‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 12 sur 186 · AH AN J L EZ · texte numérisé non relu

AH AN J L EZ

ii)

En recevant à Milan, où il était alors, les ordonnances du 11 novembre, Napoléon écrivit d'abord à Paris pour demander au ministre des finances et au directeur des douanes un rapport sur ces ordonnances. Mais, ne pouvant se résigner à attendre leur réponse, il rendit, le 17 décembre, un décret connu sous le titre de décret de Milan, plus rigoureux encore que les précédents. Il s’était borné dans le decret de Berlin à exclure des ports de l’Empire tout bâtiment qui aurait touché en Angleterre; il alla plus loin celte fois, et il déclara dénationalisé, partant de bonne prise, tout bâtiment qui aurait abordé en Angleterre, ou dans ses colonies, et qui se serait soumis à l’obligation d’y payer un droit. Par des mesures réglementaires, il établit des peines sévéres contre les capitaines et les matelots coupables de fausses déclarations. Tandis que Napoléon rendait ce décret, MM. Gaudin, Cretet , Dcfcrmon , Collin de Sussy, répondant â ses questions , lui proposaient une mesure tendant à peu près au même but , mais encore plus rigoureuse : c’était d’interdire toute relation commerciale avec l’Empire français aux nations qui n’auraient pas elles- mêmes cessé tout commerce avec l’Angleterre. Tel quel, le décret de Alilan suffisait pour fermer plus étroitement que jamais les communications que l’Angleterre avait voulu rouvrir à son profit. Alais on achetait cet avantage au prix d’un redoublement de violence, qui devait bientôt fatiguer la France et ses alliés autant que l'Angleterre elle-même.

Sauf cette courte diversion, Napoléon donna tout le temps qui lui restait à l’administration du royaume d'Italie. Conformément à la convocation qu’ils avaient reçue, les trois collèges des Possidcnti, des Commercianti et des Dotti se réunirent à Alilan vers la fin de décembre, pour entendre la communication de plusieurs actes essentiels. Par le premier de ces actes, Napoléon adoptait officiellement comme son fils le prince Eugène de Beauharnais. Par le second^ il précisait les conséquences de cette adoption, eu assurant au prince Eugène la succession de la couronne d’Italie, et en restreignant à cette couronne seule son droit d’hériter, ce qui excluait la possibilité de succéder un jour & celle de France. Après avoir établi scs frères et ses sœurs, il était naturel que Napoléon satisfit à la plus vive peutêtre de scs affections, à celle que lui inspiraient les enfants de l’impératrice Joséphine, et surtout Eugène de Bcauharnais, qui le servait en Italie avec modestie , sagesse et dévouement. Ce prince était fort estimé des Italiens, qui n’avaient jamais vécu sous un gouvernement aussi doux et aussi éclairé, et qui, depuis deux ans, se reposaient dans une tranquille paix des horreurs de la guerre.

La couronne d’Italie restant pour le présent unie à celle de France, et Eugène de Beauharnais n’en étant encore que l’héritier présomptif, avec la qualité de vice-roi, Napoléon voulut qu’il s’appelât prince de Venise, titre que devaient porter désormais les héritiers présomptifs du royaume

30 LIVRE XXIX. — JAXV. 1808.

d'Italie. Il créa le titre de princesse de Bologne pour la fille qu’Eugène venait d’avoir de son mariage avec la princesse Auguste de Bavière. Enfin, désirant donner au duc de Melzi, l'ancien vice-président de la république italienne, une nouvelle marque de faveur, il le nomma duc de Lodi , titre emprunté à l’un des faits d’armes éclatants de nos premières campagnes. Il s'occupa ensuite de modifier sur quelques points la constitution du royaume, constitution qui était peu importante en elle-même, la volonté de Napoléon faisant tout en Italie; ce qu’il ne fallait pas regretter pour le moment, car, sauf les exigences naissant de la guerre générale, cette volonté n’y poursuivait, n’y réalisait que le bien. Le collège des Possidenti, le plus riche des trois, vota l'érection à ses frais d’un monument qui devait perpétuer la mémoire des bienfaits dont Napoléon avait comblé l’Italie.

Ces opérations terminées, Napoléon partit pour le Piémont, visita la grande place d’Alexandrie, complimenta sur les lieux mêmes le général Chasseloup, chargé de la construction de cette place, puis se rendit à Turin, où il accorda de nouveaux avantages à ces provinces devenues françaises. Afin de rattacher la Ligurie au Piémont, il décréta un canal qui, s’embouchant dans la mer à Savone, et traversant l'Apennin dans sa partie la plus abaissée, pour gagner la Bormida à Carrare, devait joindre le Pô et la Méditerranée. Il ordonna le perfectionnement de la navigation d’Alexandrie au Pô, de manière que les bateaux pussent y passer en tout temps. II fit rectifier en quelques points la grande route d’Alexandrie à Savone, et voulut qu’elle fut mise en communication avec la route de Turin par un embranchement de Carcare à Ceva. Il décida l’ouverture de la grande route du mont Gcnèvre , par Briançon, Fenestrelle et Pignerol, laquelle jointe à celle du mont Cenis devait compléter les communications de la France avec le Piémont par les Alpes Cottiennes. Il décréta aussi la construction de divers ponts : un en pierre sur le Pô, à Turin ; un autre en pierre sur la Doire; un en bois sur la Sesia, à Verceil; un eu bois sur la Bormida, entre Alexandrie et Tortonc; trois enfin d'importance moindre, également en bois, sur trois torrents qui coulent entre Turin et Verceil. Il eut soin en même temps d’assurer des moyens financiers pour suffire à ecs vastes travaux, car il n’était pas de ceux qui ordonnent des créations nouvelles sans s’inquiéter des charges qui en peuvent résulter. Un restant du par les acquéreurs de domaines nationaux, le produit des domaines engagés, un prélèvement sur le monopole du sel, devaient pourvoir à ces utiles dépenses.

Napoléon quitta Turin accompagné par les acclamations des peuples reconnaissants, et arriva à Paris le 1" janvier 1808, fort avant dans la journée, mais assez à temps pour y recevoir les hommages de la cour, des autorités publiques et des Parisiens. Son retour dans la capitale de l’Empire allait être le signal des plus graves déterminations de son règne. Il

AKANJUEZ. 31

fallait en effet prendre un parti à l’égard de l’Espagne, car on ne pouvait différer davantage de répondre à Charles IV. 11 fallait en prendre un aussi à l’égard de la cour de Rome, avec laquelle les relations devenaient chaque jour plus difficiles. Napoléon allait ainsi se heurter aux deux plus vieux, aux deux plus redoutables vestiges de l’ancien régime, les Bourbons d’Espagne et la papauté.

Dominé sans cesse, depuis que le continent était pacifié, par l’idée systématique de mettre sur tous les trônes les Bonaparte à la place des Bourbons, entraîné vers ce but par un sentiment de famille, et aussi par son génie réformateur, qui répugnait à laisser auprès de lui des royautés dégénérées, inutiles ou nuisibles à la cause commune, Napoléon, comme on l’a vu, était agité au sujet de l’Espagne des pensées les plus diverses. Trois partis «'offraient à son esprit : premièrement, s'attacher l'Espagne parle mariage d’une princesse française avec le prince des Asturies, par le renversement du favori , sans rien exiger des Espagnols qui pût blesser leur fierté ou leur ambition; secondement, accorder tout ce que nous venons de dire, mariage, renversement du favori, mais en le faisant payer par des sacrifices de territoire, qui nous auraient assuré les bords de l’Ebre, les côtes de la Catalogue, et la jouissance en commun des colonies espagnoles; troisièmement, enfin, recourir aux moyens extrêmes, c’est-à-dire détrôner les Bourbons, imposer aux Espagnols une dynastie nouvelle, en ne leur demandant ancun sacrifice de territoire, aucun avantage commercial, et en se contentant pour unique résultat d'avoir étroitement lié les destinées de l’Espagne à celles de la France.

De ces trois partis, aucun n’était bon (nous allons dire pourquoi) ; mais ils étaient loin d’être également mauvais.

Accorder à Ferdinand une princesse française, ajouter h cette faveur le renversement du favori , en ne faisant payer cette double satisfaction par aucun sacrifice, c’eût été transporter de joie la nation espagnole, acquérir pour quelque temps un dévouement absolu de sa part, et se la donner pour appui énergique contre tout ministre qui n’aurait pas franchement marché dans le sens de la politique française. Mais la reconnaissance dure peu chez les peuples comme chez les individus : la jalousie espagnole aurait bientôt reparu quand se serait clfacée la mémoire des bienfaits de Napoléon, et Ferdinand, qui avait tous les défauts du caractère espagnol, sans aucune de ses qualités, serait devenu en peu de temps aussi ennemi de la France qu’Enimanuel Godoy. Son incapacité, 6a paresse, lui auraient rendu les conseils de Napoléon aussi incommodes qu’ils l’étaient en ce moment au favori. Après quelques jours de vive reconnaissance, les choses eussent repris leur ancien cours : ignorance, incurie, haine de toute amélioration, jalousie de la supériorité étrangère, auraient été, comme par le passé, les caractères du gouvernement espagnol sous le nouveau régne. Il

Page 1