LIVRE XXXIII. — J A XV
lions, .Napoléon sc transporta, comme nous venons de le dire, à Valladolid, pour s'y occuper de l'organisation de ses armées d'Allemagne et d'Italie, autant que de la direction de celles d'Espagne.
Le maréchal Soult s'était mis, avec les divisions Merle, Merinet, Laborde, la cavalerie de Franceschi, les dragons Lorge et Lahoussaye, à la poursuite du général Moore. Malheureusement la route était devenue presque impraticable par les pluies continuelles et le passage de deux armées, l’une anglaise, l'autre espagnole. A chaque instant on rencontrait des convois de munitions, d'armes, de vivres, d’elfets de campement appartenant aux Anglais et conduits par des muletiers espagnols , qui s’enfuyaient en apercevant le casque de nos dragons. On ramassait par centaines les soldats anglais exténués de fatigue ou gorgés de vin , qui se laissaient surprendre dans un état à ne pouvoir opposer aucune résistance.
Le 31 décembre, le général Moore avait quitté la plaine pour entrer dans la montagne, à Manzanal, à quelques lieues d'Astorga. (Voir la carte n° 43.) Il se trouvait le 1" janvier à Bemhibre , où il avait vainement usé de toute son autorité pour arracher ses soldats des caves et des maisons avant la venue des dragons français. Il était parti lni-méme de Bemhibre, formant toujours l'arrière-garde avec la cavalerie et la réserve, mais sans réussir à se faire suivre de tous les siens, dont un bon nombre resta dans nos mains. Xos dragons accourant au galop fondirent sur une longue 61e de soldats anglais, ivres pour la plupart, de femmes, d'enfants, de vieillards espagnols, abandonnant leurs demeures sans savoir où chercher un asile, craignant leurs alliés qui s’enfuyaient en pillant, et leurs ennemis qui arrivaient atfamés , le sabre au poing, et dispensés de tout ménagement envers des populations insurgées. Leux qui avaient le courage de demeurer s'en applaudissaient dès qu'ils avaient pu comparer l’humanité de nos soldats avec la brutalité des soldats anglais, qu’aucun frein n’arrétait plus, malgré les honorables efforts de leur général et de leurs officiers pour maintenir la discipline.
A Ponferrada, le général Moore avait à choisir entre la route de Vigo et celle de la Corogne, qui alioutissaient toutes les deux à de fort belles rades, très-propres à l'embarquement d’une armée nombreuse. Il préféra celle de la Corogne, parce qu'en la suivant il fallait trois journées de moins pour atteindre au point d’embarquement. Il avait obtenu qne le marquis de La Romana se dirigerait par la roule de Vigo, qui passe par Orense, et débarrasserait ainsi celle de la Corogne. Il lui adjoignit trois mille hommes de troupes légères, sous le général Craufurd , lesquels devaient occuper la position de Vigo, en supposant qu'il fallût plus tard s’y replier afin de s’embarquer. 11 envoya courriers sur courriers pour faire arriver k sir Samuel Hood, commandant la (lotte britannique, l’ordre d'expédier tous les transports de Vigo sur la Corogne.
l«e 3 janvier il se porta sur Villafranca. Désirant s’y arrêter, et donner à tout ce qui marchait avec lui un peu de repos, il résolut de livrer un combat d'arrière-garde à Pietros, en avant de Villafranca, dans une position militaire assez belle, et où l’on pouvait se défendre avantageusement.
La route, après avoir franchi un défilé fort étroit, descendait dans une plaine ouverte, passait à travers le village de Pietros, puis remontait sur une hauteur plantée de vignes, dont le général Moore avait fait choix pour y établir solidement 3 mille fantassins, 600 chevaux, et une nombreuse artillerie.
IjC général Merle avec sa belle division , le général Colbert avec sa cavalerie légère, abordèrent le premier défilé, l’infanterie en avant, pour vaincre les résistances qu’on pouvait leur opposer. Mais les Anglais étaient au delà, à la seconde position, au bout de la plaine. Mous passâmes sans obstacle, cl la cavalerie, prenant la tête de la colonne, s’élança au galop dans la plaine. Elle y trouva une multitude de tirailleurs anglais et fut obligée d'attendre l’infanterie, qui, arrivant bientôt, se dispersa de son côté en troupes de tirailleurs pour repousser l’ennemi. Le général Colbert, impatient d’amener les troupes en ligne, était occupé à placer lui-même quelques compagnies de voltigeurs, lorsqu'il reçut une balle au front, et expira, en exprimant de touchants regrets d’être enlevé sitôt, non à la vie, mais à la belle carrière qui s'ouvrait devant lui.
Le général Merle, ayant débouché dans la plaine avec son infanterie, traversa le village de Pietros, puis assaillit la position des Anglais, au moyen d’une forte colonne qui les aborda de front, tandis qu’une nuée de tirailleurs, se glissant dans les vignes, s’efforcaient de déborder leur droite. Après une fusillade assez vive les Anglais se retirèrent, nous abandonnant quelques morts, quelques blessés, quelques prisonniers. Ce combat d'arrière-garde nous coûta une cinquantaine de blessés ou de morts, et surtout le général Colbert, officier du plus haut mérite. L’obscurité ne nous permit pas de pousser plus avant. L’ennemi évacua Villafranca dans la nuit pour se porter à Lugo, qui offrait , disait-on, une forte position militaire. En entrant dans Villafranca nous le trouvâmes dévasté par les Anglais, qui avaient enfoncé les caves, ravagé les maisons, bu tout le vin qu’ils avaient pu, et qui étaient engouffrés dans tous les recoins de la ville, malgré les efforts réitérés de leurs chefs pour les rallier. Xous en primes encore plusieurs centaines, avec une grande quantité de munitions et de .bagages.
Le lendemain on continua cette poursuite, ne pouvant guère avancer plus vite que les Anglais, malgré l'avantage que nos fantassins avaient sur eux sous le rapport de la marche, à cause de l'état des routes et de la difficulté des transports d’artillerie. Xos soldats vivaient de tout ce que lais*
salent les Anglais après avoir pillé et réduit au désespoir leurs malheureux alliés.
Toujours marchant ainsi sur les pas de l'ennemi, nous arrivâmes le 5 janvier au soir en vue de Lugo. Xous avions recueilli en chemin beaucoup d'artillerie et un trésor considérable que les Anglais avaient jeté dans les précipices. Xos soldats se remplirent les poches en ne craignant pas de descendre dans les ravins les plus profonds. On put sauver une somme de piastres valant environ 1,800,000 francs.
Le 5 au soir l'armée anglaise se montra en bataille en avant de Lugo. Le général Moore se sentant vivement pressé par les Français, et s’attendant chaque jour à les avoir sur les bras, voyant son armée se dissoudre par une rapidité de marche excessive, prit la résolution qu’il faut souvent prendre quand on bat en retraite : celle de s’arrêter dans une bonne position, pour y offrir la bataille à l’ennemi. Avec des soldats solides comme les soldats anglais, dans une excellente position défensive, il avait de grandes chances de vaincre. Vainqueur, il repoussait les Français pour longtemps, illustrait sa retraite par un fait d’armes éclatant, remontait le moral de ses soldats, et pouvait achever paisiblement sa marche sur la Corogne. Vaincu , il essuyait en une seule fois tout le mal qu'il était exposé à essuyer en détail par celle retraite précipitée. D’ailleurs à la guerre , quand la sagesse le conseille, le général doit braver la défaite, comme le soldat doit braver la mort. Il était impossible, au surplus, de choisir un meilleur site que celui de Lugo pour l’exécution d’un tel dessein. La ville, entourée de murailles, s’élevait au-dessus d’une éminence, laquelle se terminant à pic sur le lit du Minho d’un côte, était bordée de l’autre par une petite rivière vers laquelle elle allait en s'abaissant. De nombreuses clôtures garnissaient celle pente, et en facilitaient la défense. Le général Moore rangea sur ce champ de bataille, et en deux lignes, les seize ou dixsept mille hommes d'infanterie qu’il avait encore. Il disposa son artillerie sur son front , et remplit de tirailleurs les nombreuses clôtures qui couvraient le côté abordable de sa position. 11 rappela à lui sa cavalerie, qui marchait en tète depuis qu’on était entré dans la région montagneuse, et nous moutra ainsi environ vingt mille hommes établis de pied ferme en avant de Lugo. C’était tout ce qui lui restait des vingt-huit ou vingt-neuf mille hommes qu’il avait à Sahagun. U en avait envoyé cinq à six mille, les uns sur Vigo, les autres eu avant, et perdu environ trois mille.
Les Français, parvenus le 5 au soir devant Lugo, discernaient à peine l’ennemi. Ils s’arrêtèrent vis-à-vis, à San-Juan de Corbo, dans une position également forte, où ils pouvaient, sans perdre de vue les Anglais, attendre en sûreté le ralliement de tout ce qui était demeuré en arrière.
Le lendemain (j, les deux divisions Mcrmet et Labordc , qui suivaient Indivision Merle, arrivèrent en ligne; mais elles avaient laissé la moitié
de leur effectif en arrière, et, outre cette masse de traînards, leur artillerie et leurs convois de* munitions. Ce n'était pas dans cet état qu'on devait songer à attaquer les Anglais, car on avait a leur égard la triple infériorité du nombre, des ressources matérielles, et du terrain sur lequel il s’agissait de combattre.
A chaque instant, toutefois, les traînards et les cônvois d'artillerie rejoignaient, et le lendemain 7 on était déjà beaucoup plus en mesure de Jivrer bataille. Mais devant la forte position des Anglais , inabordable d'un côté, puisque c’était le bord taillé à pic du Minho, et très-difGcile à emporter de l’autre, à cause des nombreuses clôtures qui la couvraient, le maréchal Soult hésita, et voulut remettre au lendemain 8. Ce jour-là, la plupart de nos moyens étaient réunis , moins toutefois une partie de l’artillerie. Mais, toujours préoccupé des difficultés que présentait cette position , le maréchal Soult remit encore au lendemain 9, pour exécuter par sa droite sur le flanc gauche des Anglais un mouvement de cavalerie qui put les ébranler. 1 '
C’était trop présumer de la patience du général Moore, que d’imaginer qu'arrivé le 5 à Lugo, y ayant passé les journées du 6, du 7, du 8, il y resterait encore le 9. Le général Moore , en effet, ayant pris trois jours entiers pour faire filer ses bagages et ses troupes les plus fatiguées, pour remonter le moral de son armée, pour recouvrer enfin l’honneur des armes par l’offre trois fois répétée do la bataille, se crut dispensé de tenter plus longtemps la fortune. Ayant réalisé une partie des résultats qu’il se proposait d’obtenir en s’arrêtant, il décampa secrètement dans la nuit du 8 au 9 janvier. Il eut soin de laisser après lui beaucoup de feux et une forte arrière-garde, afin de tromper les Français.
Le lendemain 9, les Français trouvèrent la position de Lugo évacuée, et y firent encore de nombreuses captures en vivres et matériel. On recueillit aux environs et dans Lugo même sept à liait cents prisonniers, qui, malgré les ordres réitérés de leurs chefs, n’avaient pas su se retirer à temps. Le retour à la discipline obtenu par le général Moore fut de courte durée; car de Lugo à Betanzos, dans les journées. du 9, du 10, du 11^ des corps entiers se débandèrent, et nos dragons purent enlever près de deux mille Anglais et une quantité considérable de bagages. Le 11, le général Moore atteignit Betanzos, et, franchissant enfin la ceinture des hauteurs qui enveloppent la Corogne, descendit sur les bords du beau et vaste golfe dont cette ville occupe un enfoncement. Par malheur, au lieu d’apercevoir la multitude de voiles qu'on espérait y trouver, on vit à peine quelques vaisseaux de guerre, bons tout au plus pour escorter une arméc, mais non pour la transporter. Les vents contraires avaient jusqu’ici empêché la grande masse des transports de remonter de Vigo à la Corogne. A cette vue , le général Moore fut rempli d'anxiété , l’armée anglaise tome iv. ' 31