‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 119 sur 186 · LIVRE XXXIII. — DEC · texte numérisé non relu

LIVRE XXXIII. — DEC

de Ciudad-Rodrigo. Il était possible en effet que si les Anglais, battus, mais non enveloppés, prenaient pour se retirer le chemin du Portugal, on réussit à leur couper la retraite par Ciudad-Rodrigo. Il y avait donc beaucoup de chances de leur fermer le retour vers la mer. Quant à l'ancienne armée de Castanos, retirée à Cuença, le maréchal Victor avec les divisions françaises Ruffin et Villatte, avec la division allemande Levai, avec les dragons Lahoussaye, était bien assez fort pour lui interdire toute tentative, si par hasard elle songeait à en faire une. En tout cas, des instructions étaient laissées pour qu'au premier signal le maréchal Lefebvre fit un mouvement rétrograde vers Aranjuez et Madrid.

Napoléon ayant ainsi paré à tout, et se confirmant de plus en plus dans l'opinion qu'il s'était faite de la marche adoptée par les Anglais, se mit lui-mérae en route le 22, après avoir acheminé la garde à la suite des divisions Dessoles et Lapisse. Il réitéra à son frère l’ordre de rester toujours à la maison royale du Pardo , ne jugeant pas encore opportun de le rendre aux habitants de Madrid et de substituer le gouvernement civil au gouvernement militaire.

Parti le 22 au matin de Chamartin, il traversa rapidement l'Escurial et arriva au pied du Guadarrama lorsque l'infanterie de sa garde commençait à le gravir. Le temps, qui jusque-là avait été superbe, était tout à coup devenu atfreu», au moment même où l'on avait des marches forcées à exécuter. Ainsi déjà la fortune changeait pour Napoléon ; car, après lui avoir envoyé le soleil d'Austerlitz, elle lui envoyait aujourd’hui l'ouragan du Guadarrama, dans une circonstance où il lui aurait fallu ne pas perdre un instant pour atteindre les Anglais. Etait-il donc décidé que toujours heureux contre l’Europe coalisée, nous ne le serions pas une fois contre l’implacable Angleterre? Napoléon, voyant l'infanterie de sa garde s'accumuler à l’entrée de la gorge, où venaient s’encombrer aussi les charrois d'artillerie, lança son cheval au galop, et gagna la tète de la colonne, qu'il trouva retenue par l'ouragan. Les paysans disaient qu'on ne pouvait'' passer sans s'exposer aux plus grands périls. 11 n'y avait pas là de quoi arrêter le vainqueur des Alpes. Il fit mettre pied à terre aux chasseurs de la garde, et leur ordonna de s'avancer les premiers, en colonne serrée , conduits par des guides. Ces hardis cavaliers, marchant en tète de l’armée, et foulant la neige avec leurs pieds et ceux de leurs chevaux, frayaient la route pour ceux qui les suivaient. Napoléon gravit lui-mémc la montagne à pied au milieu des chasseurs de sa garde , et s'appuyant , quand il se sentait fatigué, sur le bras du général Savary. ta froid , qui était aussi rigoureux qu’à Eylau, ne l’empêcha pas de franchir le Guadarrama avec sa garde. Son projet avait été d’aller coucher & Villacastin ; mais force fut de passer la nuit dans le petit village d’Espinar, où il logea dans une misérable maison de poste comme il en existe beaucoup en Espagne. On prit

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sur les mulets chargés de son bagage de quoi lui servir un repas qu'il partagea avec ses officiers, s'entretenant gaiement avec eux de celte suite d'aventures extraordinaires, qui avaient commencé à l'école de Brienne, pour finir il ne savait où, et se plaignant quelquefois de ses généraux do cavalerie, qui avaient battu le pays entre Valladolid, Ségovie et Salamanque pendant plusieurs semaines, sans l'informer à temps du voisinage de l'armée anglaise. Il fallait que des déserteurs du corps de Dupont, conduits par le hasard, fussent venus lui apprendre un fait si important pour ses opérations ultérieures.

Le lendemain 23, l'Empereur se rendit avec sa garde à Villacastin. Mais, la montagne franchie, à la neige avait succédé la pluie, et au lieu de gelée on trouva des boues affreuses. On enfonçait dans les terres inondées de la Vieille-Castille, comme deux ans auparavant dans les terres de la Pologne. L’infanterie avançait avec peine ; l'artillerie n’avançait pas du tout. Le lendemain 24, on ne put pousser au delà d'Arcvalo. Le maréchal Ney, qui, avec deux divisions d'infanterie et les dragons Lahoussaye, formait la tète de la colonne, bien qu'il eût deux jours d'avance, n'avait pu dépasser Tordesillas.

L’Empereur, fatigué d’attendre, voulut se porter lui-même k l'avantgarde, afin de diriger les mouvements de ses divers corps, et laissa la garde impériale, les divisions Dessoles et Lapisse, qu’il conduisait avec lui, pour se rendre aux avant-postes. Arrivé le 20 à Tordesillas à la tête de ses chasseurs, il reçut une dépêche du maréchal Soult, qui lui était parvenue de Carrion en douze heures. Le maréchal Soult, après avoir quitté les Asturies et s'être porté de Potes à Saldaîia, était ce jour même à Carrion, ayant à sa gauche la division Laborde à Paredes, et les dragons de Lorge à Frechilla. On lui avait signalé la présence des Anglais entre Sahagun cl Villalon, à une marche des troupes françaises. (Voir la carte n° 43.) Il avait 20 mille hommes d'infanterie , 3,000 de cavalerie, depuis sa jonction avec les généraux Lahorde et Lorge. Il se trouvait donc en mesure de se défendre, sans avoir toutefois les moyens d’accabler les Anglais, qui étaient devant lui au nombre de 20 à 30 mille.

Cette dépêche remplit Xapoléon d’espérance et d'anxiété. — Si les Anglais , répondit-il nu maréchal Soult , sont restés un jour de plus dans cette position, ilssout perdus, car je vais être sur leur flanc. — Le maréchal Xey entrait effectivement ce même jour à Médina de Kio-Seco, et marchait sur Valderas et Ucnavente. Xapoléon ordonna au maréchal Soult de poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, s'ils se reliraient, mais s'ils l'attaquaient de battre en retraite d'une marche ; car plus ils s'engageraient, disait-il, et mieux cela vaudrait.

Malheureusement la fortune, qui avait tant servi Xapoléon, ne voulait pas lui donner la satisfaction de prendre une armée anglaise tout entière.

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