‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 143 sur 186 · LIVRE XXXtV. — J A NV · texte numérisé non relu

LIVRE XXXtV. — J A NV

lui-méme , engagé dans une politique condamnée par la nation russe, abandonnerait au premier revers une alliauce qn'il avait adoptée parce qu'elle était puissante, non parce qu’elle lui était agréable; qu'en un mot il fallait seulement donner le signal , que ce signal donné , le mohde entier le suivrait, et qu'on serait ainsi les auteurs du salut universel.

A ces raisons fort plausibles on ajoutait pour s'exciter des raisons beaucoup moins sérieuses. On prétendait que ce n'était pas seulement pour sc relever, mais pour se sauver, qu'il fallait agir au plus tét, car la ruine de la maison de Habsbourg était résolue , après celle de la maison de Bourbon. L'Empereur des Français voulait , disait-on, renouveler toutes les dynasties, et placer sur les trônes de l'Europe des dynasties de sa création. Ou citait avec une singulière insistance un propos insignifiant que Napoléon, sous les murs de Madrid , avait tenu aux Espagnols, lorsqu'il avait mis une sorte d'affectation à leur faire altcndre le retour de son frère Joseph. — Si vous ne le voulez pas pour roi , leur avait-il dit, je n'entends pas vous l'imposer, j’ai un autre trône à lui donner; et, quant à Vous, je vous traiterai en pays conquis. — C'était là un propos de circonstance tenu pour produire un effet d’mi moment ; et si Napoléon songeait vraiment à un autre trône que celui d'Espagne en proférant ces paroles, il songeait tout au plus au trône de \aplrs , que Joseph lui avait redemandé avec de vive# instances , et dont Murat , malade alors , n'avait pas encore pris possession. Mais cet autre trône n'était , à en croire la haute société de Vienne , que le trône d'Autriche. Il fallait donc, ou périr honteusement, en se soumettant, ou périr glorieusement en résistant, avec chance an moins de sc sauver. Il n’y avait pas, assurait-on, d'autre alternative, et il fallait prendre son parti , le prendre surtout au plus tôt. Vienne enfin offrait en 1809 l'image de Berlin en 1800.

A celte Impulsion naissant de ressentiments accumulés, s’en joignait une autre qui naissait des armements eux-mêmes, poussés si loin depuis la fin de 1808, qu'il fallait absolument ou s'en servir ou y renoncer. L'Autriche, après ses revers militaires, avait naturellement songé à en rechercher la cause et à y porter remède. En conséquence, ellé avait confié le ministère de la guerre à l'archiduc Charles, avec mission de réorganiser l'armée autrichienne , de telle sorte qu’à la première occasion favorable on put recommencer la lutte contre la France avec plus de chance de succès. Ce prince, s’appliquant consciencieusement à remplir sa tâche, avait d’abord accru les cadres en complétant les troisièmes bataillons dé chaque régiment, de manière à les rendre propres à devenir bataillons de guerre. Il avait ensuite imaginé la landvrehr, espèce de milice imitée denos gardes nationales , qui élait composée de la noblesse et du peuple , l’une servant de cadre à l'antre, et appelée à sc réunir dans errtains points déterminés pour y former des corps de réserve. On instruisait celle milice fort aclivc-

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ment, ot chaque dimanche des jeunes gens de toutes les classes, portant l'uniforme et les moustaches , affectant les allures militaires que Napoléon obligeait tonte l’Europe à se donner, manœuvraient dans les villes d'Au-* triche, sous la direction de vieux nobles retirés depuis longtemps des armées, mais prêts à y rentrer pour le service d’une dynastie à laquelle ils étaient dévoués. Les etrangers qui avaient connu autrefois l'Autriche sr tranquille, si mécontente de la guerre, en la voyant aujourd'hui si agitée, si belliqueuse, ne pouvaient plus la reconnaître. On venait de tenir la diète de, Hongrie ,- et de lui demander ce qu’on1 appelait l'insurrection, espèce de levée en masse, composée surtout de cavalerie, et indépendante des régiments réguliers qui se recrutent avec des soldats hongrois. La diète avait voté cette insurrection, et en outre des fonds extraordinaires pour en payer la dépense. On ne prenait donc plus la peine de dissimuler ces préparatifs, et on les accélérait même, comme pour une guerre qui devait éclater au printemps, c’est-à-dire sous deux Ou trois mois. On comptait sur environ 300 mille hommes de troupes actives, que l’archiduc Charles avait mis trois années à organiser, sur 200 mille hommes de troupes de réserve , comprenant ce que la landwehr contenait de plus militaire, et en lin sur une force qu'il était impossible d’évaluer, celle de l’insurrection hongroise. Déjà on avait commencé à réunir les régiments en Carinthie, en Haute- Autriche, en Bohême, pour procéder à la formation des corps d’armée. On attelait l'artillerie , et on la faisait passer en plein jour à travers la ville de Vienne, précédée ou suivie des régiments d’infantérie, an milieu des acclamations du peuple de la capitale. On exécutait des travaux considérables dans trois places qui devaient entrer dans le plan des opérations. Ces places étaient celle d’Enns, au confluent du Danube et de l’Ens, avec un pont à Mauthaosen , pour couvrir Vienne contre une invasion venue de la Bavière : celle de Jlruck sur la Muhr, pour couvrir Vienne contra une invasion venue d’Italie > enfin, celle de Comorn, pour préparer une grande place de dépôt en cas de retraite en Hongrie, indiquant par là^ti’on voue lait pousser la guerre à outrance* et ne pas regarder la lutte comme finie après la perte de Vienne. On armait publiquement cette dernière ville, et on bissait les canons sur ses remparts.

Le langage adopté pour expliquer à soi et aux autres une telle conduite tenue en pleine paix, c’est que la destruction do la maison d'Espagne présageait une tentative prochaine contre la maisOli d’Autriche; qu’on devait donc être prêt pour le mois de mars ou d’avril-; qu’on allait être attaqué infailliblement , et qu’avec une telle certitude il ne fallait pas se laisser prévenir, mais prévenir un ennemi perfide; que peu importait quel serait celui tjui tirerait le premier coup de canon , que le véritable agresseur serait aux yeux des honnêtes gens l’auteur de l'attentat de Bayonne. Le gros de la population croyait à ces discours avec une bonne foi parfaite ;

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la cpur y croyait peu ou pas du tout, bien que le détrônement des Bourbons l'eût sérieusement alarmée; mais elle était surtout exaspérée de ses revers; et après l'occasion manquée de la guerre de Pologne, elle craignait de laisser échapper celle de la guerre d’Espagne. Toute la noblesse était de cet avis t mue à la fois par de justes ressentiments nationaux et par les mauvaises passions de l'aristocratie allemande. D’ailleurs les nombreux agents de l’Angleterre, réintroduits officieusement à Vienne, l’excitaient à qui mieux mieux. Les archiducs n’étaient pas les moins vifs dans cette sorte de croisade, excepté toutefois le principal, le plus responsable d’entre eux, l'archiduc Charles, qui, destiné à commander en chef, frémissait non à l'idée des boulets, car il n'y avait pas un soldat plus brave que lui , mais à l’idée de se retrouver encore en face du vainqueur du TagHamcnto, jouant contre lui le sort de la monarchie autrichienne. Suivant son usage , il préparait la guerre sans la désirer. Pour piquer son courage , on l’appelait d’un nom emprunté aux événements d’Espagne, celui de Prince de la paix. L'empereur François, toujours sensé, mais peu éuergiqüe, s’abandonnait à un entrainement qu’il blâmait, se contentant de lancer quelques traits satiriques contre les fautes qu’il laissait commettre, surtout quand ces fautes étaient l’œuvre de ses frères. Récemment uni , depuis son veuvage, à une princesse de la maison de Modène, laquelle était la plus imbue des préjuges autrichiens, il avait l’avantage, commode pour sa faiblesse, de trouver son intérieur de famille d’accord tout entier avec la tendance à laquelle il cédait, et de voir ainsi tousses proches, excepté luimême, approuvant ce qui allait prévaloir. Gela suffisait à son repos et à son caractère.

Ainsi, toujours armant, parlant, s’exaltant les uns les autres depuis plusieurs mois, les princes et grands seigneurs qui gouvernaient l'Autriche en étaient venus à un état d'hostilité ouverte, et il leur fallait absolument prendre une résolution. Au surplus, le brusque retour de \apoléon à Paris, l’appel adressé aux princes de la Confédération du Rhin, les mouvements de troupes françaises vers le Haut-Palalinat et la Bavière, donnaient à penser que la France elle-même se préparait à la guerre par laquelle on avait espéré la surprendre. Ainsi r en voulant se prémunir contre un danger qui n'existait pas, on l'avait créé. On aurait pü sans doute s’expliquer avec Napoléon, et on en aurait trouvé le moyen dans l’offre de garantie faite à Paris par la diplomatie russe et française. Mais ce genre de dénoûment était usé, car il avait déjà servi après Tilsit à se tirer d'un semblable mauvais pas. Il était difficile de sortir encore une fois d’une pareille position par un nouveau simulacre de réconciliation. Il fallait donc prendre ou le parti de la guerre ou celui du désarmement immédiat; car, outre qu’on ne pouvait plus trouver d’explications spécieuses pour des préparatifs aussi avancés, il devenait impossible d’en supporter

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la dépense. Mais en face de l’Allemagne, de l’Angleterre, de soi-même, se dire tout à coup rassuré après avoir paru si alarmé, abandonner ceux qu’on nommait les héroïques Espagnols, laisser perdre encore ce qu'on était convenu d’appeler la plus belle des occasions, était impossible. Il fallait vaincre ou périr les armes à la main,' et d’ailleurs on avait, disaiton, bien des chances pour soi : l’armée autrichienne réorganisée et pins florissante que jamais; l’Allemagne exaspérée faisant des vœux ardents, et au premier succès prête à passer des vœux au concours le plus actif; l’Angleterre offrant ses subsides; la Russie chancelante; la France commençant à penser ce que pensait l’Europe, et devant donner moins d’appui au conquérant qui pour ravager le monde l'épuisait elle-même; l'armée française enfin dispersée de l’Oder au Tage, des montagnes de la Bohême à celles de la Sierra-Morena, décfmée par dix-huit ans de guerres incessantes, et faiblement recrutée par de jeunes soldats qu’on arrachait au désespoir de leurs familles, dans un Age qui était à peine celui de l’adolescence. Sous l’empire de ces mille raisons, un .jour, sans savoir comment, on se trouva entraîné avec tout, le monde par la passion générale, et la guerre fut décidée. On ordonna de réunir cinq corps d’armée en Bo*bénie, deux en Haute-Autriche, deux en Carinthie, un en Gallicie. L’archiduc Charles devait en être le généralissime. Les efforts de la diplomatie se joignirent à ceux de l’administration militaire, pour préparer un autre moyen de gnerfe , celui des alliances.

On renoua avec l’Angleterre des relations qui n’avaient été que fictivement rompues, on accepta les subsides qu’elle offrait à pleines mains, et on continua l’œuvre déjà commencée de sa réconciliation avec les Turcs; on imagina enfin d’essayer une tentative auprès de l’empereur Alexandre pour le ramener à ce tfu’on appelait l’intérêt de l’Europe, et son intérêt bien entendu à lui.

La diplomatie autrichienne avait beaucoup à faire à Constantinople : éloigner les Turcs delà France, les rapprocher de l’Angleterre, les disposer à se jeter sur la Russie si celle-ci continuait à marcher avec Napoléon , ou à la laisser en paix si die rompait avec lui , de manière qu’on n’eût affaire qu’à l'ennemi commun de l’Europe, était une politique fort bien calculée, et qui méritait d’ôtre suivie avec activité. Du reste, les ré-* volutions continuelles de la cour do Turquie prêtaient à toutes les intrigues extérieures.

Depuis la chute du sultan Sélim, de nouvelles catastrophes avaient ensanglanté le sérail, et donné à la Turquie l’apparence d’un empire qui, au milieu de ses convulsions intérieures, s’affaisse sur lui-même. Le fameux pacha de Rûtschuk, Mustapha-Baraïctar, soit qu’il fut, comme il le prétendait, attaché à son maître Sélim, soit qu’il fût offensé qu’une faction fanatique, composée de janissaires et d'uléma*, eût donné le sceptre sans

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