LIVRE XXXIII. — née
et répétés, un certain nombre de prisonniers, et beaucoup de munitions et de marchandises accumulées par les Anglais dans les ports de la Cantabrie. Napoléon lui enjoignit de repasser les montagnes pour descendre dans le royaume de Léon, où, réuni au corps de Junot, aux dragons de Lorge et Millet, il devait tenir tête aux Anglais s'ils s’avancaient sur notre droite, ou les pousser vivement s’ils se repliaient devant les troupes parties de Madrid, ou même enfin envahir le Portugal à leur suite. Ainsi, avec trois corps d’armée, plus la garde impériale et une immense cavalerie h Madrid, avec deux corps d’armée et beaucoup de cavalerie aussi sur sa droite en arrière, il était préparé h agir contre les Anglais dans toutes les directions, et pouvait les poursuivre partout où ils se retireraient. Il n’attendait que l’arrivée des maréchaux Lefebvre et Ney pour courir de Madrid à de nouvelles opérations. Du reste le temps n’avait pas cessé d’être parfaitement beau. Le mois de décembre ressemblait à un vrai printemps, soit à Madrid, soit dans les Castillcs. Nos corps exécutaient de longues marches sans éprouver aucun des inconvénients ordinaires de la saison. Napoléon, montant tous les jours h cheval autour de Madrid, où il n’entrait jamais, passait ses corps en revue, s'appliquait & les pourvoir de tout ce qu’ils avaient perdu dans les marches et les combats, s’occupait surtout d’un grand établissement militaire au Buen-Retiro, d'où il put contenir Madrid, et où il fut certain de laisser en sûreté ses malades, ses dépôts, son matériel. Toujours soigneux d’assurer sa ligne d’opérations, ce qu’il avait ordonné à Miranda, Pancorbo, Burgos, il venait de l’ordonner à Somo-Slerra, sur le plateau même où l’on avait combattu, et à Madrid, sur la hauteur du Buen-Retiro, qui fait face à cette capitale. Il avait voulu qu’on élevât des ouvrages de campagne autour de ce beau parc, qu’on y joignit un réduit fortifié vers la fabrique de porcelaine (fabrique où les rois d'Espagne faisaient imiter la porcelaine de Chine), et que dans ce réduit on ménageât une place suffisante pour renfermer les blessés de l’armée, son matériel d’artillerie et ses vivres. Il voulait de plus que cet établissement fût hérissé de canons, et que, les premiers ouvrages enlevés, il fallût une attaque régulière pour forcer le réduit.
Tandis que les choses se passaient autour de Madrid comme on vient de le voir, d'autres événements s’accomplissaient en Aragon et en Catalogne: En Aragon, depuis la bataille de Tudela, les allées et venues de nos divers corps d’armée avaient privé momentanément le maréchal Moncey des moyens d’agir efficacement contre la ville de Saragosse. Le lendemain de la bataille on avait dû envoyer des troupes à la poursuite du corps de Castaîïo*, et, à défaut de celles du maréchal Xey, qui n’étaient pas encore arrivées, on y avait envoyé les divisions Musnier et Lagrange sous le général Maurice-Mathieu. Dès lors, le général Moncey n’était resté qu’avec les divisions (irandjean et Morlot, qui ne comptaient pas plus de neuf ou
dix mille homme*. I .c maréchal Ney était survenu, il est «rai, débouchant de Soria, et offrant de concourir au siège de Saragosse a«cc Ica deux diviaiona Desaolea et Marchand. Mais, le jour même où il allait de concert avec le maréchal Moncey attaquer cette fameuse capitale de l'Aragon, et s'emparer du Monle-Torrero , l’ordre lui arriva du quartier général de poursuivre Castanos à outrance, et de revenir en le poursuivant sur Madrid. Si Napoléon, à la distance où il était de l'Aragon, avait pu savoir ce qui s'y passait, il aurait laissé au maréchal N'cy le soin d'assiéger Saragosse, et au général Maurice-Mathieu celui de poursuivre Castanos. Ce dernier, avec les divisions Musnier et Lagrange, aurait amené à Madrid à peu prés autant de monde que le maréchal Ney avec les divisions Dessoles et Marchand. On eût ainsi évité un mouvement croisé et inutile du général Maurice-Mathieu rebroussant chemin pour se reporter sur Saragosse, et du maréchal Ney s'en éloignant pour marcher sur Madrid par Calatayud. Mais les accidents, les faux mouvements se multiplient à la guorre avec les nombres et les distances, et Napoléon ajoutait tous tes jours aux chances d'erreurs par l'étendue prodigieuse de ses opérations. Le maréchal Ney, comme tous ses lieutenants, trop heureux de servir prés de lui, se bâta d’exécuter ses ordres, quitta le maréchal Moncey, qui resta ainsi tout à fait isolé, et profondément chagrin de ne pouvoir rien entreprendre contre Saragossc dans l’état de faiblesse auquel on le réduisait, d'autant plus que le maréchal Ney reprit en passant auprès du général Maurice-Mathieu la division Lagrange, et renvoya seulement la division Musnier. Il emmena même avec lui les fameux lanciers polonais, si habitués à l'Aragon, et ne laissa au maréchal Moncey que les régiments de cavalerie provisoire autrefois attachés à sou corps. Le maréchal Moncey ne recouvrant que la division Musnier, fut obligé de différer l'attaque de Saragossc. Il est vrai que pendant ce temps la grosse artillerie, par les soins du général Lacoste, était amenée de Pampclume à Tudela, et de Tudela était transportée à Saragosae sur le canal d'Aragon. Do leur côté aussi les Aragonais se remettaient de leur défaite , et se fortifiaient dans leur capitale. Tous ces délais de part et d'autre servaient ainsi à préparer un siège mémorable.
En Catalogne s’étaient passés des événements graves, ot non moins dignes d'être rapportés que ceux dont on a déjà lu le récit. Depuis la retraite de Joseph sur l'Ebre, le général Duhesme, qui dans le commencement de son établissement à Barcelone ne cessait de faire des sorties, tantôt en avant vers le Llohregat, tantôt en arrière vers Girone, le général Duhesme se trouvait bloqué dans Barcelone sons pouvoir en dépasser les portes. Les deux divisions Lechi et Chabran, singulièrement réduites par la guerre et les fatigues, comptaient à peine 8 mille fantassins, lesquels' avec l'artillerie et la cavalerie montaient tout au plus à 9,500 hommes.
Tous les efforts qu’on avail (entés pour approvisionner Barcelone par mer avaient été infructueux, les Anglais occupant le golfe de Roses, dont la citadelle était défendue par trois mille Espagnols de troupes régulières. I.c général Duliesme se voyait donc exposé à manquer bientôt de vivres, tant pour lui que pour la nombreuse population de cette capitale. C'est par ce motif que Napoléon avait si souvent pressé le général Saint-Cyr de héler ses opérations et de marcher vivement au secours de Barcelone.
Le général Saint-Cyr, pour traverser la Catalogne insurgée tout entière, et gardée par de nombreux corps de troupes, avait, outre la division Reille forte d’environ 7 mille hommes , la division française Souham qui en comptait 6 mille, la division italienne l’ino 5 mille, la division napolitaine Chabot 3 mille, plus un millier d’artilleurs et 2 mille cavaliers, ce qui faisait en tout 23 à 24 mille combattants, l’ne fois réuni à Duhesme, s’il parvenait à le débloquer, il devait avoir de 34 & 36 mille hommes pour soumettre cette importante province, la plus difficile à conquérir de toutes celles de la Péninsule, soit à cause de son sol hérissé d'obstacles, soit à cause de ses habitants très-hardis, très-remuants, et craignant pour leur industrie un rapprochement trop étroit avec l'empire français.
L’armer espagnole qui défendait cette province, et qu’il n’était possible d’évaluer que très-approximativement, s’élevait il environ 40 mille hommes. Elle se composait des troupes de ligne tirées des îles Baléares cl transportées en Catalogne par la marine anglaise, des troupes de ligne tirées du Portugal cl transportées également par la marine anglaise en Catalogne ; d'une division de Grenade, sous le général Reding ; d’une division d’Aragonais, sous le marquis de Lassan, frère de Palafox ; enfin des troupes régulières de la province. Elle avait pour général en chef don Juan de Vivès, qui avait servi autrefois contre Ja France, pendant la guerre de la Révolution, et se vantait beaucoup d’y avoir obtenu des succès. Elle était secondée par des volontaires, appelés miquclcts, formés en bataillon nommés tercios , et remplissant l’office de troupes légères. Agiles, braves, bons tireurs, ces volontaires, courant sur les flancs de l'armée espagnole, lui rendaient de nombreux services. A ces forces il fallait joindre les somathènes, espèce de milice composée de tous les habitants, qui, d’après d’anciennes coutumes, se levaient en masse au premier son de leurs cloches , devaient défendre les villages et les villes , occuper et disputer les principaux passages. Ces troupes de ligne, ccs miquclels, ces somathènes, aidés dans leur résistance par un sol hérissé d’aspérités et dépourvu de denrées alimentaires, présentaient des difficultés plus graves qu’aucune de celles qu'on pouvait rencontrer dans les autres provinces. Il faut ajouter que la Catalogne était couverte de places fortes qui commandaient toutes les communications de terre et de mer, telles que Figuières que nous possédions, Roses, Girone, Mostalrich, Tarragoncquc nous ne possédions pas.
SOMO-SIKRR.V
Sun éloignement et sa configuration séparaient cette province du reste de l’Espagne , et en faisaient on théâtre de guerre distinct. C'est pourquoi Napoléon avait chargé de la conquérir un général excellent quand il était seul, dangereux quand il avait des voisins qn'il secondait toujours mal, mesquinement jaloux jusqu'à croire que Napoléon, envieux de sa gloire, l'envoyait en Catalogne afin de le perdre; mais, ce travers à part, capitaine habile, profond dans scs combinaisons, et le premier des militaires de son temps pour la guerre méthodique, Napoléon, bien entendu, demeurant hors de comparaison avec tous les généraux du siècle.
Les moyens réunis en Catalogne se ressentaient, comme ailleurs, de la précipitation qu'on avait mise dans le3 préparatifs de cette guerre. Ce matériel d'artillerie était insuffisant ; la chaussure, le vêtement manquaient tout à fait. La division Reille était un ramassis de tous les corps et de tontes les nations, inconvénient compensé, il est vrai, par la valeur de son chef. La division Souham, quoique formée de vieux cadres, fourmillait de conscrits. La division italienne Pino se composait d'Italiens aguerris et élevés à l'école de la Grande Armée. Les moyens de transport, indispensables dans un pays où l'on ne trouvait aucune ressource sur le sol, étaient entièrement nuis. Il n'y avait là rien qui ne se vit dans les Castilles, ou Napoléon commandait lui-même. Le général Saint-Cyr croyait cependantqne tout cela était malicieusement fait pour lui, et que Napoléon, du faite de sa gloire, songeait à lui mesurer les succès, et surtout à les rendre moins rapides que les siens'.
Les instructions du général Saint-Cyr lui laissaient carte blanche quant aux opérations à exécuter en Catalogne, et n'étaient impérieuses que sous un rapport , la nécessité de débloquer Barcelone le plus tôt possible. Comme on avait Figuières, il restait trois places à prendre dans la direction de Barcelone, Roses à gauche sur la route de mer, Girone et Hostalrich à droite sur la route de terre. Ces places , dans ce pays montueux, étaient situées de manière à être difficilement évitées, si on voulait suivre les voies praticables à l'artillerie. Cependant, s’arrêter à faire trois sièges réguliers avant de débloquer Barcelone, était chose impraticable. Le général Saint-Cyr se décida à en entreprendre un seul, celui de Roses, par
1 On est honteux en lisant les Mémoires si remarquables (Tailleurs du maréchal Saint- Cyr sur sa campagne de Catalogne, des petitesses qui s'y rencontrent à cAlé de vues saines et profondes. J’ai lu toute sa correspondance avec l’état-major impérial, et j’aflirme qu'elle dément complètement ses assertions, sous un seul rapport, bien entendu : celui dir soin qu’aurait mis l’Empereur à lui marchander les moyens, afui que les succès en Catalogne n’iTfnrnsscnt point les succès en Castille. On est afflige, en vérité, de voir un esprit aussi distingué s’abaisser jusqu’à de si misérables suppositions. L'Empereur n'aimait pas le caractère insociable du maréchal Saint-Cyr; mais il rendait justice à ses qualités éminentes, et n’eu était pas jaloux. On voit dans son Histoire de César qu’il était jaloux peut-être de César bu d'Alexandre, mais en fait de jalousie il pc descendait pas au-dessous.