que du second ordre. Le siège de cette place, quoique conduit avec vigueur et habileté, fut meurtrier; mais elle capitula, ainsi que le fort de Rozas et quelques autres. Comme on croyait n'avoir plus rien de grave à redouter de la JCatalogne et de l' Aragon , on brûlait de se porter sur l'Andalousie , pour y venger l'affront et le désastre de Baylen et s'emparer enfin de Cadix, ce qui eût paru décider la soumission de toutes les Espagnes.
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Cependant rien n'était moins assuré que la position de notre armée dans la Catalogne et l'Aragon. Dans la première de ces provinces i chaque bicoque devenait une forteresse et demandait un siège* Les Espagnols trouvaient dans ce mode de guerre le plus sûr exercice des vertus militaires qui leur étaient propres , c'est-à-^ire la sobriété et la patience , Tune et Tautre portées jusqu'à Thérolsme. La plus vieille muraille leur tenait souvent lieu d'un ouvrage fortifié par Cohom ou Yauban. Les miraculeuses victoires de Bonaparte en Italie et en Prusse avaient rendu les sièges rares et courts. Mantoue, presque seule, avait fourni une grande épreuve à sa constance et à son génie* Il se forma dans notre armée d'Espagne un homme qui excella dans ce genre de guerre et dans l'administration des pays conquis; c'était le maréchal Suchet. Mais l'histoire peut difficilement le suivre dans le détail compliqué de ces entreprises partielles.
La frontière du Portugal présentait encore des difficultés plus sérieuses : c'était l'entreprise qu'avait commencée Napoléon , lorsqu'il en fut détourné par les armements de l'Autriche. Ne pouvant plus la conduire par lui-même f il Tavait confiée à trois généraux éprouvés : Soult ,
Ney et Victor. Chacun d'eux devait partir d'un point différent , pour se réunir sous les murs de Lisbonne. Soult s'ébranla le premier de la Corogne et renversa tout obstacle en se portant sur l'importante ville d'Oporto. C'était de Talavera de la Reyna que Ney devait le seconder, ainsi que Victor, en débouchant par Salamanque. Ni l'un ni l'autre ne mit la même diligence ou ne rencontra la même facilité. D'ailleurs un tel plan était d'une exécution bien difficile , car ces trois corps devaient agir à de trop grandes distances ; un échec éprouvé par l'un d'eux ruinait l'espoir des autres, et devait le compromettre dans ses plus brillants succès*
Ici se place une intrigue qui offre un épisode plus bizarre qu'important dans l'histoire de la guerre de la Péninsule. Notre armée d'Espagne souffrait de se voir délaissée, ou du moins froidement récompensée, tandis que toutes les faveurs pleuvaient sur les troupes que Napoléon commandait en personne. Quelques officiers, d'un esprit intrigant et brouillon, s'agitaient pour faire entrer leurs généraux dans leurs mécontentements. L'un d'eux, qui se nommait d'Argenton, conçut la folle idée de faire offrir la couronne de Portugal au maréchal Soult par les Portugais eux-mêmes, ainsi que les nobles suédois avaient
disposé de celle des Gustave en faveur de Bernadotte. ce Des généraux, riches d'exploits etdeconquêtes, disait d'Argenton, devaient-ils se laisser sacrifiera une famille totalement inconnue dans les camps, à ces frères de TEmpereur, Joseph, Louis el Jérôme, qui, dans Tordre civil, n'ont encore qu'un itaérite très-vulgaire, et l'un d'eux , Jérôme, nul mérite? La France doit-elle épui-* ser ses trésors et sa population , et l'armée , les dernières gouttes de son sang, pour placer des couronnes sur la tète de ces personnages? Cette concentration de puissance est un juste sujet d'alarmes pour l'Europe ; elle s'eCTrayerait moins de voir ces couronnes distribuées par le choix des peuples à des chefs valeureux, qui répondraient de leur indépendance et qui pourraient difficilement n'obéir qu'aune même politique, qu'à un même intérêt. On pourrait ainsi faire un partage de la Péninsule, et l'Angleterre y souscrirait si elle y trouvait non-seulement sécurité , mais accroissement pour sa puissance maritime. »
Un tel plan fourmille d^absurdités. C'était renouveler la sanglante anarchie des successeurs d'Alexandre , et cela lorsque notre Alexandre vivait et étendait au loin ses triomphes. Il s'agissait d'y faire consentir d'abord le maréchal
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aussi passionnée 9 ne put pourtant préserver TouVrage d'être livré au pilon. A peine avait-il paru , que tous les exemplaires en furent saisis. Le motif de cette rigueur vandale fut une page éloquente où M"^ de Staël avait tracé le portrait d'Attila. Il aurait fallu tout Taveuglement de la haine pour assimiler à ce conquérant féroce notre héros législateur. D'un autre côté, c'était montrer une déplorable défiance que de vouloir prêter une telle intention à une femme d'un esprit aussi éminent. Ce ne fut point à cette brutale injustice que le livre de la littérature allemande dut un succès qui ne peut périr avec les circonstances. Par un rare privilège, le goût de M"* de Staël s'était perfectionné à l'étranger et même chez les Allemands. Son style, sans cesser d'être élevé, avait acquis plus de souplesse, et reproduisait mieux les grâces piquan^ tes de sa conversation. En peignant les Allemands, elle avait rendu cette nation, alors subjuguée /plus fière d'elle-même, plus confiante dans son avenir, plus ardente à recouvrer son indépendance avec une gloire et peut-être avec une liberté nouvelles.
Ce fut ainsi qu'elle contribua au mouvement belliqueux et patriotique dont je viens d'esquisser le tableau.^ Elle y prit une part plus directe
dans ses entretiens avec les publicistes et les auteurs les plus distingués de rAUemagne. Leur langage, quelque irrité qu'il fût, paraissait froid auprès de ses philippiques contre le gouvernement absolu et Tesprit de conquête. Comme missionnaire de la liberté , elle avait le don des langues, du moins elle possédait celles qui avaient une littérature, et se pénétrait de leur génie. Elle devenait Allemande avec les Allemands, Italienne avec les Italiens, et surtout Anglaise avec les Anglais.
En arrivant à Stockolm, battue par tant de tempêtes, éprouvée, mais non domptée par tant de fatigues, elle goûtait la consolation intime de retrouver un Français, presque un ami, du moins un homme qui avait eu avec elle le rapport dangereux de diriger mystérieusement une opposition. Bernadotte pouvait lui paraître un digne objet de son enthousiasme, un digne instrument de ses espérances politiques. Son républicanisme était un peu vague , comme celui de la plupart des militaires. Son titre de prince royal de Suède n'avait pas dû le fortifier ; mais il faisait sa retraite sur le régime représentatif, dénoûment probable même des plus anciennes monarchies. Il avait^e Télégance dans sa taille élevée, et beaucoup de finesse et
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âepénéti*ation dans sa figure toartiale et pleine de feu. Né près du berceau de Henri IV, il reprodui* Èàit, dans sa vivacité gaacionne, quelqued-uneâ dés manières de ce héros. Enfin, auprès des sol^ dats, il était populaire avec dignité. C'était pai^ la glolte militaire que la liberté avait péri en France; ne poUvait-dU pas se serViï* du même moyen pour la faire renaître? A défaut de Moreau, ne pourrait-on se servir du général Bernadotte pour un tel obj^t? Sans doute il n'était point alors celui des généraux dont la gloire fût là plus retentissante. Ce n*étalt point une objection pour M°** de Staël. On aurait moins à craindre qu'il n'entrât dans les voies de Napoléon : son ambition trouverait dés contradicteurs plus redoutables.
Sans préciser l'époque où cette combinaison encore vagué prit quelque consistance, sans examiner si elle ne fut formée qu'après la mort du général Moreau , je dirai qu'elle fut pendant plusieurs mois le rêve ou le système favori de M"* de Staèl , et qu'elle lui gagna bientôt un partisan dont la plumé habile pouvait en pré-^ parer le succès : c'était Benjamin Constant. Il avait Voulu partager l'exil de cette dame, pour laquelle il éprouvait ou affectait un dévouement absolu. Ses ressentiments contre Napo-
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léon, qui l*avait alrbitrairement éliminé da Tribunat avec plusieurB de eeB doUègued, éga^ lait^ sinon en yéhémence, du moind en amer*^ tume^ ceux de M"' de Staël elle-même. Libre enfin de donner jour à ses opinions par sa re-^ traite en Allemagne ^ il préparait tin écrit fort btipérieur, par la noble fermeté du fttyle, là finesse et la profondeur des vues, à ceul qui ne doivent leur succès qu'à la passion du moment. 11 s'efforçait d'y démontrer que, cbei Napoléon, l'esprit de conquête était une conséquence forcée de son usurpation. On croit que cet écrit fut modifié plus d'une fois; ce qu'il y a de certain, c'est que le prince royal de Suède y fut désigné comme le monarque qui pouvait le mieux faire refleurir parmi nous la liberté soiis l'ombrage du gouvernement représentatif. On éviterait ainsi le danger le plus redouté de l'armée et de là nation, celui de rappeler une famille et surtout une cour, une noblesse, un clergé, imbus des sentiments les plus hostiles contre la Révolution , et qui seraient considérés comme des instruments dans la main des étrangers. Mais l'intrigue formée à Stockholm se briserait contre le même écueil , du moment où Moreau et Bernadette utiiràiebt leurs armes aux armes étrangères. Ils perdaieht tous leurs
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titres à la conûance de la nation. Gomment au-* rait-elle pu préférer pour ses ehefs suprêmes , ceux qui auraient contribué à rabaissement de la France; aux généraux qui, après Tavoir en^ richie de tant de conquêtes , compromise par l'ambition d'un seul homme , auraient disputé chaque pouce de son territoire à ses ennemis? Est-ce que ceux-ci auraient jamais plié sous les lois de leurs anciens compagnons, devenus les soldats de Tempereur Alexandre?
Ce jeune souverain voyait s'ouvrir devant lui upe carrière qiii exaltait vivement son âme. La fortune lui avait réservé l'avantage d'entrer en concurrence de gloire avec le plus grand homme des temps modernes. Tout à l'heure il avait brigué son amitié et l'avait achetée par d'insignes complaisances. Maintenant , tout lui présentait l'espoir de devenir son vainqueur ^ et peut-être l'arbitre de son sort. Non-seulement, tous les cabinets, mais encore toutes. les armées de l'Europe, toutes les sociétés conjurées contre Napoléon, se rangeaient volontairement sous les lois de leur plus puissant vengeur. On pré* sentait, comme le signal de la délivrance universelle , cet incendie de Moscou qui avait dû coûter tant de scrupules et tant de gémissements à son cœur. Les poètes allemands le comparaient
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au phénix y qui renaît plus jeune , plus beau, plus triomphant, des cendres de son bûcher. Une sérénité gracieuse brillait dans ses paroles non moins que sur ses traits; son affabilité empreinte de modestie relevait tous ces rois, tous ces princes qu'avait courbés Torgueil de Napoléon. Il n'en reproduisait ni le génie guerrier ni les vastes combinaisons; mais il se proposait d'être, comme lui, infatigable dans ses courses, dans ses périls, dans le travail du cabinet. Ses audiences étaient des jours de fête pour tous ceux qu'il y admettait. 11 écoutait les vieux généraux comme un disciple, traitait avec les princes sur un pied d'égalité , se jouait de l'étiquette, tandis que Napoléon, penché vers son déclin, en ressuscitait les observances les plus strictes et souvent les plus puériles. Les camps semblaient sa patrie naturelle, tant il y portait d'enjouement et d'ardeur. Ce qiii paraissait merveilleux, c'est que celui de tous les souverains du monde dont le despotisme était le mieux cimenté par la foi et l'adoration du peuple, parlait avec grâce et même quelquefois avec une touchante effusion le langage de la liberté. C'était chez lui un souvenir des leçons de l'un de ses instituteurs , le colonel Laharpe , et des lectures fréquentes de nos auteurs du VI 6
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xviii^ siècle. Le despotisme lui avait apparu daDs toute sa laideur sous les traits menaçaots de son père Paul V\ D'un autre côté , il devait ses qualités les plus aimables aux inspirations de l'impératrice sa mère^ cette princesse allemande que la France avait saluée^ célébrée comme une Française, lorsqu'elle avait paru à Versailles sous le nom de la comtesse du Nord. On oubliait ^ près d'elle , qu'on était à la cour d'un despote. Où règne la grâce ^ on croit toujours sentir un parfum de liberté. Sous les auspices d'une telle mère, Alexandre, malgré un sinistre avènement, avait donné toute son âme à des actes de bienfaisance. Son vœu per* manent était l'affranchissement des serfs de son empire, entreprise difficile même pour un despote , dans un pays où les nobles comptent leurs richesses par troupeaux d'esclaves. L'empereur Alexandre tenait, d'ailleurs, du génie des Russes, peuple essentiellement imitateur, et qui paraît s'approprier tout ce qu'il sait reproduire. Enfin il aimait la gloire et une popularité noble. Voilà pourquoi il s*cmpara, avec un rii attrait et un succès remarquable, du rôle d'un restaurateur des libertés, foulées aux pieds par Napoléon. On reconnaissait plutôt en lui les traces d'un bon naturel et d'un esprit flexible
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que les combioaisons artificieuses et gênées de la politique* Le peuple allemand fut ébloui; les Polonais eux-mêmes se sentirent quelque temps attiédis dans leur haine contre leurs anciens oppresseurs. Cest à cette conduite qu'il faut attribuer les rapides succès delà confédération, alors même que le génie de Napoléon se reproduisait par toutes les merveilles d'audace, de combinaisons neuves et d'une exécution soudaine comme la foudre, qui avaient signalé le général Bonaparte.
Quels que fussent les griefs de la Suède con* tre l'empereur Alexandre, il ne lui en coûta qu'un faible effort pour faire entrer dans la ligue ce peuple belliqueux gouverné par un guerrier habile qui ne' craignait pas de se déclarer rival de Napoléon. 11 ne parla point, il est vrai , de lui restituer la Finlande; mais il le délivrait du blocus continental , qui était pour lui comme le signe d'une servitude aussi onéreuse qu'humiliante; puis il offrit une indemnité au prince royal, en l'invitant à prendre possession delaNorwége, soumise aux lois du Danemark. Tous les fléaux retombaient sur cet État, obstiné à une neutralité dangereuse, et qu'il avait défendue avec un noble et malheureux courage. A I4 perte de sa marine, il allait ajou-
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ter celle de la Norwége. Bernadotte était vivement stimulé par la gloire de relever Téclat des armes suédoises. Les griefs de sa nouvelle patrie, de celle qui Tavait appelé sur un trône , amortissaient pour lui le remords de tourner ses armes contre sa première patrie.
L'Italie elle-même fermentait d'un impatient désir d'indépendance. Les peuples étaient mortellement fatigués des républiques satellites que leur avait données le Directoire, et des rois satellites que leur avait imposés Napoléon. On juge combien l'ancienne capitale du monde, qui l'était encore du monde catholique , devait être irritée de n'être plus que le chef-lieu d'un département français et la seconde des trois bonnes villes de Tempereur Napoléon. Elle gémissait profondément de la captivité du saint pontife qui avait rendu la paix à TÉglise. Était-ce là le prix de tant de sacrifices dont sa conscience même avait eu à gémir? La Toscane regrettait un gouvernement paternel et presque libéral à force de condescendances, dont le sage Léopold avait légué l'exemple à des successeurs fidèles à l'imiter. Ce n'était pas sans un sentiment d'orgueil et de patriotisme que les divers peuples d'Italie avaient vu les éloges donnés par l'Empereur au courage, à l'habileté, à la constance
que les soldats de leur nation avaient montrés dans les guerres d'Espagne, d'Allemagne et de Russie. Cette renaissance du courage guerrier semblait leur promettre un réveil de la gloire et de la puissance de leurs aïeux. Tandis qu'en Allemagne on nourrissait un vague espoir de recouvrer l'unité germanique , au delà des Alpes on soupirait pour l'unité italique, plus difficile encore à reconstruire. Ces peuples avaient aussi leurs sociétés secrètes , dont l'importance et le but politique étaient déguisés sous le nom ignoble de carbonari (charbonniers). Des cardinaux, des évèques, des magistrats même, employés par Napoléon, y entraient concurremment avec une foule de nobles ruinés, de jeunes étudiants et d'aventuriers qui soupiraient après un rôle politique et militaire. Les serments s'y prêtaient avec un appareil sombre et terrible, futile épreuve d'un béroïsme fanfaron! Bientôt j'aurai à désigner un roi , et un roi souverainement guerrier, qui entra dans ces sociétés secrètes avec l'ambition de devenir le résurrecteur de Tunité italique. Ce roi, c'était le beau-frère de Napoléon, c'était ce Murât dont l'héroïsme paraissait faire renaître celui des temps fabuleux. Mais il couvait encore ses profonds ressentiments contre Napoléon , qui avait avili son ca-
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ra4;tère dans un bulletin, et lui avait adressédes reproches voisins de Toutrage.
Je viens de décrire les éléments de la ligue formidable qui se forme contre Napoléon , et je n'ai point encore parlé de son moteur principal, ou du moins de son moteur apparent, le gouvernement britannique. La vérité est que, dans ce mouvement spontané, l'influence de l'Angleterre se faisait plus sentir aux souverains qu'à leurs . peuples. Rien déplus froid et de plus éphémère que des fureurs soldées. Celles-ci provenaient d'un patriotisme indigène. L'Angleterre n'avait plus qu'à soutenir ce mouvement par la voix d'émissaires faiblement considérés. Sesguinées roulaient dans les cours et dans les cabinets; mais elles ne soldaient pas ces réunions ardentes de jeunes enthousiastes, ces écrits pleins de la sève teutonique, et encore moins ceux où la haine s'exprimait en tonnantes hy* perboles.
La politique de Pitt avait survécu à ce puissant homme d'État, et même elle n'avait obtenu ses plus grands succès que depuis sa mort. Au- •ciindeses successeurs n'avail hérité ni de ses vastes combinaisons ni de son éloquence, mais il semblait encore les inspirer et les protéger du fond de sa tombe de Westminster. A quoi du-
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rent-ils la force de soutenir laccablant fardeau qui pesait alors sur rAngleterre? aux deux énormes fautes qu'avait commises Napoléon par Finvasion de TEspagne et de la Russie , et surtout à ce système impraticable du blocus continental, instrument d'oppression pour tous les peuples qui en subiraient les entraves^ de ruine et de servitude pour tous ceux qui voudraient s'y soustraire. Un tel système devait amener la réunion de tous les Anglais en un seul parti. Tous étaient atteints dans leur orgueil national, dans une domination qui comprenait presque la cinquième partie du genre bumain^ dans leurs ricbesses ou dans les moyens les plus bornés de leur existence y dans leur industrie» leur agriculture, et enfin dans leur liberté d'bommes. Aussi toutes les lois proposées pour la défense commune y toutes les dépenses^ tous les sacrifices, tous les secours accordés aux nations et aux cabinets qui secouraient de telles entraves, étaient-ils votés comme d'une seule voix. Une telle harmonie d'intentions et de résistance donnait à ce peuple une force d'unité telle, que le législateur le plus absolu et le plus doué de génie n'aurait pu la produire. Les tories donnaient ainsi une garantie à la plus superbe existence dont des aristocrates aient encore joui sur
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la terre. Les whigs, de leur côté^ et tous les esprits animés de libéralisme, avec plus ou moins de sincérité et de profondeur, se réjouissaient de voir des nations telles que TEspagne, le Portugal, et plusieurs peuples allemands, sortir d'un long sommeil pour briser les fers de l'étranger et relâcher en même temps leurs chaînes domestiques.
Lord Persival ne fut que le chef insignifiant et passager du cabinet britannique. Ses talents n'avaient eu encore que de rares occasions de se produire sur la scène parlementaire , lorsqu'il tomba sous les coups d'un assassin qu'animait contre lui une vengeance atroce. Deux disciples de Pitt, lord Castelreagh et M. Cunning, unis par des opinions communes, devinrent, dans les progrès de leur rivalité, des ennemis irréconciliables, et donnèrent le spectacle affligeant d'un duel entre dQux dépositaires de l'autorité publique. Le premier y fut blessé légèrement, mais il resta maître du terrain politique, concurremment avec un ministre d'un caractère moins aigre et d'un esprit plus souple, lord Liverpool.
Le véritable homme de l'Angleterre, le représentant de sa gloire au dehors, était le duc de Wellington. L'orgueil britannique, froissé
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dans la guerre de la Révolution par les défaites du duc d'Yorck, s'exaltait par les succès qu'obtenait en Espagne cet habile général. Les Anglais bénissaient le ciel de leur avoir accordé, pour résister à Napoléon, trois hommes tels que Pitt, Nelson et Wellington. Les exploits de ce dernier n'offraient pas l'éclat merveilleux de ceux d'Aboukir et de Trafalgar ; mais le nouveau Fabius avait montré plus de vigueur que son modèle. Par un soin continuel , il arrivait progressivement à des résultats dont l'importance paraissait plus consolidée que ceux de deux ou trois victoires éclatantes.
Pendant que l'esprit public bouillonnait ainsi contre nous sur tous les points de l'Europe, quelle était notre situation? Morne tableau dont je voudrais détourner la vue , mais dans lequel il faut chercher l'explication des événements ultérieurs qui allaient donner à la France une face nouvelle plus humble au dehors, plus fière et plus sage au dedans. Au sortir de la campagne de Russie, et bien plus encore après le triste résultat de celle qui allait s'ouvrir, nous éprouvions ce marasme, cette torpeur qui s'empare de toute la nature, à l'approche des grandes tempêtes et des tremblements de terre. Les craintes n'osaient s'exhaler publiquement.
lu HISTOIRE DB L'EMPIRE.
et| restant confidentielles, elles n'en étaient que plus poignantes. L'air de la liberté manquait à nos poitrines. Après tant de violences et de déceptions cruelles, après tant de malheurs et de Tictoires, jugez combien la perspective d'une invasion subie à notre tour froissait notre orgueil et tous les sentiments généreux qui vivaient au fond de nos cœurs. A liions- nous passer des chaînes d'un monarque absolu , mais digne de notre admiration , et pendant plusieurs années digne d'une profonde reconnaissance, aux fers de despotes étrangers ou domestiques, que leurs longues humiliations rendraient plus insolents et plus altérés de vengeance? Concevez l'horreur du cercle vicieux où nous étions enfermés. Cloués au destin de Napoléon , il nous fallait tomber ou renaître avec lui , tomber de toute la hauteur de sa chute, ou renaître avec l'ivresse de victoires nouvelles qui rendraient éternel pour nous l'enfer des batailles. N'annonçait-il pas l'intention de ne rien céder, ou de céder beaucoup moins que ne l'exigeait langueur de sa situation? « Déchoir, disait-il, c'est abdiquer, ji il ne séparait pas le salut de la France de la conservation et même de la prééminence de son trône* Sous ce point de vue, il était pour nous un négociateur fatal. Mais, d'un autre côté.
n'était-il pas, comme guerrier^ Thomme plus que jamais nécessaire? L'ombrageuse Ilome^ daosdes périls moins extrêmes , avait recours à Tautorité d'un dictateur. Ici, le dictateur était un général qu'on aurait rappelé du fond rnènie de l'Egypte pour tenir tète à l'Europe conjurée; c'était celui à qui le ciel et son génie avaieût procuré le plus grand nombre de victoires éclatantes, toujours adoré d'une armée dont il semblait lecréateur, et, ce qu'il y avait de plus étonnant , adoré même après un désastre qu'on ne pouvait imputer qu'à la frénésie de son ambition. Ne vous étonnez donc pas si le silence n'était pas encore rompu : ce n'était plus celui de la servitude 9 c'était celui qu'imposaient la réflexion et lamour même de la patrie. « Sauve la France, sauve-lui ses limites naturelles entre les Alpes et les Pyrénées , entre le Rhin et l'Océan. » Tel était le cri que la tribune et la pressa auraient fait sortir de toutes les bouches , de toutes les plumes, si elles eussent été libres; mais il aurait cru y voir une offense et même une trahison.
Dn nuage sombre planait sur cette cour, tout à l'heure si brillante de luxe, si enivrée de gloire. Napoléon se cramponnait aux derniers vestiges de sa grandeur impériale, comme s'il
eût craint d'en être séparé bientôt. Il voulait toujours montrer le monarque^ lorsqu'on ne cherchait en lui que le grand homme. Cette affectation à saluer toujours son archi-chancelier Cambacérès du titre de mon cousin , et à conserver mille autres fictions d'une étiquette surannée ; rappelait en lui non-seulement le roi parvenu , mais le roi prêt à déchoir.
Les dames se montraient peu à cette cour^ dont elles avaient fait Tornement. Un grand nombre portaient des habits de deuil qui eussent paru un reproche à Tauteur de tant de calamités pour les familles. D'autres tremblaient pour leurs jeunes fils , menacés prochainement du sort de leurs aînés. Napoléon ne voulait pas voir qu'un cri terrible s'élevait contre lui, c'était celui des mères. Il ne retentissait point à ses oreilles; mais il était répété jusque dans les maisons somptueuses , jusque dans ces hôtels où tout brillait de sa munificence. Il s'exhalait plus librement dans les maisons du pauvre , de l'artisan et du laboureur. Quand une mère considérait un ou plusieurs de ses fils privés d'un bras ou d'une jambe, et assis tristement dans une chaumière dont ils ne pouvaient plus soulager la misère par leurs travaux; quand elle voyait, à côté d'eux ^ ses jeunes filles pleurant leurs
fiancés ; ou n'espérant plus d'époux, et les plus jeunes de ses fils, que la conscription allait atteindre même avant le terme, parce qu'ils avaient dix-huit ou dix-neuf ans , elle poussait des cris de douleur que le père lui-même ne pouvait étouffer dans son ardeur martiale; elle ressemblait à la mère des Machabées disputant son dernier fils aux tortures du martyre.
L'opinion légitimiste faisait quelques progrès jusque dans cette cour où Napoléon avait appelé avec une prédilection vaniteuse nombre d'hommes et de dames tenant à Tancienne noblesse. Ce n'était pas que leur fidélité fût ébranlée par le malheur : plusieurs d'entre eux l'ont manifestée plus ou moins ouvertement, même après sa chute; mais ils étaient forcés d'agiter entre eux la question de savoir quel serait l'état politique de la France si Napoléon était frappé dans une bataille, et leurs regards se tournaient moins vers un roi encore enfant que vers leurs anciens maîtres dont les souvenirs étaient plus chers à leur famille et à leur orgueil nobiliaire. Quant à ceux qui avaient échappé soit aux offices brillants mais insignifiants de cette cour, soit à la nouvelle conscription des gardes d'honneur, ils donnaient carrière à leurs vieux ressentiments, à des dédains affectés et même à
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des accents de haine. Le faubourg Saint-Germain , que Napoléon croyait avoir subjugué par ses avances y par des dons et par de riches restitutions de forêts patrimoniales , était comme un camp ennemi vis-à-vis de son palais* De là' pleuvait un flot perpétuel d'épigrammes, le plus souvent mal aiguisées par la pointe du calembourg. J'ai parlé prématurément dans une note d'un à-propos saisi avec une joie méchante^ dans un opéra-comique , à ces vers :
Ils sont passés ces jours de fêles , Ils sont passés et ne reviendront plus ; Et vous aviez pour faire ces conquêtes y Et vous aviez ce que vous n'avez pli».
Le lendemain du jour où l'Empereur revenait aux Tuileries , on lisait sur une affiche : Le Déserteur. Quelqu'un dit : « Le Déserteur! ah! c'est une pièce de circonstance. » Ce mot d'une injustice cruelle fut répété devant plusieurs affiches et blessa si vivement l'Empereur que la pièce ne reparut plus*
Voici un à-propos beaucoup plus ingénieux : Quelques jeunes gens s'étaient concertés pour élever un tumulte factice au spectacle. Les rôles s'étaient partagés. A la fin de la pièce, quelques-uns demandèrent tel acteur ou telle actrice. D'autres, feignant une opposition très-
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viye^ s'écrièrent : « Non, non. » Le débat simulé s'envenima et Topposition devenait plus tnmuttoeuse, lorsqu'on parti neutre se prononça et cria d'une voix tonnante : h Paix là! la paix ! la paix! » et tout le public entraîné répéta ce cri de t( la paix, la paix^ h avec un accent significatif. Ces ruses ^ plus ou moins innocentes ou spirituelles , d'une liberté qui tâche de renaître ou d'une servitude qui se console , ne doivent pas être négligées par l'historien. Sous le despotisme oriental, on a eu recours de tout temps à l'apologue. Pour nous , chez qui la vivacité de l'esprit n'exclut pas la profondeur de la réflexion, les chansons , les épigrammes" ont été, dès le xviii* siècle, les premiers éclairs d*un grand orage politique; il devait se renouveler encore. Tout ce qui dans notre théâtre, ou sérieux ou léger, protestait contre le pouvoir arbitraire, était saisi avec autant de véhémence que dans les jours qui précédèrent la Révolution.
L'horreur de l'arbitraire éclatait autant que celle de l'anarchie s était signalée avant le retour de Bonaparte. C'était là un point de convergence pour les divers mécontents. L'opposition grondait sourdement, mais elle trouvait desécho6 sur tous les points de l'horizon : les
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amis du taciturne Sieyès secondaient ceux de Talleyrand et de Fouché, qui l'un et l'autre supportaient leur disgrâce avec une résignation fort suspecte y et enfin ceux de madame de Staël. Une nécessité première se faisait sentira tous : c'était celle d'imposer une digue àun pouvoir qui, après avoir coulé quelques années comme un fleuve bienfaisant^ ne suivait plus qu'un cours torrentiel, désastreux pour l'Europe, et bientôt désastreux pour la France elle-même. Dans ces conciliabules pénétraient quelques amis secrets du prétendant (Louis XVIII). Dans une correspondance mystérieuse quelques-uns lui indiquaient la voie la plus facile, et la plus libérale pour une restauration qui pouvait être à la fois celle de la monarchie et des principes de liberté. Parmi ceux-ci figurait un homme qui devait avoir une haute et salutaire influence sur notre entrée dans le gouvernement représentatif : c'était M. Royer-Gollard , qui, éliminé du conseil des Cinq-Cents par les brutalités arbitraires du 18 fructidor, n'avait fait encore qu'une courte apparition sur la scène politique. Cet esprit méditatif avait le don de revêtir des pensées profondes d'expressions saillantes. Tous, les efforts de son talent paraissaient alors s'absorber dans la lutte pressante qu'il soutenait
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contre la doctrine nommée sensualiste de Lock et de Condillac; mais d'autres pensées travaillait fortement son espnt. Il était secondé par son ami Camille Jordan , qui, persécuté comme royaliste, devenait chaque jour un zélateur plus ardent de la liberté.
Des cercles intimes , peu nombreux , mais protégés par Thonneur et des amitiés éprou*vées au feu des révolutions, restaient ainsi les dernières écoles de la liberté, et quoique sévèrement surveillées, elles n'en étaient pas moins des écoles conquérantes. Je me souviens de l'empressement avec lequel on recherchait jusque dans des sociétés futiles , les traits les plus énergiques, lancés par les philosophes du XVIII'' siècle, contre les conquêtes. Mais on convenait qu'aucun d'eux ne s'était exprimé avec un accent aussi profond, avec une autorité aussi imposante, que deux orateurs chrétiens, Fénelon et Massillon. On ne désirait pourtant ni révolution opérée par la multitude, on en avait trop fait la sanglante épreuve, ni contre-révolution opérée par un despotisme plus cruel, plus honteux, que celui dont on portait encore les chaînes, c'est-à-dire par celui des étrangers. La fatigue était générale, les vœux pour l'avenir demeuraient vagues, irrésolus; mais les VI 6
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serviteurs les plus favorisés de TEmpereur se sentaient eux-mêmes terrassés par les reproches que Ton adressait à Fauteur de la campagne de Moscou y et dans les gémissements qui leur échappaient, on reconnaissait quelque accent improbateur. On se demandait si une expédition si calamiteuse et déjà signalée par le désastre inévitable de Charles XII, aurait pu étrç entreprise et si fatalement continuée avec Tau* torisation de deux cbambres qui eussent joui de quelque liberté. Chacun s'accusait d'une complaisance devenue trop servile. Étonnés, humiliés, nous revenions après vingt-cinq ans d'épreuves contrastantes et d'agitations con- Tulsives, au point de départ de la Révolution même. Haletants sous une zone torride, nous aspirions à une zone tempérée.
GUfiRHE D'ESPAGHE (1809-1610). 83