‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 141 sur 186 · LIVRE TRENTE-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTE-QUATRIÈME

RATISBONNE

Arrivée de Napoléon h Pari* dans la nuit du 22 au 23 janvier 180V. — *■ Motifs de son brusque retour. — Profonde altération de l'opinion publique* — * Improbation croissante à l'égard de la guerre d'Espagne, surtout depuis que cette guerre semble devoir entraîner une nouvelle rupture avec l'Autriche. — Disgrâce de M. de Tallryrand , et danger de M. Fouché. — Altitude de Napoléon envers la diplomatie européenne. — Il se tait avec l'ambassadeur d'Autriche, et s’explique franchement avec les ministres des autres puissances. — Ses efforts pour empêcher la guerre 4 mais sa résolution de la foire terrible, s’il est oblige de reprendre les armes. — Sou intimité avec 11. de Ronian/off, resté à Paris pour l'attendre. — Demande de concours à la Russie. — Vastes préparatifs militaires. — Conscription de 1810, et nouveaux appels sur les conscriptions antérieures. — Formation des quatrième et cinquième bataillons dans tous les régiments. — Développement donné à la garde impériale. — Composition des armées d'Allemagne et d’Italie. — Imitation aux princes de la Confédération de préparer leurs contingents. — Premiers mouv emeuts de troupes vers le Haut-Palsiinal , la Bavière et le Frioul, destinés à servir d'avertissement k l'Autriche. — Moyens financiers mis en rapport avec les moyens militaires. — Effet sur l'Europe des manifestations de Napoléon. — Dispositions de la cour d'Autriche. — Exaspération et inquiétude qu'elle éprouve par suite des événements d’Espagne. •*-* Les embarras que cette guerre cause K Napoléon lui semblent une occasiod qu’il ne faut pas laiaser échapper, après avoir négligé de saisir celle qu’offrait la guerre de Pologne. — Encouragements qn'clle trouve dans l'irritation de l’Allemagne et l'opinion de l'Europe. — Ses armements extraordinaires en-' Ireprii depuis longtemps , et maintenant poussés à terme. — > Nécessité pour elle de prendre une résolution et de choisir entre le désarmement ou la guerre. — - Elle opte pour la guerre. — Union de l'Autriche avec l’Anglolcrre. — Effort» du cabinet autrichien à Constantinople pour amener la paix entre les Anglais et les Turcs. — Tentatives à Saint-Pétersbourg pour détacher la Russie de la France. — Refroidissement d'Alexandre à l’égard de Napoléon. — Causes de ce refroidissement. — Alexandre redoute fort une nouvelle guerre de la France avec l'Autriche et s’efforce de l'empêcher. — \"y pouvant réussir, ri ne voulant point encore abandonner l'alliance delà France, il adopte une conduite ambiguë, calculée dans l’intérêt de son empire* — (irands préparatifs pour finir la guerre de Finlande et recommencer celle de Turquie ■*— Envoi d'une armée d’observation en Gallicie sous prétexte de coopérer avec la France. — L'Autriche, quoique trompée dans ses espérances à l'égard de la Russie, se flatte de l'entraîner par un premier succès et se décide k commencer la guerre en avril. *— Déclaration de M. de Metternich à Paris. *— Napoléon ne doutant plus de la guerre t accélère ses préparatifs. — Départ anticipé de tous les renforts. — Distribution de l'année d'Allemagne en trois corps principaux. — Rôles assignes aux maréchaux Duvout, Lanncs et Masséna. — Le prince (lerthier part pour l'Allemagne avec des instruction» éventuelles, et Napoléon reste k Paris pour achever sps préparatifs* — Pansage de l’Inn le 10 avril par les Autrichiens, et marche de l’archiduc Charles sur l’Isar. — Passage de flsar et prise de Landshut — Projet de l'archiduc Charles de surprendre les Français avant leur concentration , en traversant le Danube entre Ratisbonne et Donaimerth. — Ses dispositions pour accabler le maréchal Davout à Ratisbonne. — Soudaine et heureuse arrivée de Napoléon sur le théâtre des operations. — Projet hardi de concentration, consistant À amener au point commun (f Abensberg les maréchaux Davout et Masséna , l’un partant de Ratisbonne , l'autre d'Augsbourg. — Difficultés de la marcha

du maréchal Dax ont, exposé à remontrer la masse presque cuüère de l'armée autrichienne. — Conduite habile el ferme de t e maréchal placé entre le Danube et l'archiduc Charles. — Sa rencontre avec les Autrichiens entre Tengcn et Hansen. — Beau combat de Tcugen le 19 avril. — Réunion du corps du maréchal Davout avec Napoléon. — Napoléon prend la moitié de ce corps, avec les Bavarois et les Wurtcmbergeois , et perce la ligne de l'archiduc Charles, qui s'étend de Munich k Ratisbonne. — Bataille d'Abensbcrg livrée le 20. — Napoléon poursuit cette opération en marchant sur l'Isar rt en prenant I.aiidshut le 21. — Il enlève ainsi la ligne d'opération de l’arrhiduc, et rejette son aile gauche en Bavière. — Apprenant dans la nuit du 21 au 22 que le maréchal Davoul a eu de nouveau l'archiduc ù combattre vers Leuchling , il se rabat à gauche sur Erkmuhl, où il arrive à midi le 22. — Bataille d'Eekmiihl. — L'archiduc, battu , se rejette en Bohème. — Prise de Ralisbonne. — Caractère des opérations exécutées par Napoléon pendant ces cinq journées — Leurs grands résultats militaires et politiques.

Napoléon, parti à cheval de Valladolid le 17 janvier 1809, arrivé le 18 à Burgos, le 19 à Bayonne, était monté en voiture dans cette dernière ville, après avoir pris à peine le temps d'expédier quelques ordres, et se trouvait aux Tuileries le 22 au milieu de la nuit, surprenant tout le monde par la promptitude de son apparition. On ne s’attendait pas à le revoir sitôt, et, soit en France, soit en Europe, on en devait ressentir quelque trouble. Les motifs de ce trouble s'expliquent p^ar les motifs mêmes de son brusque retour. Il était parti de Valladolid, laissant à ses généraux malheureusement divisés, et faiblement rapprochés par le timide commandement de Joseph , le soin d'achever la conquête de l'Espagne; il était parti, parce que de toutes parts lui était arrivée la nouvelle que l’Autriche poursuivait avec plus de vivacité que jamais ses armements tant de fois ralentis, tant de fois repris depuis deux ans; parce qu'on lui faisait parvenir de Vienne, de Munich, de Dresde, de Milan, le détail précis de ces armements, de manière à ne laisser aucun doute sur l’imminence du danger; parce que de Constantinople on lui racontait les efforts inouïs de l’Autriche pour brouiller les Turcs avec la France, et pour les réconcilier avec l’Angleterre; parce que de Paris enfin on lui maudait qu’une agitation inconnue se manifestait dans les esprits, qu'on intriguait timidement mais visiblement à la cour, qu’on parlait hardiment à la ville, et que partout en un mot on était inquiet, mécontent, aussi mal pensant que mal disant. Ln mouvement d’irritation s’était tout à coup produit dans son Ame ardente, et il n’avait pu s’empêcher de revenir immédiatement en France. Ceux qui, tanf au dehors qu’au dedans, avaient provoqué son retour, devaient s’en ressentir, et ils en étaient agités à l’avance. La diplomatie européenne s'attendait à un éclat. La cour effrayée craignait quelque rigueur.

Napoléon, en effet, de retour à Paris, allait trouver la France comme il ne l’avait pas encore vue. Bien que depuis dix ans de règne il eut pu discerner, à travers l’admiration qu’il lui inspirait, des défiances, des improbations même, il ne l’avait jamais connue telle que la lui peignaient en ce

moment quelques serviteurs fidèles, telle enfin qu’il allait l’apercevoir luiméme. Ce changement était dû tout entier à la guerre d'Espagne, qui commençait à produire ses funestes conséquences.

D’abord on avait blâmé l’entreprise elle-même, qui semblait devoir ajouter de nouveaux poids au lourd fardeau dont l’Empire était déjà chargé. On avait blâmé la forme, qui n’était qu’une perfidie envers de malheureux princes hébétés et impuissants. Mais on avait compté sur le génie de \apoléon, toujours heureux, pour vaincre ces nouvelles difficultés; on avait été ébloui et fier des hommages dont il avait été entouré à Erfurt, et on avait flotté ainsi entre la crainte, l’espérance, et l'orgueil satisfait. Cependant cette campagne même, où il n’avait eu qu'à paraître pour dissiper les levées en masse des Espagnols, avait inspiré de tristes réflexions. On l’avait vu obligé de transporter ses vaillantes armées du Nord, où elles étaient toujours nécessaires, au Midi, où aucun danger sérieux ne menaçait la France; de les disperser sur un sol dévorant, où elles s’épuisaient à détruire des rassemblements qui ne tenaient nulle part, mais qui revivaient sans cesse en guérillas quand ils ne pouvaient plus combattre en corps d'armée; de faire rembarquer les Anglais, qui se retiraient en se défendant énergiquement, pour reparaître bientôt sur d'autres points du littoral, aussi mobiles avec leurs vaisseaux que les Espagnols avec leurs jambes. De toutes parts on se disait qu’il y avait là un gouffre, où viendraient s’enfouir beaucoup d'argent, beaucoup d'hommes, pour un résultat fort incertain , désirable sans doute si on se reportait au siècle de Louis XIV, infiniment moins important à une époque où la France dominait le continent, résultat d'ailleurs qu’on aurait bien pu ajourner en présence de tant d'autres entreprises à terminer, et qui devait rendre plus difficile cette paix générale, déjà si difficile et si justement désirée. Mais ce qui mettait le comble à la désapprobation publique, c’était la conviction très- répandue que l’Autriche, profitant du départ des armées françaises pour la Péninsule, allait saisir cette occasion de recommencer la guerre avec plus de chances de succès. A cette certitude s’ajoutait la crainte de voir d’autres puissances se joindre à elle, et la coalition redevenir générale. Dans une faute. on voyait ainsi mille fautes, s'enchaînant les unes aux autres, et entraînant une interminable suite de funestes conséquences. En même temps, des appels réitérés, s’adressant non-seulement à la classe de 1801), mais à celle de 1810, levée un an à l’avance, et même aux classes antérieures de 1800, 1807, 1808, 1809, qui avaient pu se croire libérées, ces appels commençaient à produire un mécontentement universel dans les familles, et à y faire sentir comme une souffrance très-vive, cette guerre qui n'avait été jusque-là qu’une occasion de triomphe, un snjet d’orgueil, un moyen de faire descendre dans les campagnes les plus reculées les preuves de la munificence impériale envers de vieux soldats. Les anciens

royalistes, en partie ramenés, s’étaient tus jusqu'iri, et le clergé avee eux. Mais aujourd'hui les moins corrigibles trouvaient dans les événements d'Espagne et d'Autriche, dans la souffrance des familles, un motif pour tenir des discours pleins de fiel. la? clergé, ordinairement uni à eut d’intérét et de sentiment, avait dans les mauvais traitements qu'on faisait essuyer au pape à Home, une cause de déplaisir tout aussi grande que celle que les anciens royalistes pouvaient trouver dans les renonciations forcées de Hayonne. Aussi bien des curés se permettaient-ils un langage fort équivoque dans certaines chaires soit de la ville, soit de la campagne, et, sous prétexte de prêcher la soumission chrétienne, on commençait à parler aux peuples comme l'Eglise a coutume de le faire dans les temps de persécution.

On s’exprimait dans les lieux publics avec une étrange liberté, et ce Paris si mobile, tour à tour si turbulent ou si docile, si dénigrant ou si enthousiaste, jamais soumis ou insoumis tout à fait, et qu'on peut toujours s’attendre à revoir sage au moment des plus grands égarements, ou insensé dans les temps de la plus parfaite sagesse, Paris presque ennuyé d'admirer son Empereur, oubliant même la reconnaissance qu'il lui devait pour avoir abattu l'échafaud et rétabli les autels, pour avoir ramené te calme, le luxe, les plaisirs, Paris aimait à relever ses torts, à commenter ses fautes, et, à travers la satisfaction de fronder, commençait à épronver pour l’avenir des craintes sérieuses, qu’il traduisait en un langage triste et souvent amer. Les fonds publics, malgré les achats obstinés du Trésor, baissaient au-dessous du taux de 80 francs, déclaré normal par l'Empereur pour la rente cinq pour cent, et seraient tombés bien au-dessous sans les efforts qu’on faisait pour les soutenir.

Autour du gouvernement on ne montrait pas moins d’inquiétude et d'indiscipline d’esprit. Le Corps Législatif était demeuré assemblé pendant tout le temps qu'avait duré la courte campagne de Napoléon au delà des Pyrénées. On l'avait occupé, comme c'était l’usage à cette époque, non de politique, mais d’afTaires financières, et surtout de matières législatives. Il avait eu à discuter le Code d'instruction criminelle, œuvre difficile, et qui pouvait réveiller plus d'un ancien dissentiment. Les opposants, bien peu nombreux alors, qui n’arrivaient jamais à donner plus de 10 ou 15 suffrages négatifs aux projets qu'on leur soumettait, avaient cette fois tenu tête au gouvernement, et réuni jusqu'à 80 et 100 suffrages négatifs, sur 250 à 280 votants, dans la délibération des divers titres de ce Code. L’archi chancelier Cambacérès, qui, avec sa perspicacité ordinaire, avait discerné cette renaissance de l’esprit de contradiction, et qui avait craint de l’exciter en livrant à la discussion un Code qui mettait si fort en présence les anciens penchants des uns pour la liberté, des autres pour l’autorité, l'archichancelier Cambacérès avait prévenu l’Empereur de ce danger, et

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avait cherché à le dissuader de terminer cette année le Code d'instruction criminelle. Il aurait préféré choisir un moment oh Ton aurait été plus enclin à l'approbation, et oi» l'Empereur aurait été présent, car, lni absent, tout le monde était plus hardi. Mais Napoléon, ne connaissant pas d’ohstade, avait voulu que le Code d’instruction criminelle fut mis en délibération cette année même, et de vives discussions, suivies de votes plus partagés que de coutume, avaient étonné les esprits réfléchis, et contribué à indisposer un maître attentif, quoique absent, à tout ce qui se passait en France.

Encouragés par cette absence, certains personnages avaient aussi donné un libre cours à leur langue et h leur penchant pour l'intrigue. Deux surtout avaient poussé jusqu'à l’imprudence l'oubli d’une soumission à laquelle ils semblaient habitués depuis bientét dix années, c’étaient MM. Fouché et de Talleyrand. Nous avons fait connaître ailleurs le caractère, et le rôle pendant les premières années du Consulat, de ces deux personnages si divers, si hostiles l'un à l'autre, et les plus importants de l'époque après l'archichancelier Cambacérès. L'archichancelier Cambacérès, quoique moins consulté que jadis, s'efforcait toujours en secret, et sans ostentation, de faire prévaloir dans l'esprit de Napoléon des pensées de modération et de prudence, à quoi il réussissait beaucoup plus rarement qu’aiitrefois. Du reste les événements commençaient à le fatiguer et à l'attrister, et il tendait chaque jour à s’effacer davantage, ce qui est facile en tout temps, car les acteurs pressés sur la scène du monde ne sont jamais fâchés qu'on leur laisse la place vide. Napoléon seul s'en apercevait avec regret, appréciant sa rare sagesse, quoiqu'il en fut souvent importuné. On songeait donc beaucoup moins au prince archichancelier. MM. Fouché et de Talleyrand, au contraire, aimaient fort qu’on s’occupât d'eux, et attiraient volontiers sur eux- mêmes tout ce qui restait d’attention à un public dont Napoléon occupait presque seul la pensée. M. Fouché, excellent ministre de la police dans les premiers temps du Consulat, par son indifférence indulgente envers les partis qui le portait à ménager tout le monde , avait cependant deux inconvénients graves pour un ministre de la police, c’était le soin de se faire valoir aux dépens du gouvernement, et le besoin de se mêler de toutes choses. Ménageait-il celui-ci ou celui-là, prévenait-il un acte de rigueur, il s'en attribuait le mérite auprès des intéressés, leur donnant à entendre que san3 lui on aurait bien autrement souffert de -la tyrannie d’un maître impétueux. Il affectait de contenir le zèle emporté du préfet de police Dubois, fonctionnaire personnellement dévoué à l’Empereur, le raillait des découvertes qu’il prétendait faire, et traitait de complots chimériques tous ceux qui étaient dénoncés par cet agent. En ccIa M. Fouché pouvait avoir raison, mais il avait lui-même ses excès «le zèle.

Il voulait se mêler de tout, pour paraître influent en tout. Kéccmmcnl, dans le désir de se donner de l’importance, il avait pris sur lui de conseil-

1er le divorce à l'impératrice Joséphine , croyant qu’il plairait ainsi à Xapoléon, en amenant un sacrifice que celui-ci n’osait pas demander, mais qu'il souhaitait ardemment Ces vues trop personuelles, cette indiscrète intervention dans ce qui ne le regardait pas, avaient déjà failli perdre M. Fouché auprès de Xapoléon, qui ne voulait pas naturellement qu'on se fit valoir à ses dépens; qu’on le peignit aux partis comme dur et cruel, en se réservant pour soi les honneurs de l’indulgence ; qu’on alTectàt l’incrédulité en fait de complots pouvant compromettre la sûreté de son gouvernement; qu'on se permit enfin de prendre l’initiative dans de graves affaires d’Ktat ou de famille, qui ne concernaient que lui seul, et dont seul il pouvait et voulait juger la maturité.

Une circonstance toute récente lui avait donné occasion de témoigner à cet égard son sentiment, et il l’avait fait d’une manière fâcheuse pour M. Fouché. Un ancien militaire, le général Malet, conspirateur incorrigible; Serran, autrefois ministre de la guerre, un ex-conventionnel; Florent-Guyot, un employé peu connu du departement de l’instruction publique, étaient compromis dans une trame peu sérieuse, mais qui annonçait déjà un commencement de résistance au pouvoir absolu. Il n’y avait là qu’une chose grave, et personne ne s’en aperçut alors, c’était la manie du général Malet de penser que, Xapoléon étant souvent absent pour la guerre, il fallait profiter de l'une de ses absences pour le dire mort, et provoquer un soulèvement. Le projet du général Malet , réalisé plus tard , était-il seulement en germe alors, ou déjà fort mûri dans la prétendue trame que M. Dubois croyait avoir découverte, c'est ce qu'il est impossible de décider. M. Fouché railla beaucoup M. Dubois, et celui-ci, se sentant soutenu, traita son ministre avec peu de respect. Xapoléon averti en Espagne de ce différend, et n’aimant pas que son uiiuistre de la police jouât l’esprit fort en matière de complots, ou peut-être se fit valoir auprès des corps de l'Etat en étouffant une affaire dans laquelle plusieurs de leurs membres étaient compromis, prêta tout appui à M. Dubois, et voulut que la question fût examinée dans un conseil présidé par le prince Cambacérès. Le prudeut archichancelier pacifia la querelle en décidant que s'il n'y avait pas lieu à suivre, il y avait du moins grande attention à donner à ces premiers symptômes de l'esprit de révolte. M. Fouché fut vertement réprimandé par ordre de l’Empereur. Il venait de l'étre plus durement encore au sujet de sa proposition de divorce. Cette proposition faite spontanément à l'impératrice Joséphine par le ministre de la police , avait paru à celle-ci dictée par l’Empereur lui-même, car elle n'avait pu supposer qu’un ministre prit sur lui de hasarder une telle démarche s'il n’y avait été autorisé, et il en était résulté des agitations intérieures qui avaient vivement affecté Xapoléon. Cherchant la stabilité qui lui échappait, il désirait un héritier, et sentait peu à peu mûrir en lui la résolution du divorce. Mais plus il ap-

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prochait du moment de cette résolution, moins il voulait s’infliger à l'avance une douleur qui devait lui être très-sensible. M. Fouché fut donc désavoué pour cette démarche, et condamné auprès de l’Impératrice à des excuses humiliantes. M. Cambacérès fut encore l’intermédiaire, le pacificateur de ce différend. Mais M. Fouché put dès lors s’apercevoir du déclin rapide de son crédit. ,

Quant à M. de Talleyrand, sa situation était aussi fort compromise, et également par sa faute. Il avait déjà donné plus d’un sujet de défiance et de déplaisir à Napoléon, surtout en quittant le ministère des affaires étrangères en 1807, pour le vain motif de devenir grand dignitaire de l’Empire. Il avait regagné la faveur impériale en se faisant l’instrument actif de la politique qui avait «amené la guerre d’Espagne, et Napoléon l’avait tour à tour conduit à Erfurt , ou laissé à Paris , afin de pallier auprès de la diplomatie européenne ce que cette politique pouvait avoir d’odieux et d’inquiétant pour les cours étrangères. Mais M. de Talleyrand était de tous les hommes le moins capable de résister à l’opinion du jour, et la guerre d’Espagne ayant fini par encourir la réprobation universelle n’était plus bonne à ses yeux qu’à désavouer. Aussi ne manquait-il pas de dire qu’il ne l'avait point conseillée, se fondant sans doute sur ce qu'il avait préféré, entre les projets proposés, le démembrement de l'Esp«igne à l’usurpation de la couronne. Les désaveux commencés, il remontait jusqu’à l’affaire du duc d'Enghien, car dans ce moment de défaveur on revenait sur toutes les fautes que Napoléon avait pu commettre, et M. de Talleyrand voulait n’avoir été complice d’aucune. Son imprudence était grande, car si tout se redit vite à Paris, tout se redisait bien plus vite alors, à l’indiscrétion se joignant plus qu’à aucune autre époque le goût perfide de plaire. M. de Talleyrand ne pouvait donc manquer d’étre bientôt dénoncé à l’Empereur.

Ses torts ne s’étaient pas bornés à quelques désaveux peu fondés, il s’était réconcilie avec M. Fouché , après dix ans .de haine et de dénigrement réciproques. Ils se traitaient l'un l’autre d’intrigant frivole, affectant de diriger une diplomatie qui, aidée par la victoire, allait toute seule; d'intrigant subalterne, agitant l’Empereur de vulgaires dénonciations, et faisant étalage d'une police que la soumission générale rendait facile, même inutile. M. de Talleyrand méprisait la vulgarité de M. Fouché , celui-ci la frivolité de M. de Talleyrand. Cependant, comme si une situation grave avait paru exiger de leur part l’oubli d'anciens ressentiments , MM. de Talleyrand et Fouché, rapprochés par des officieux, s’étaient réconciliés, et publiquement visités, ce qui avait produit une surprise générale. Le motif vrai de leur réconciliation, c'est que des circonstances pouvaient se présenter prochainement où leur union serait nécessaire à tous deux. On se persuadait, en effet, que Napoléon finirait par rencontrer

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en Espagne le poignard d'un fanatique, ou en Autriche un boulet de canon. MM. Fouché et de Talleyrand, plus enclins à croire h la chute d'un ordre de choses qui n’était plus de leur goût, semblaient partager l’opinion que la personne de Xapoléon succomberait infailliblement à un péril trop souvent bravé. Que deviendrons-nous ? que ferons-nous ? étaient les questions qu’ils s'étaient adressées, et que certainement ils n'avaient pAs résolues. Mais les intermédiaires, exagérant comme de coutume les demiconfidences que ces deux personnages avaient pu se faire, prétendaient que tout un plan de gouvernement avait été préparé par eux pour le cas oh Xapoléon serait frappé. On leur prêtait même l'idée de transmettre la couronne impériale à Murat, qui avait porté à Paris, avant de se rendre à Xaples, le mécontentement de n’être pas roi d'Espagne.

Ces vains bruits ne mériteraient pas d’occuper l'histoire, s’ils n’attestaient un commencement d’altération dans les esprits, résultat des fautes de Xapoléon, et surtout s’ils n'avaient pas eu le fâcheux effet de tenir les étrangers en éveil sur ce qui se passait à Paris, de leur persuader que l'autorité de Xapoléon était fort affaiblie, que la nation était dégoûtée de sa politique, que ses moyens d’action étaient très-diminués, et que le moment enfin était venu de lui déclarer de nouveau la guerre. Il est certain que l’état des esprits à Paris 1 agit alors beaucoup sur l'état des esprits en Europe , et contribua extrêmement à rallumer la guerre , comme on va bientôt le voir.

Xapoléon connaissait, avant de quitter Valladolid, une grande partie de ce que nous venons de rapporter, et il en éprouvait une irritation dont il ne sut pas contenir les éclats. La veille de son départ, apprenant que les grenadiers de la vieille garde murmuraient parce qu’on les laissait en Espagne, du moins momentanément; apprenant aussi que le général Legendre, l’un des signataires de la capitulation de Baylen, devait se présenter à lui dans une revue qu’il allait passer, Xapoléon se livra à des mouvements de colère qui affligèrent profondément ceux qui en furent témoins. Parcourant à pied les rangs de ses grenadiers qui lui présentaient les armes, soit qu’il eut entendu quelque murmure, soit qu’il eût reconnu l’un des mécontents, il lui arracha son fusil des mains, et le tirant à lui : Malheureux, lui dit-il, tu mériterais que je te fisse fusiller ! et peu s'en faut que je ne le fasse. — Puis, le rejetant dans les rangs, et s’adressant à ses camarades : Ah ! je le sais, leur dit-il , vous voulez retourner h Paris pour y retrouver vos habitudes ot vos maîtresses, eh bien! je vous retiendrai encore sous les armes h quatre-vingts ans ( — Ayant ensuite aperçu le général Legendre, il lui saisit la main et lui dit : Cette main, général ,

1 O fait est triplement prouvé par toutes Ira correspondance* diplomatiques dr l’époque, (hi est étonné d’y voir ii que! point tout ce qui se disait à Paris se redirait k Vienne, ,i Berlin , ù Sainl-Pétertbourfl. •

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celle main, comment ne s’est-elle pas séchée en signant ia capitulation de llaylcn ? — . L'infortuné général, foudroyé par ces paroles, sembla s'abîmer dans sa honte, et chacun s'inclina devant le visage enflammé de Napoléon, tout en blâmant secrètement ces inqualifiables violences.

II partit ensuite pour Paris, oh il arriva, comme nous l'avons dit, avec une rapidité égale à ses passions. On lui avait beaucoup écrit en Espagne ; car indépendamment de ses ministres il avait de nombreux correspondants, qui lui communiquaient tout ce qu'ils pensaient et tout ce qu'ils recueillaient 1 ; il avait beaucoup appris en route , quoique en courant ; il avait donné un grand nombre d'ordres, prescrit notamment l'arrestation d’un abbé Angiade qui, dans la Gironde, avait mal parlé en chaire de la conscription, et mandé & Paris l'archevêque de Bordeaux, qui avait souf<fort les sermons de l'abbé Angiade. A peine entré aux Tuileries, il avait été assailli par des milliers de rapports sur ce qui s'était passé en son absence. Ces rapports fort exngérés ne pouvaient tromper un esprit aussi sagace que le sien, mais on accueille volontiers ce qui flatte l'irritation qu’on éprouve, et Napoléon crut , ou parut croire beaucoup de choses invraisemblables. Il appela auprès de lui l’archichancelier Cambacérès, auquel il redit avec une extrême animation tout ce qu'on lui avait raconté, s'emportant surtout contre MM. Fouché et de Talleyrand, qui, selon lui, n’avaient pu se réconcilier que dans de très-mauvaises intentions. L’archichancelier Cambacérès essaya de le calmer, mais il n'y réussit qu'imparfaitement. Ce qui blessait Napoléon , c’était qu’on disposât de sa succession comme si sa mort eût été certaine ; ce qui le blessait plus encofe, c’était le désaveu de sa politique, fait par un homme qui en avait été le complice, et qui nvait été conduit à Erfurt et laissé à Paris pour en être l'apologiste. Aussi le principal orage devait-il fondre sur la tète de M. de Talleyrand , M. Fouché ayant déjà reçu par écrit de vertes réprimandes, et bien que commençant à déplaire, n'ayant pas encore assez comblé la mesure pour être sacrifié.

Napoléon, dans un conseil de ministres auquel assistaient plusieurs grands dignitaires présents à Paris , se plaignit de toutes choses cl de tout le monde, car il n'était rien dont il ne fut mécontent. On avait perdu à cette époque, au milieu du calme de l’Empire, la connaissance de l'opinion publique et de scs brusques revirements ; on croyait qu’un gouvernement pouvait la diriger à volonté , et on avait à cet égard une foi puérile dans l’influence de la police , parce qu’elle avait une autorité absolue sur les journaux. Napoléon se plaignit de ce qu'on avait laissé les esprits s’égarer

1 Parmi ce» correspondant* te trouvaient MM. Piévée, de Montlosier, madame de Genlit, qui n’écrivaient pas pour dénoncer, mai» pour dire leur opinion sur ce- qu'il» voyaient, et sur ce qui se passait tou» le» jours sous leur» yeux. Les correspondance» de M. Kiévée ont Clé imprimée», et prouvent que Napoléon se laissait dire beaucoup de choses, et des plus hardies.

sur les événements du jour, de ce qu'on avait laissé interpréter sa dernière campagne , toute marquée par des succès , comme une campagne féconde en revers; lança plusieurs traits acérés contre ceux qui avaient parlé et agi comme en présence d’une succession déjà ouverte , comme en présence d’un règne près de finir. Il se plaignit surtout avec une extrême amertume de ceux qui , pour le désavouer , ne craignaient pas de se désavouer euxmémes; enfin ne se contenant plus, parcourant à grands pas la salle du conseil , et s'adressant à AI. de Tallcyrand , qui était immobile , debout , adossé à une cheminée , il lui dit en gesticulant de la manière la plus vive : - — Et vous osez prétendre, monsieur, que vous avez été étranger à la mort du duc d'Enghien ! Et vous osez prétendre que vous avez été étranger à la guerre d’Espagne! — Etranger, répétait Napoléon , à la mort du duc d’Enghien ! mais oubliez-vous donc que vous me l’avez conseillée par écrit? Étranger à la guerre d’Espagne! mais oubliez-vous donc que vous m'avez conseillé dans vos lettres de recommencer la politique de Louis XIV ? oubliez-vous que vous avez été l’intermédiaire de toutes les négociations qui ont abouti à la guerre actuelle? — Puis passant et repassant devant AI. de Tallcyrand, lui adressant chaque fois les paroles les plus blessantes, accompagnées de gestes menaçants, il glaça d'effroi tous les assistants, et laissa ceux qui l’aimaient pleins de douleur de voir abaissée dans cette scène la double dignité du trône et du génie '. Napoléon congédia ensuite le conseil, fâché de ce qu'il avait fait, et ajoutant au mécontentement qu’il avait des autres le juste mécontentement qu'il devait avoir de lui-inémc.

M. de Tallcyrand rentré chez lui éprouva nne sorte de saisissement. Les médecins furent inquiets pour sa vie, car il n’avait nullement le courage de la disgrâce, quoiqu'il la soutint avec une impassibilité apparente. Cependant Napoléon était trop irrité pour s'en tenir à des paroles. Il voulut qu’une manifestation officielle apprit au public que AI. de Tallcyrand avait encouru sa défaveur. Ce personnage, qui aimait tous les geures d’honneur, avait aspiré à être grand chambellan lorsqu'il occupait les fonctions si sérieuses de ministre des affaires étrangères. Devenu grand dignitaire, il était resté grand chambellan, et en cumulait les avantages pécuniaires avec ceux de sa nouvelle dignité. Le lendemain même de la séance orageuse qui avait eu lieu au conseil des ministres, Napoléon lui fit redemander la clef de grand chambellan, et la transmit à AI. de Alonlesquiou , l'un des membres du Corps Législatif les plus justement honorés, qui joignait à ses titres actuels des titres anciens, fort appréciés par Napoléon quand ils s'ajoutaient à un mérite réel. Toutefois AL de Talleyrand , s'apercevant qu'il s'était trop hâté de se conduire avec le gouvernement impérial comme

1 Le véridique et honnête duc de Gui* te, témoin oculaire de cette scène, nie l’a racontée avec les moindres détails quelques jours avant sa mort.

RATISBOX.VK.

avec un gouvernement perdu, chercha à racheter par une extrême soumission les propos imprudents qu'on lui reprochait. Deux ou trois jours après il se rendit à une grande Tête aux Tuileries, dans le plus brillant costume, s'inclinant profondément devant le maitre dont il avait essuyé les outrages , voulant presque le faire douter lui-même et surtout faire douter le public de ce qui s’était passé. Il y réussit dans une certaine mesure , car Napoléon, désarmé par cette soumission calculée, découvrit le calcul, mais agréa l'humilité.

Après avoir réprimé les langues autour de lui , sans les réprimer dans le public, qu’on ne pouvait pas disgracier. Napoléon s'occupa sur-le-champ des graves affaires qui l’avaient amené à Paris. Ces affaires étaient la diplomatie et la guerre qu’il fallait conduire de front, car on se trouvait à la veille d’une rupture avec l’Autriche. Cette puissance , que nous avons vue si agitée depuis trois ans, flottant tour & tour entre le désir de venger ses humiliations et la crainte de nouveaux revers ; cherchant sans cesse une occasion opportune, ayant cru en découvrir une dans le hardi mouvement de Napoléon vers le Nord en 1807, l’ayant laissée passer sans la saisir, ef regrettant amèrement de l’avoir manquée; croyant en apercevoir une nouvelle dans la guerre d'Espagne, hésitant depuis six mois si elle en profiterait ou non, et au milieu de ces hésitations armant avec une activité toujours croissante, cette puissance semblait enfin près d’éclater. Tout ce qu’elle faisait dans l'étendue de son empire comme préparatifs militaires, auprès des cabinets européens comme intrigue politique, décelait une résolution presque arrêtée. L’approche du printemps d'ailleurs donnait lieu de penser qu’on aurait tout au plus deux ou trois mois pour se préparer à lui tenir tête. Il fallait donc se hâter si on ne voulait être pris au dépourvu; mais c’est dans l’art de bien employer le temps et de créer par miracle ce qui n'existait pas que Napoléon excellait, et il en fournit ici une nouvelle et éclatante preuve.

Avec les préparatifs militaires il avait à conduire simultanément les négociations qui devaient ou prévenir la guerre, ou en rendre le résultat plus certain au moyen d’alliances bien ménagées. Il avait eu quelques mois auparavant, à son premier retour d’Espagne, avec l’ambassadeur d’Autriche, des explications si franches, si développées, et cependant suivies de si peu d’efTet, que recommencer semblait superflu, et aussi peu digne que peu efficace. Napoléon jugea qu’une extrême réserve à l’égard de cet ambassadeur, une extrême franchise à l'égard des autres, et le déploiement d'une grande activité administrative, étaient la véritable conduite à tenir et la seule manière de provoquer d’utiles réflexions à Vienne, si on y était encore capable d’en faire de pareilles. Il se montra donc poli , mais froid et sobre de paroles envers M. de Metternicb. Il enjoignit â toute la famille impériale , dans le sein de laquelle M. de Metternicb était ordinairement

bien accueilli , d’imiter cette réserve. Il se montra au contraire beaucoup plus ouvert avec les autres ambassadeurs , leur avoua le motif de son retour à Paris , leur déclara que c'était l'Autriche et ses armements qui le ramenaient si vite , et qu'il allait y répondre par des armements formidables. — Il parait, leur dit-il à tous, que ce sont les eaui du Léthé et non celles du Danube qui coulent à Vienne, et qü'on y a oublié les leçons de l'expérience. Il en faut de nouvelles; on les aura, et celte fois terribles, j’en réponds. Je ne veux pas la guerre, je n'y ai pas d'intérêt, et l’Europe entière est témoin que tous mes etforls, toute mon attention étaient dirigés vers le rbamp de bataille que l’Angleterre a choisi, c'est-à-dire l'Espagne. I,' Autriche, qui a sauvé les Anglais en 1805, au moment où j'allais franchir le détroit de Calais, les saute eneore une fois en m'arrêtant au moment où j'allais les poursuivre jusqu à la Corogne : elle payera cher relie nouvelle diversion. Ou elle désarmera sur-le-champ, ou elle aura à soutenir une guerre de destruction. Si elle désarme de manière à ne me laisser aucun doute sur ses intentions futures, je remettrai moi-même l'épée dans le fourreau , car je n'ai envie de la tirer qu’en Espagne , et contre les Anglais. Sinon la lutte sera immédiate et décisive , et telle que l'Angleterre n'aura plus à l'avenir d'alliés sur le continent. —

L'Empereur produisit sur tous ceux qui l'entendirent l'effet qu’il désirait, car il était sincère dans son langage, et il disait vrai en assurant qu’il ne voulait pas la guerre, mais qu'il la ferait terrible si on l'obligeait à la recommencer. Tout en pensant qu'il se l'était attirée par sa conduite en Espagne, cbacuu jugea que l'Autriche commettait une grande imprudence, et s’etfraya pour l'Europe des conséquences auxquelles cette cour allait s'exposer.

On avait, tantôt par un motif, tantôt par un autre, retenu en France, depuis l'entrevue d'Erfurt, M. de Komanzoff, le ministre des affaires étrangères de Hussie. Comme il a été dit plus haut, ce ministre s'était rendu à Paris à la suite de Napoléon pour veiller lui-même aux négociations qui allaient s’chtamer avec l'Angleterre, et bâter autant que possible l'acquisition des provinces du Danube. La négociation avec l’Angleterre ayant échoué, M. dê ROmanloff attrait pu repartir pour Saint-Pétersbourg, afin de rejoindre son jeune maître, qui l'attendait avec une vive impatience. Mais un motif, tiré de Icars désirs eofnmons, avait retenu M. de Rotnanzotf. Il ne fallait pas plus de dent mois, lui atsil-on dit a Paris, pour terminer les affaires d’Espagne , pour ramener le roi Joseph a Madrid , pour l'y couronner de nouveau , pour jeter les Anglais à la mer, et Inspifer a l'Europe des pensées de résignation au lieu de pensées de résistance a l'égard des desseins conçus à Erfurt. Il pouvait donc y avoir un intérêt véritable a différer encore les ohvertures qu'il s’agissait de faire a Constantinople relativement à la Moldavie el a la Valachte; car si Napoléon était complètement victorieux , l’ Autriche n’oserait pas entreprendre une nou-

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velle lullc, l'Angleterre ne trouverait pas d'alliés sur le cunlinenl, les Turcs n’en trouveraient ni sur terre , ni sur mer, et, sans conflagration européenne, la liussie acquerrait les provinces du Danube, comme elle était près d'acquérir lu Finlande , au moyen d'une guerre toute locale et d'une importance très-limitée. Ce motif valaitl a peine d'un nouvel effort de patience, car ce n'était après tout qu’un retard de deux mois, et ces deux mois M. de KomanzolT avait jugé utile de les passer près des événements dont il attendait l'issue. Dans l'intervalle il observait soigneusement le colosse dont la Russie était pour un temps la complice plutôt que l'alliée; il en étudiait la force passagère ou durable; il cherchait à apprécier la valeur dçs mille propos répétés à Saint-Pétersbourg par les échos de la diplomatie européenne, et il vivait eu attendant au milieu d’un nuage d’encens, car la cour impériale avait reçu l'ordre de combler de caresses l'ancien ministre de Catherine , le ministre actuel d'Alexandre, ordre de tous le plus facilement obéi à Paris, où l'on aime tant à plaire qnaud on ne met pas son orgueil à blesser.

M. de Roinansolf avait passé d'abord deux mois, puis trois à Paris, ne s'apercevant pas du temps qui s'écoulait, et cherchant k calmer l’impatience de son souverain, qui le pressait sans cesse de revenir. Napoléon avait tenu parole, et en deux mois il avait dispersé les armées espagnoles comme de la poussière, chassé les Anglais du continent espagnol, ramené son frère à Madrid, sans donner cependant k personne l'idée que la guerre d’Espagne fut une guerre finie. Ce n'était pas là ce qn'il avait espéré, ni surtout ce qu'il avait promis, car on ne pouvait plus se flatter de réaliser les grandes acquisitions projetées en Orient par un simple acte de Volonté. Napoléon, à peine arrivé, vit M. de Roomnaolf, exerça sur lui sa puissance ordinaire de fascination, fit par son esprit tout ce qu'il n’avait pas fait par ses armes, exprima s» colère de voir l'Autriche intervenir encore au moment décisif pour lui arracher les Anglais des mains, car, s'il les avait poursuivis lui-mème, il ne s’en serait pas sauvé un seul, disait-il , et enfin U se montra résolu à tirer d'un tel manque de foi (il rappelait toujours les promesses qu'on loi avait faites au bivouac d’iirschita) une vengeance éclatante. Confiant comme il l’était dans les immenses moyens qni lui restaient, il ne se montra envers le représentant de la Russie ni fanfaron ni obséquieux, mais ferme et positif, et exigea de lui l'accompTissement des engagements pris à Krfurt, en homme qui était prêt à se batlre encore avec tout le monde, avec ceux qui lui manqueraient de parole en l'attaquant, comme avec ceux qui lui manqueraient de parole en ne l'aidant pas après s’y être engagés. — Si votre empereur avait suivi mon conseil à Krfurt, dit-il à M. de Homansoir, nous ne serions pas aujourd'hui oh nous en sommes. Au lien de simples exhortations, nous aurions fait des menaces sérieuses, et l'Autriche aurait désarmé. Mais nous avons parlé au lieu d'agir) et nous

allons peut-être avoir la guerre , moi pour ce que je veux achever en Espagne , vous pour ce que vous voulez terminer en Finlande et commencer en Turquie. En tout cas, je compte sur la parole de votre maitre. Il m'a promis que , si le cabinet de Vienne devenait l'agresseur, il mettrait une armée à ma disposition. Qu'il remplisse ses promesses ; qu'il conduise plus activement la guerre de Finlande, de manière à en finir avec cette petite puissance qui le tient en échec ; qu'il ait une armée suffisante sur le Danube pour déjouer auprès des Turcs toutes les intrigues des Anglais et des Autrichiens coalisés ; qu'enlîn il ait une armée imposante sur la Hautel'istule pour Taire comprendre à l'Autriche que le jeu est sérieux avec nous. Quant à moi, je vais réunir sur le Danube et le Po trois cent mille Français et cent mille Allemands, et probablement leur présence obligera l'Autriche a nous laisser en paix, ce que j'aime mieux pour vous et pour moi , car dans ce cas vous aurez la Moldavie et la Yalachie presque sans coup férir, et moi je pourrai sans nouvelles dépenses achever la soumission de la Péninsule. Si ces démonstrations ne suffisent pas , s’il faut employer la force, eh bien ! nous écraserons pour jamais les résistances qui s’opposent & nos communs projets. Mais, alliance pour la paix comme pour la guerre, alliance franche, effective, voilà ce que j'ai promis , ce qu’on m'a promis , et ce que j’attends. — A ce langage d'un homme qui n’était rien moins qu'intimidé Napoléon ajouta ce qu’il fallait de caresses pour compléter l'effet qu'il voulait produire, et il obtint de XI. de Romanzotfles déclarations les plus satisfaisantes. Celai-ci ne dissimula pas le chagrin qu’il éprouvait à voir la Russie exposée à une collision avec l'Autçiche, la difficulté des acquisitions projetées en Orient augmentée de toutes les difficultés que rencontrait la politique française en Occident, en un mot le cercle de la lutte s'étendant au lieu de se restreindre , mais il reconnut la nécessité, de parler énergiquement à Vienne pour prévenir la nécessité d'agir ; il convint qu'aux paroles il faudrait joindre certaines démonstrations, si on voulait que les paroles fussent efficaces , et promit en conséquence que la Russie aurait en Gallicie une armée prête à prendre ou la route de Prague, ou celle d’Olmiitz, qui l'une et l’autre minent à Vienne.

Napoléon, satisfait de M. de Romanzoff, et voulant lui prouver à quel point c’était la paix qu’il désirait, et non la guerre, émit l’idée d’offrir à l’Autriche la double garantie de la France et de la Russie pour la conservation de ses Etats actuels, garantie qui devait la rassurer complètement si elle était sincère dans les craintes qu'elle disait avoir conçues pour ellemême à la suite des événements de Bayonne. L’idée de cette garantie , en effet, s’il n’y avait eu que des craintes personnelles dans les motifs qui déterminaient l’Autriche, aurait eu de quoi la contenter, et peut-être aurait pu prévenir la guerre. XL de Romanzoff l’accueillit pour en faire le sujet d'me-pr4jpple communication tant à sa cour qu’à celle de Vienne.

R.VTISBONXK.

A ses entretiens avec M. de RomanzotT Napoléon ajouta raille attentions délicates, comme de le conduire lui-méme aux manufactures des Gobelins, de Sèvres, de Versailles, montrant partout à ce ministre les merveilles de son empire, et voulant à chaque instant lui en donner des échantillons, à ce point, disait lui-méme M. de Romanzoff, qu’il n'osait plus rien louer devant un souverain si magnifique, de peur de s'attirer de nouveaux présents en tapisseries, en porcelaines, en armes de luxe.

Après avoir fait ce qui convenait auprès de l’ambassadeur de son principal allié , Napoléon tint un langage tout aussi utile aux ministres de la Confédération du Rhin. 11 leur dit, et il écrivit à leurs maîtres, les rois de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, de Westphalie, les ducs de Bade, de Hesse, de Wurzbourg, qu’il ne voulait pas les exposer à des dépenses prématurées en exigeant la réunion immédiate de leurs troupes, mais qu’il les invitait à la préparer, vu qu'il s'attendait à des hostilités prochaines; qu’il fallait, soit pour prévenir la guerre, s'il en était temps encore, soit pour la rendre heureuse, si elle était inévitable, se mettre en mesure d’opposer la force & la force ; qu’il allait, quant à lui, réunir 150 mille Français et Italiens sur le P6, 150 mille Français sur le haut Danube, qu'il comptait sur 100 mille Allemands, qu'avec ces 400 mille hommes il préviendrait la guerre, ou la rendrait décisive, et garantirait à jamais ses alliés des répétitions que l’Autriche prétendait exercer sur les puissances allemandes, autrefois dépendantes ou sujettes de son empire. Il écrivit en particulier au roi de Bavière et au roi de Saxe, pour leur demander formellement la réunion d’une première partie de leurs forces autour de Munich, de Dresde, de Varsovie. Se défiant de la Prusse, qui pouvait être tentée d’imiter l’Autriche et de chercher la réparation de ses malheurs dans un acte de désespoir, il lui notifia que, si elle levait un seul homme au delà des 42 mille que ses conventions secrètes l’autorisaient à réunir, il lui déclarerait surle-champ la guerre. Il chargea la Russie de Taire savoir à Kœnigsherg que le moindre acte d'hostilité serait l’occasion d’une nouvelle lutte qui deviendrait mortelle pour les uns ou pour les autres, si on faisait mine de se joindre à l'Autriche.

A ces manifestations, qui devaient être d’autant plus significatives qu’elles reposaient sur des précautions non moins réelles qu’apparentes, Napoléon ajouta des mouvements de scs propres troupes, qui n’étaient que la suite de combinaisons déjà conçues et ordonnées à Valladolid même. Ces combinaisons furent aussi vastes que le commandaient la situation et la masse d’ennemis, tant connus qu’inconnus, auxquels il devait bientôt avoir affaire.

Pendant qu’il se trouvait en Espagne, Napoléon, prévoyant que l’Autriche, bien qu'elle eût été intimidée par la présence des deux empereurs à Erfurt, bien qu’elle ne fût pas entièrement préparée, et qu’elle ne fût pas

enfin assez excitée pour perdre tonte prudence, finirait cependant par éclater au printemps, avait veillé avec une eztrème sollicitude à l'exécution de ses ordres. Les principaux de ces ordres avaient trait à la levée des deux conscriptions autorisées en septembre 1808 par le Sénat. L’une comprenait les conscrits de 1810, levés suivant l'usage une année à l’avance, mais ne pouvant être appelés avant le 1" janvier 180'J, et ne devant pendant cette même année servir que dans l’intérieur. C elait une levée de 80 mille hommes. Mais comme cet appel, d’après ses projets d'organisation, ne suffisait pas à Napoléon, il avait songé à revenir sur les classes antérieures de 1800, 1807, 1808 et 1800, qui n'avaient jamais fourni au delà de 80 mille hommes cliacuue. Les cent quinze départements de cette époque n’oiïraienl pas une population de beaucoup supérieure à celle des quatrevingt-six départements d'aujourd’hui; car tandis que la classe présente actuellement 320 mille jeunes gens ayant acquis l’Age du service, les cent quinze en fournissaient 377 mille. Napoléon prétendait que c’était peu que d'appeler 80 mille hommes sur 377 mille, et qu’il en pouvait lever 100 mille, c'est-à-dire un peu plus du quart. Ou le pouvait assurément, mais à condition de ne pas recommencer souvent ; car il n'est pas de population qui ne périt bientôt, si on lui enlevait chaque année le quart des mâles parvenus à l’âge viril.

11 voulut donc porter à 1(8) mille la contribution annuelle de la population, ce qui en revenant en arrière l'autorisait à demander un supplément de 20 mille hommes à chacune des classes antérieures. Cet appel avait l'avantage de lui procurer des jeunes gens bien plus robustes que ceux qu'il levait ordinairement, puisqu'ils devaient avoir 20,, 21, 22, 23 ans, tandis que ceux de 1810 ne comptaient qu’environ 18 ans. Mais c'était un grave inconvénient que d'arracher à leurs foyers des hommes qui avaient pu se croire exempts de tout service , la classe à laquelle ils appartenaient ayant déjà fourni son contingent. Aussi , pour diminuer le fâcheux effet de cette mesure, ne manqua-l-on pas d’ajouter à la décision du Sénat que les classes antérieures à l'an 1800 seraient définitivement libérées, ce qui laissait sous le coup de nouveaux appels les malheureuses classes de 1 806, 1 807 1808 et 1809. Pour adoucir davantage encore le mécontentement, on renonça à tirer de leurs foyers les hommes qui s'étaient mariés dans l’intervalle ; mais cette atténuation de la nouvelle mesure calma peu le déplaisir do la population, qui voyait les remplacements renchérir tous les jours, et les. appels se succéder sans interruption. Ou reste, excepté dans quelques départements de l'Ouest, où un petit nombre de réfractaires recommença la vie des chouans, et où la répression fut aussi prompte que sévère, l'obéissance était générale, et une fois au corps les hommes prenaient sur-lëcliamp l'énergique esprit de l’armée française.

U fallait employer cette vaste levée de jeunes gens , et en fait d'organi-

sation personne, on le sait, n’a jamais égalé Napoléon. 11 avait depuis deux ans décrété la formation de tous les régiments à cinq bataillons. Diverses causes avaient empêché jusqu'alors la complète exécution de cette mesure : d’abord le nombre des conscrits qui n'était pas encore suffisant, et qui n’allait le devenir que par l'arrivée au corps des 1G(),000 hommes récemment appelés; ensuite la dépense, qui ne pouvait manquer d’ètre grande ; enfin le mouvement des régiments qui se déplaçaient sans cesse, et employaient lenr temps , quand ils ne combattaient pas , à se rendre de la Vistule sur le Tage, ou du Pô sur l’Ehre. Par ces motifs, la plupart dus régiments en étaient à s'occuper de la création du quatrième bataillon , et presque aucun n'avait formé le cinquième.

Après avoir envoyé en Espagne trois corps do la grande armée : ceux du maréchal Victor (autrefois premier corps), du maréchal Mortier (autrefbls cinquième corps), du maréchal Ney (autrefois sixième corps) , et les troupes qui avaient formé le corps du maréchal Lefebvre , plus tous les dragons ; après avoir détaché de l'armée d'Italie de quoi tripler l'année de Catalogne, Napoléon s'était fort affaibli du côté do l'Allemagne, surtout en vieux soldats. Il lui restait sous le titre d'arméedu H h in , et Sous les ordres du maréchal Davout, six divisions d'infanterie, les belles divisions Morand, Friant, Oudin (qui avaient jadis composé le troisième corps) ; l’excellente division Saint-Hilaire, qui avait fait partie du corps du maréchal Soult ; la famease division des grenadiers et voltigeurs d'Oudinot, actuellement k Hanau ; la division Dupas, celle-ci de deux régiments seulement, composant avec les Hollandais la garde des villes anséatiqnes ; quatorze régiments de cuirassiers, troupe incomparable devant laquelle aucuue infanterie européenne n’avait pu tenir ; enfin dix-sept régiments de cavalerie légère la mieux exercée qu'il y eut au monde , et une formidable artillerie. Il fallait ajouter k ces forces les deux divisions Carra Sainl-Cyr et Legrand ayant appartenu an corps dn maréchal Soult, et actuellement dirigées sur Paris pour faire une démonstration vers le camp de Boologne ; les deux divisions Boudet et Molitor, longtemps laissées sur l'Elbe comme noyau de l'armée de réserve en 1 807, et depuis ramenées sur Lyon dans la supposition d une expédition toujours projetée , jamais accomplie , contre la Sicile. Ces belles troupes, lea meilleures de l'Europe, ne formaient pas toutefois une masse de plus de 110 mille hommes, après en avoir défalqué tous les soldats que leur Age nu leurs blessures rendaient impropres au service. Ce<n'é!ait paa avec de telles forces que Napoléon pouvait réduire la maison d'Autriche', quelque bona que fassent les soldats dont elles se composaient. Voici comment il avait résolu de les étendre.

L'armée du Rhin comprenait vingt cl un régiments d'infanterie, qui avaient reçu leurs (rois bataillons de guerre, depuis qn'on avait commencé k former les quatrièmes bataillons. I-orsqo’ils en auraient quatre, rc qui • 33.

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