LIVRE XXXIII. — J A XV
L'occupation de trois points sur l'enceinte dispensait de pousser une nouvelle attaque à l’extrême gauche vers le château de l’Inquisition, car il s'agissait maintenant de forcer les Espagnols dans leurs maisons, et peu importait dès lors une enceinte dans laquelle ne consistait plus la force de leur défense. On laissa la division Morlot en observation sur 1a gauche, et avec les divisions Musnier et Grandjean, fortes & elles deux de 9 mille hommes, on se mit à procéder par la sape et la mine à la conquête de chaque mAison, tandis que devant le faubourg de la rive gauche le général Gazan pousserait ses travaux de manière à enlever ce dernier asile à la population. On lui envoya même une partie de l’artillerie de siège qui ne trouvait plus d'emploi a la rive droite, depuis qu'on avait ouvert l’enceinte en y faisant brèche et qu’on devait surtout se battre de nie à rue.
Les deux divisions Musnier et Grandjean se partageaient en deux portions de A, 500 hommes chacune, et se relevaient dans cette affreuse lutte, où il fallait alternativement travailler à la sape, ou combattre corps à corps dans d’étroits espaces. Jamais, même à l’époque où la guerre se passait presque toute en sièges, on n'avait rien vu de pareil. Les Espagnols avaient barricadé les portes et les fenêtres de leurs maisons, pratiqué des coupures au dedans, de façon ù communiquer intérieurement, puis crénelé les murailles afin de pouvoir faire feu dans les rues, lesquelles en outre étaient traversées de distance en distance par des barricades armées d’artillerie. Aussi, dès que nos soldats y voulaient paraître, ils étaient à l’instant assaillis par une grêle de balles partant des étages supérieurs et des soupiraux des caves, ainsi que par la mitraille partant des barricades. Quelquefois, pour forcer les Espagnols à dépenser leurs feux, ils s’amusaient à présenter d’une fenêtre un shako au bout d’une baïonnette, et il était à l’instant percé de balles1. Il n’y avait donc d’autre ressource que de cheminer comme eux de maisons en maisons , de s'avancer à couvert contre un ennemi à couvert lui -même, et de procéder lentement pour ne pas perdre
* Le siège de Saragosso no ressemble en rien à la guerre que nous avons faite
» jusqu’à présent C'est un métier où il faut une grande prudence cl une grande vigueur.
» Vous sommes obligés de prendre avec la mine ou d'assaut toutes 1rs maisons. Ces mal-
* heureux s’y défendent avec un acharnement dont on ne peut se faire une idée. Enfin , » Sire , c'esl une guerre qui fait horreur. Le feu est dans ce moment sur trois ou quatre
* points de la ville, elle est écrasée de bombes : mais tout cela n'intimide pas nos enne-
* rois. On travaille à force à s'approcher du faubourg. C'est un point très-important. J'es- > père que, quand nous nous en serons rendus maîtres, la ville ne tiendra pas longtemps.
• Un rassemblement de quelques mille paysans est venu attaquer hier les 400
? hommes laissés à El Amurria. J'ai donné ordre au gënérul Unmoustier de partir hier,. » dans la nuit, avec une colonne du 1,000 hommes, 200 chevaux et deux pièces de 4. Je i suis sùr qu'il aura tué ou dispersé toute cette canaille. Autant ils sont bons derrière leur»
* murailles, autant ils sont misérables en plaine. •
1 (Test uu fait que j'ai recueilli de la bouche même de l'illustre et à jamais regrettable maréchal Bngeaud. Il était capitaine de grenadiers au siège de Saragosse, et il m’en racontait encore les détails quelques jours avant sa mort
SOMO-SIRRHA.
toute l'armée dans cet horrible genre de combats. Il en devait résulter une lutte longue et acharnée.
Les Espagnols, que la prise de leur enceinte avait exaspérés au plus haut point par l’aggravation du péril, en étaient venus à un véritable état de frénésie. Us ne voulaient plus s’en tenir à la défensive, et aspiraient à reprendre ce qu'on leur avait pris. Au centre, ils prétendaient reconquérir le couvent des Capucins pour déborder la position de Santa-Kngraeia. A droite, ils étaient restés maîtres des couvents de Sainte-Monique et des Auguslins, contigus aux deux brèches que nous avions occupées, et de là ils faisaient d’incroyables efforts pour nous débusquer. Les moines , plus actifs que jamais, aidés par quelques-unes de ces femmes ardentes que leur nature irritable, quand elles se. livrent à la violence, rend plus féroces que les hommes même, menaient au feu des bandes composées de ce qu’il y avait de plus fanatique, et de la portion la plus résolue de la troupe de ligne. Ainsi à l'attaque du centre, après avoir essayé avec leur artillerie de faire brèche au couvent des Capucins, qui nous était resté, ils osèrent encore une fois venir à l’assaut à découvert. Nos soldats les repoussèrent de nouveau à la baïonnette , et cette fois leur ôtèrent tellement l'espoir de réussir qu'ils les dégoûtèrent tout k fait de semblables tentatives.
La conquête commencée vers Sanla-Engracia fut poursuivie. De ce couvent partait une rue asscs large, appelée du nom même de Sanla-Engracia, et aboutissant directement au Cotso. D'énormes édiGces la bordaient des deux côtés : à droite (droite des Français), le couvent des Filles-de-Jérusalem et l'hôpital des Fous; à gauche, le couvent de Saint-François. Ces édifices pris, on débouchait sur le Cosso (boulevard intérieur, comme nous l'avons dit) et on possédait la principale et la plus large voie intérieure.
On se mit donc à cheminer de maisons en maisons, des deux côtés de cette rue de Santa-Engracia, pour arriver successivement k la conquête des gros édifices, qu'il importait d'occuper. Quand on entrait dans une maison , soit par l'ouverture que les Espagnols y avaient pratiquée , soit par celle que nous y pratiquions nous-mêmes, on courait sur les défenseurs k la baïonnette, on les passait par les armes si on pouvait les atteindre, ou bien on se bornait k les expulser. Mais souvent on laissait derrière soi, au fond des caves ou au haut des greniers , des obstinés restés dans les maisons dont un ou deux étages étaient déjà conquis. On se mêlait ainsi les uns les autres, et on avait sous ses pieds ou sur sa tète, tirant à travers les planchers, des combattants qui, habitués à ce genre de guerre, familiarisés avec la nature de périls qu'il présentait, y déployaient une intelligence et un courage qu'on ne leur avait jamais vus en plaine. Nos soldats, braves en toute espèce de combat, mais voulant abréger la lutte, employaient alors divers moyens. Ils roulaient des bombes dans les maisons dont ils avaient