LIVRE XXXIII. — J A X V
par les fuyards; mais, toujours aussi résolu et intelligent qu’à Friedland, il imagina de former son artillerie en carré, et tirant dans tous les sens, il arrêta la colonne fugitive, qui fut ainsi rejetée sur les baïonnettes de la division Ruffin. Treize mille hommes environ déposèrent les armes à la suite de cette opération brillante, et livrèrent trente drapeaux avec une nombreuse artillerie.
Sans perdre un instant, le maréchal Victor courut sur Ciiença pour atteindre le peu qui restait du corps- du duc de l’Infantado. Mais celui-ci s’était enfui précipitamment sur la route de Valence, laissant encore dans nos mains des blessés, des malades, du matériel. Xos dragons recueillirent les débris de son corps, et sabrèrent plusieurs centaines d'hommes.
Après ce fait d’armes on devait pour longtemps être en repos à Madrid , et la victoire d’IIclès prouvait qu’on n’aurait pas beaucoup de peine à envahir le midi de la Péninsule. Toutefois on ne pouvait pas encore y songer. Il fallait auparavant que Joseph s'établit à Madrid, que l’armée française se reposât, et que Saragossc fut pris. Les événements de la Corogne étaient maintenant tout à fait connus. On savait que les Anglais s’étaient retirés en désordre, abandonnant tout leur matériel, et ayant perdu sur les routes ou sur le champ de bataille un quart de leur effectif, leurs principaux officiers et leur général en chef. La prise à l’elès d’une armée espagnole tout entière, vrai pendant de Baylen, si la prise d’une armée espagnole avait pu-produire le même effet que celle d’une armée française, était un nouveau trophée très- propre à orner l’entrée du roi Joseph à Madrid. Xapoléon avait voulu que cette entrée eut quelque chose de triomphal. Il avait placé auprès de son frère la division Dcssoles, la division Sébastiani, pour qu’il eut avec lui les plus belles troupes de l’armée française, et qu'il ne parût au milieu des Espagnols qu’entouré des vieilles légions qui avaient vaincu l’Europe. — Je leur avais envoyé des agneaux , avait-il dit en parlant des jeunes soldats de Dupont, et ils les ont dévotés; je leur enverrai des loups qui les dévoreront à leur tour. — C’est à la tête de ces redoutables soldats que Joseph entra, le 22 janvier, dans Madrid, au bruit des cloches, aux éclats du canon, et en présence des habitants de la capitale soumis par la victoire, résigné» presque à la nouvelle royauté, et, quoique toujours blessés au cœur, préférant pour ainsi dire la domination des Français à celle de la populace sanguinaire qui peu de temps auparavant assassinait l’infortuné marquis de Peralès. Celle-ci seule était irritée et encore à craindre. Mais on venait d’arrêter une centaine de scs chefs les plus connus par leûrs crimes, ot au Rctiro, vis-à-vis de Madrid, s’élevait un ouvrage formidable, hérissé de canons, et capable en quelques heures de réduire en cendres la capitale des Espagnes. Joseph fut donc accueilli avec beaucoup d’égards, et même avec une certaine Satisfaction par la masse des habitants paisibles, mais avec one rage concentrée par la popu-
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lace, qui se sentait détrônée à l’avènement d’un gouvernement régulier, car c’était son règne plus que celui de Ferdinand VII dont elle déplorait la chute. Joseph se rendit au palais, où vinrent le visiter lès autorités civile» et militaires, le clergé, et ceux des grands seigneurs de la cour d’Espagne qui n’avaient pas pu ou n'avaient pas voulu quitter Madrid. Joseph passait tellement pour protecteur des Espagnols auprès du conquérant qui avait étendu sur eux son bras terrible, qu’on ne regardait pas comme un crime de l'aller voir. Mais au fond, tant la gloire soumet les hommes, on était plus près d’aimer, si on avait aimé quelque chose dans la cour de France, l’effrayante grandeur de Napoléon que l'indulgente faiblesse de Joseph; et si celle-ci était le prétexte, celle-là était le motif vrai qui amenait encore beaucoup d’hommages aux pieds du nouveau monarque.
Joseph fut donc suffisamment entouré dans son palais pour s'y croire établi. Le célèbre Thomas de Morla accepta de lui des fonctions. On vint le solliciter d’alléger le poids de certaines condamnations. Il lui arriva plus d’un avis de Séville, portant qu'il n’était pas impossible de traiter avec l’Amlalousic; car, indépendamment de ce que la junte centrale était tombée au dernier degré du mépris par sa manière de gouverner, elle avait perdu le président qui seul répandait quelque éclat sur elle, l’illustre Florida Blanca. Pour qui n'avait pas le secret de la destinée, il était permis de se tromper sur le sort de la nouvelle dynastie imposée à l'Espagne, et on pouvait croire qu elle commençait à s'établir comme celles de Naples, de Hollande et de Cassel.
Au milieu de ces apparences de soumission, un seul événement, toujours annoncé, mais trop lent à s’accomplir, celui de la prise de Saragosse, tenait les esprits en suspens, et laissait encore quelque espoir aux Espagnols entétés dans leur résistance. Nous avons vu en plaiue les Espagnols fuir, sans aucun souci de leur honneur militaire et de leur ancienne gloire : ils effaçaient à Saragosse toutes les humiliations infligées à leurs armes, en opposant à nos soldats la plus glorieuse défense qu’une ville assiégée ait jamais opposée à l’invasion étrangère.
Nous avons déjà fait connaître les retards inévitables qu'avait entraînés dans le siège de Saragosse le mouvement croisé de nos troupes autour de cette place. Quoique la victoire de Tudela, qui avait ouvert l’Aragon à no3 soldats et supprimé tout obstacle entre Pampelune et Saragosse , eût été remportée le 23 novembre, le maréchal Moncey, privé d'abord de là meilleure partie de ses forces par l'envoi de deux divisions à la poursuite de Caslanos, rejoint ensuite par le maréchal Xey, et abandonné par celuici au moment où il allait attaquer les positions extérieures de Saragosse , n’avait pas pu s’approcher de cette ville avant le 10 décembre. Renforcé enfin le 19 décembre par le maréchal Mortier, qui avait ordre de couvrir le siège, de seconder même les troupes assiégeantes dans les occasions