LIVRE XXIX. — JAW
mais contraires à la simple équité, difficiles à faire comprendre aux masses, et ayant besoin d'ailleurs du succès définitif pour être admises, pouvait soulever une nation fière, jalouse, animée d'une haine ardente contre l'étranger. Un était donc exposé à révolter son sentiment moral, et il aurait fallu pour la contenir de bien autres forces que celles que Napoléon était en mesure de réunir. Ce n’étaient pas de jeunes conscrits, braves sans doute, mais peu imposants de leur personne, qu’il aurait fallu; c’étaient de vieux soldats, capables d’inspirer la teneur par leur nombre et leur aspect, et qui, saisissant à l’improviste, sur tous les points à la fois, la Péninsule épouvantée, empêchassent le sentiment public d’éclater, continssent la populace à demi sauvage des Espagne», donnassent enfin aux classes moyennes, désirant un nouvel ordre de choses, portées à l’espérer de la France, le temps de se confirmer dans leurs sentiments et de les répandre autour d'elles. A ces conditions, l'acte extraordinaire auquel Napoléon était réduit avait chance de réussir, et, le premier mouvement de révolte étant ainsi prévenu, la nation espagnole aurait appris peu à peu à reconnaître les bienfaits que la France lui apportait. Mais, tenté avec de moindres ressources, le projet dont Napoléon nourrissait lu pensée pouvait êtru le commencement d’une série de désastres.
II y avait encore une autre condition nécessaire au succès de cette entreprise, c'était de conserver dans toute son intimité la nouvelle alliance que Napoléon venait de conclure à Tilsit; car si on était forcé de recommencer ou la campagne d’Austerlitz, ou celle de Friedland, pendant qu’on serait occupé en Espagne, c’était, outre la difficulté de vaincre à ces deux extrémités du monde européen, s’imposer non-seulement une double tâche, mais rendre la seconde cent fois plus difficile, les Espagnols devant recevoir un grand encouragement de toute guerre qui s’élèverait au Nord. Il fallait donc, quelque fâcheuse que fut la condescendance qu’on montrerait pour l’ambition d’Alexandre, en prendre son parti, et prévenir l'inconvénient de la dispersion des forces françaises en achetant à tout prix le concours du grand empire du Nord, paye!*, en un mot, de la Moldavie et de la Valachic la possibilité de détrôner impunément les Bourbons d’Espagne.
Enfin, eût-on réuni toutes ces conditions, il restait un danger grave , grave pour l’Espagne et pour la France, la perte possible, probable même, des riches colonies espagnoles. Ces colonies, en effet, étaient déjà sourdement travaillées par l’esprit de révolte. L'exemple des États-Unis avait fort développé chez elles le penchant de l'indépendance, et la honteuse incurie de la métropole, qui les laissait sans défense, les y disposait encore davantage. Il était donc à craindle qu'une dynastie nouvelle et imposée à la nation ne leur fournît le prétexte qu’elles cherchaient pour s’insurger, et que la protection anglaise ne leur en fournit en outre le moyen. Dans ce cas, trop facile à prévoir, l’Espagne, en attendant qu’elle se fût ouvert
ARAXJLEZ.
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d'autres sources de prospérité, allait être ruinée, et la France n’aurait fait qu'enrichir le commerce anglais de tous les avantages que devait lui procurer l'exploitation des vastes colonies espagnoles.
Tels étaient les trois plans entre lesquels Xapoléon avait à choisir. Ils présentaient chacun leurs inconvénients; carie premier, qui aurait comblé tous les vœux des Espagnols à la fois, cilles débarrassant du favori, en leur assurant la protection de Xapoléon par un mariagQ français, en leur donnant Lisbonne sans compensation territoriale, n’eût été peut-être qu'une duperie. Le second, qui aurait fait payer tous ces avantages d’un cruel sacrifice de territoire, les eut révoltés. Le troisième enfin, qui résolvait la question d’une manière décisive, qui rapprochait définitivement la France et l’Espagne, qui régénérait celle-ci en ne lui demandant d'autre sacrifice que celui d'une dynastie avilie, pouvait néanmoins soulever la nation, exigeait dès lors une disponibilité de forces que Xapoléon ne s’était pas ménagée, et, pour dernier inconvénient, nui luit les colonies espagnoles en grand péril.
Tout considéré, ce que Xapoléon aurait eu de mieux à faire, c’eut été d’adopter le premier plan, c’est-à-dire de délivrer l’Espagne du favori, de lui accorder la main d’une princesse française, de lui céder le Portugal sans exiger en retour les provinces de l’Ebre, ce qui aurait porté jusqu'à l’ivresse la joie de la nation, et de demander tout au plus l’ouverture des colonies, peut-être l’abandon des îles Baléares ou des Philippines, dont l'Espagne ne tirait aucun parti; avantages sérieux, les seuls désirables, qu’elle nous aurait abandonnés sans regret, sans que scs sentiments pour nous fussent altérés en aucune manière. La reconnaissance aurait pu ne pas durer, mais elle se serait conservée assez longtemps pour atteindre la fin de la guerre maritime, pour obtenir pendant la dernière période de cette guerre le concours sincère des Espagnols contrôles Anglais, pour acquérir au moins à leurs propres yeux le droit de l’exiger et, si on ne l’obtenait pas, le droit de punir des ingrats.
Mais ce plan, le seul sage , parce qu'il était le seul qui n’ajoutât pas de nouvelles entreprises à celles qui surchargeaient déjà l’Empire, no rencontrait aucune approbation, ni chez Xapoléon dont il contrariait les secrets désirs, ni chez M. de Talleyrand qui n’avait pas le courage de l’appuyer, quoiqu’il commençât dès lors à s’etirayer des conséquences que pouvait avoir la politique dont il s’était fait le flatteur. On l’avait vu, pour recouvrer la faveur impériale , entrer complaisamment dans toutes les idées de Xapoléon , se faire son confident secret, son interlocuteur patient; et maintenant, la prudence contre-balançant chez lui le goût de plaire, il hésitait, et cherchait dans le second projet un terme moyen qui mit d’accord le courtisan et l’homme d’Etat. Il semblait croire qu’on ne devait pas trop s’engager dans les affaires de la Péninsule, qu'il fallait tirer de l’Espagne