LIVRE XXXlIL — DEC
bien qu'il ont mérité ce succos par l'habileté et la hardiesse de ses opérations. Le général Moore, parvenu le 23 à Sahagun, et se disposant à faire encore une marche pour rencontrer le maréchal Soult, qu’il espérait surprendre dans un état de grande infériorité numérique, avait recueilli un double renseignement D’une part, il avait appris que des fourrages en quantité considérable étaient préparés pour la cavalerie française à Paleneia; de l’autre, le marquis de La Romana avait reçu des environs de l’Escurial, et lui avait communiqué l’avis que de fortes colonnes se dirigeaient vers le Guadarrama, évidemment pour repasser du midi au nord, de la Nouvelle dans la Vieille-Castille. A ce double renseignement, obtenu le 23 au soir, le général Moore avait contremandé le mouvement ordonné sur Carrion, résolu à attendre avant de s’engager davantage. Le lendemain 24, le bruit de l’approche de nombreuses troupes françaises n’ayant fait que s’accroître, il avait redouté quelque grande manœuvre de la part de Napoléon, et s’était décidé aussitôt à opérer sa retraite. Il l’avait, en effet, commencée le 24 au soir pour l'infanterie, et l’avait continuée le lendemain 25 pour la cavalerie et l’arriére-garde. Sir David Baird s’était retiré sur l’Esla par le bac de Valencia; le gros de l’armée , sur l’Esla également, par le pont de Castro-Conzalo. L'un et l'autre de ces points de passage aboutissaient à Benavente. Le général Moore avait en même temps supplié le marquis de La Romana de bien garder le pont de Mansilla, sur la même rivière, pour que les Français ne pussent pas le tourner; ce qui revenait à lui demander de se faire écharper pour le salut de l’armée anglaise. En décampant, le général Moore prit soin d’écrire au gouvernement espagnol à Séville, au gouvernement anglais à Londres, que, s’il se retirait, c'était après avoir exécuté une importante manœuvre , et rendu un grand service à la cause espagnole ; car, en attirant Napoléon au nord, il avait dégagé le midi, et donné le temps aux forces des provinces méridionales de s’organiser, et d’arriver en ligne.
Cette manière présomptueuse de présenter les événements, peu ordinaire au général Moore, lui était inspirée par le désir de colorer la triste campague qu'on l'avait condamné à faire. Au fond, il n’avait jamais songé, une fois parvenu sur le théâtre des opérations, et éclairé sur la valeur des armées espagnoles, qu’à se replier d’abord vers le Portugal, puis vers la Galice. Son mouvement au nord , donné comme une manœuvre importante entreprise dans l’intérêt des Espagnols, n’avait donc eu d’autre but que de changer sa ligne de retraite, et de la porter d’Oporto sur la Corogne. Le 2G, du reste, il était à Benavente, échappé du filet dans lequel Napoléon allait le prendre, puisque, d'un côté, le maréchal SouH n’était ce même jour qu’à Carrion, et que de l’autre le maréchal Xey n’était qu’à Médina de Rio-Seco. (Voir la carte n° 43.) Les traînards, les bagages, les derniers corps de cavalerie ayant passé dans la soirée et dans la matinée
du 27, on fit sauter le pont, qui était une création de l’ancien régime, du temps où la royauté, conseillée par de sages ministres, exécutait en Espagne de beaux ouvrages. C’était un dommage et une cause de grand déplaisir pour les Espagnols.
Impatient d’atteindre les Anglais, Napoléon, accouru à l’avant-garde avec ses chasseurs, ne put cependant être que le 28 à V aideras, et que le 29 aux approches de Benavente. Ce général Moore conduisant une armée solide mais lente, qui ne savait se battre qu’après avoir bien mangé, et ne pouvait manger qu’à la condition de porter beaucoup de bagage avec elle, avait perdu la journée du 28 à Benavente, à faire défiler sous ses yeux tout le matériel qui embarrassait sa marche. Le 29 il en parlait avec une arrière-garde de troupes légères et de cavalerie, lorsque de l'aideras accouraient les chasseurs de la garde impériale, ayant à leur tête l’impétueux Lefebvre-Desnoettes , lequel était habitué à fondre sur les Espagnols sans les compter, et à leur passer sur le corps quel que fût leur nombre. II emmenait quatre escadrons des chasseurs de la garde. L’Esla, qui coule à quelque distance de Benavente, et dont on avait détruit le pont, celui de Castro-Gonzalo , était grossie par les pluies torrentielles de l’hiver. Après avoir cherché un gué et l’avoir trouvé, I*efehvre-Dcsnocttes franchit la rivière avec ses escadrons, et galopant sur les derrières dés Anglais , se mil à en sabrer quelques-uns. Mais il n’avait pus vu la cavalerie anglaise réunie en massé à l’arrière-garde, et en ce moment sortant de Benavente pour couvrir la retraite. Cette cavalerie, qui était forte de près de trois mille chevaux, se rabattit presque tout entière, et enveloppa les chasseurs de Lefebvre-Desnoettes. Celui-ci ne perdit pas contenance , chargea tous ceux qui voulaient lui barrer le chemin pour repasser l’Esla, puis se jeta avec ses hommes à la nage, afin de regagner l’autre rive, car il lui était impossible, n’ayant que trois cents chevaux, d’en combattre trois mille. La plupart de ses cavaliers parvinrent à s’échapper, mais une trentaine furent tués ou pris; et lui-même, s’étant élancé dans la rivière le dernier, allait se noyer, vu que son cheval, frappé d’une balle, ne pouvait plus le soutenir, lorsque deux Anglais le sauvèrent en le faisant prisonnier. Il fut amené comme un précieux trophée au général Moore. Le général anglais avait toute la courtoisie naturelle aux grandes nations; il accueillit avec des égards infinis le brillant général qui commandait la cavalerie légère de Napoléon, le fit asseoir à sa table, et lui donna un magnifique sabre indien. Le corps de bataille de l’armée anglaise continua sa marche sur Astorga, où sir David Baird avait déjà reçu l’ordre de se diriger.
Tandis que l’armée anglaise s’en tirait en faisant sauter les ponts , l’armée espagnole de La Romana, qui se conduisait comme on se conduit chez soi, n’avait pas détruit le pont de Mansilla, jeté sur l'Esla en avant de Léon, ainsi. que celui de Castro-Gonzalo l'était sur la même rivière en