‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 16 sur 186 · LIVRE XXIX. — J A XV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIX. — J A XV

ce qu’on pourrait, la livrer ensuite à elle-même, et pour cela, sans prétendre à l’honneur de la régénérer, lui donner une princesse française, puisqu’elle en voulait une, la débarrasser du favori, puisqu’elle n’en voulait plus, et lui abandonner enfin la portion réservée du Portugal, trop éloignée de France pour qu'on y tint , mais se la faire payer par l’Aragon, la Catalogne, les Baléares, par l'ouverture des colonies espagnoles, et, après s’élre ainsi ménagé la compensation de ce qu'on lui aurait donné, la laisser faire, en l'observant du haut des murailles de Barcelone, de Saragosse et de Pampelune1. C'est ainsi que M. de Talleyrand cherchait à ramener Napoléon de la voie fatale où il l'avait poussé. Mais celui-ci, qui jugeait sainement ce plan, parce qu'il n’y avait pas goût, y voyait autant de danger à braver qu’en adoptant le dernier; car enlever aux Espagnols Pampelune, Saragosse, Barcelone, était aussi difficile à ses yeux que de leur enlever une dynastie avilie. Il en revenait donc toujours et irrésistiblement à l'idée d'expulser les Bourbons du dernier trône qui leur restât eu Europe, et se disait qu'il fallait profiter du moment où il était tout-puissant sur le continent, où l’Angleterre venait de tout autoriser par sa conduite à Copenhague, où il était jeune, victorieux, obéi, servi par la fortune, pour achever son système par un grand coup frappé sur la dynastie espagnole ; après quoi, lui, l'armée, la France, l’Occident, se reposeraient, éblouis de sa gloire, satisfaits de l’ordre qu’il aurait établi, des sages réformes qu’il aurait opérées. 11 se disait encore que la difficulté, après tout, ne pouvait pas surpasser beaucoup celle qu’on avait rencontrée dans le royaume de Naples; qu’en supposant les Espagnols aussi énergiques que les brigands des Calabres, il suffirait de tripler ou de quadrupler l’étendue des Calabres, et, au lieu de vingt-cinq mille Français, d'en imaginer cent mille , pour se faire une idée des obstacles à vaincre ; que ses jeunes soldats , qui avaient prouvé partout qu'ils valaient les meilleures troupes européennes, réussiraient certainement à vaincre des Espagnols dégénérés, et qu’en faisant passer une conscription de plus dans les dépôts, il aurait, et au delà, les cent mille conscrits nécessaires à cette nouvelle entreprise;

1 C’est ce qui explique comment M. de Talleyrand, après avoir plus qu’aucun autre flatte le penchant de Xapoléou k s'engager dans les affaires d’Kspagne, a soutenu depuis qu’il n’avait pas été d’avis de ce qui s’était fait à cette époque. Il avait seul encouragé Napoléon à changer l’état des chose» dans la Péninsule, ce qui rendait presque inévitable le detrùnement des Bourbons : ce fait est prouvé par des documents authentiques; mois, k la vérité, les dépêches dans lesquelles M. de Tulleyrand rend compte de ses négociations avec M Yzquierdo, prouvent qu’il préférait un mariage avec Ferdinand, et l'acquisition des provinces de l'Ebre, au parti plus décisif du renversement des Bourbons. C'est en s’appuyant sur celle équivoque que M. de Talleyrand disait qu'il n'avait pas approuvé l'entreprise contre l’Espagne. II n’en avait pas moins poussé Napoléon ù cette eutreprise, quand les hommes les plu» dignes de confiance, tels que l’archichancelier Cambacérès, auraient voulu l’en éloigner, et, après l’y avoir poussé, la préférence donnée k la plus mauvaise des trois solutions possibles n'est pas une manière valable de dégager &a responsabilité.

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que fa «{ramie armée resterait intacte entre l’Oder et la l'islule pour contenir l’ Europe; que d'ailleurs la Finlande abandonnée à la Russie, la Moldavie et la Valachie promises, lui assureraient le concours de l’empereur Alexandre h l'achèvement de ses desseins; qu’en un mot, ce qu’il voulait faire en Espagne était la dernière conséquence à tirer de ses victoires, l'établissement définitif de sa famille, l’entier accomplissement de ses destinées.

Toutefois, en janvier 1808, au retour d'Italie, même après le procès de l’Escurial, le parti de Xapoléon n’était pas irrévocablement pris, et il revenait quelquefois à l’idée de s’en tenir à un mariage qui rapprocherait les deux maisons, lorsqu'un incident de famille fit naître pour cette combinaison une sorte d’impossibilité matérielle. Xapoléon avait, comme nous venons de le dire, appelé à Taris la fille issue du premier mariage de Lucien, qu’on lui avait envoyée pour ne pas rendre cet enfant victime des querelles de ses parents. Mais par malheur cette jeune fille élevée dans l’exil, entendant souvent des plaintes amères contre la toute-puissante famille. qui se partageait les trônes de l’Europe, sans songer à un frère éloigné et méconnu, cette jeune fille n’apportait point à Paris les sentiments qu’on aurait pu désirer d’elle. Etablie près de son aïeule l’Impératrice mère, qui lui prodiguait ses soins, elle trouvait cependant chez elle une sévérité, chez ses tantes une négligence, qui ne devaient pas la ramener à ceux qu’on l’avait enseignée à craindre plus qu’à aimer. Aussi épanchait-elle, dans sa correspondance avec ses parents d'Italie, les sentiments chagrins qu’elle éprouvait. Xapoléon, qui, dans la supposition où il l’enverrait partager le trône d'Espagne, voulait savoir si elle y apporterait les dispositions qui convenaient à sa politique, la faisait observer avec soin, et avait ordonné qu’on lut sa correspondance à la poste. Elle était à peine arrivée à Paris qu’on saisit des lettres dans lesquelles elle rapportait sur sa grand’mère, ses tantes, son oncle Xapoléon, des bruits peu favorables à la famille impériale. Quand on remit ces lettres à Xapoléon, il en sourit malignement, et il convoqua sur-le-champ aux Tuileries sa mère, ses frères et ses sœurs, et fit lire en assemblée de famille les lettres qu’on avait interceptées. Il s’égaya fort de la colère excitée chez les témoins de celle scène, tous assez maltraités dans cette correspondance; puis, passant d'une gaieté ironique à une froide sévérité, il exigea le renvoi sous vingtquatre heures de sa jeune nièce, qui fut dès le lendemain acheminée vers l’Italie. Il ne restait donc plus de princesse de la maison Bonaparte à donner à l'Espagne; car mademoiselle de Tascher, récemment admise dans la famille impériale, n’en était pas1. Xapoléon venait d’adopter celte

1 Madame Ut duchesse d'A bran 1rs , dans des Mémoires qui révèlent une personne spirituelle, mais mal informer, a dit que la Hile du prince Lucien u était point venue à Paris, et que le refus de son père de l'y envoyer était ainsi devenu la cause de «[ruuds

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jeune personne, nièce de l'impératrice Joséphine, et de l’envoyer en Allemagne, pour y épouser l’héritier de la maison princière d'Aremberg. A mêler son sang avec celui des Bourbons , il aurait voulu que ce fut son propre sang, et non celui de sa femme, quelque attachement qu'il ressentit pour elle.

Même sans cet incident * Napoléon aurait probablement fini par préférer le parti le plus décisif, c’est-à-dire le détrônement des Bourbons. F.n tout cas, il n’avait plus le choix. Ia*s renverser pour leur substituer un membre de sa famille était la seule solution qui lui restât. Mais le prétexte à faire valoir pour les détrôner, sans offenser profondément le sentiment public de l’Espagne, de la France et de l’Europe, était toujours ce qui l’embarrassait le plus. Ne pouvant le trouver dans l’abjecte soumission du gouvernement espagnol à ses volontés, il l’attendait des événements. Les divisions de la cour, les fureurs scandaleuses de la reine et du favori, la haine qu’ils avaient pour l’héritier de la couronne et celle qu'ils lui inspiraient, l’impatience de la nation prête à éclater, toutes ces passions, qui allaient croissant d’heure en heure, pouvaient amener une explosion soudaine, et faire naître le prétexte désiré. Il était facile en outre de s’apercevoir que l’introduction successive des troupes françaises en Espagne contribuait beaucoup à augmenter l’exaltation des esprits, par les espérances inspirées aux uns, les craintes inspirées aux autres, l'attente excitée chez tous, et qu’elle finirait peut-être par provoquer un dénoiiment. D’ailleurs il pouvait soi tir de cet ensemble de causes un résultat qui aurait fort convenu à Napoléon : c'était la fuite de la famille royale d’Espagne, imitant la famille royale de Portugal, et allant comme elle chercher un asile en Amérique. Une pareille fuite aurait mis Napoléon tout à fait à l’aise, en lui livrant un trône vacant, que peutêtre lanntion espagnole, dans son indignation contre les fugitifs, lui aurait décerné elle-même. Cette nouvelle émigration en Amérique d’une dynastie européenne devint dès cet instant la solution à laquelle il s’arrêta, comme à la moins odieuse, la moins révoltante pour le public civilisé, Une manière certaine d’amener ce résultat, c’était d’augmenter le nombre des troupes françaises en Espagne, en enveloppant ses intentions d’un mystère toujours plus profond. C’est ce qu’il ne manqua pas de faire. Obligé de répondre aux deux lettres de Charles Fl', qui lui demandait la main d’une princesse française pour Ferdinand et la publication du traité de Fontainebleau , il répondit à la première que, fort honoré pour sa maison du désir exprimé par la royale famille d’Espagne, il avait besoin rependant, avant de s’ex-

ô\ éncmcnU ; car Napoléon, obligé de renoncer à s’unir aux Bourbons d’Espagne, avili dès lors songé à les défnWr. Cette assertion est inexacte. La fille du prince Lucien vint à Taris, et n’y demeura point à cause de l’incident que je viens de rapporter. Je tiens d’un membre de la famille impériale, témoin oculaire de la scène que je raconte, et d’un personnage, membre de nos assemblées, et désigné ponr reconduire 1« princesse en Italie ('mission qu’il n’accepta pas), les details que j’ai retracés.

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pliquer, de savoir si le prince des Asturies, poursuivi récemment comme criminel d'Etat, était rentré en grâce auprès de ses augustes parents; car il n’était personne qui voulut, disait-il, s'allier à un Jils déshonoré. Il répondit à la seconde que les affaires ne se trouvaient pas encore assez avancées en Portugal pour qu’on pût en morceler l'administration, et surtout y diviser le commandement militaire en présence des Anglais prêts à débarquer; qu’on devait aussi se garder d’agiter l’esprit des peuples par la révélation prématurée du sort qui les attendait; que par tous ces motifs il fallait éviter pour quelque temps encore la publication du traité de Fontainebleau. Ce fut M. de Vandeul, employé de la légation française, qui dut remettre ces deux lettres si ambiguës, sans y ajouter aucune explication de nature à en diminuer l’obscurité. A ce redoublement de mystère, Napoléon ajouta une nouvelle augmentation de ses forces.

On a vu quel soin il avait mis à organiser les corps destinés à l’Espagne, sans affaiblir ses armées d’Allemagne et d'Italie. Il avait en effet composé l’armée du Portugal avec les anciens camps des côtes do Bretagne et de Normandie; l’armée du général Dupont, dite corps de la Gironde, avec les trois premiers bataillons des cinq légions de réserve, plus quelques bataillons suisses ou parisiens; l’armée du maréchal Moncey, dite corps d'observation des côtes de V Océan, avec douze régiments provisoires tirés des dépôts de la grande armée; la division des Pyrénées-Occidentales destinée à Pampclunc avec quelques bataillons restés dans les camps de Bretagne et de Normandie; enfin la division des Pyrénées -Orientales avec les régiments italiens ou napolitains qui n’avaient pas servi en Allemagne, et que le retour de l’armée d’Italie rendait disponibles. Il voulut renforcer ces deux dernières divisions, et créer en outre une réserve générale pour fous ces corps.

Il augmenta la division des Pyrénées-Occidentales en lui adjoignant les quatrièmes bataillons des cinq légions de réserve, dont l’organisation s’achevait dans le moment. C'étaient trois mille hommes, qui, ajoutés aux trois ou quatre mille acheminés déjà par Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, devaient former une division de six à sept mille, suffisante pour occuper cette place et surveiller l’Aragon. Elle fut mise sous les ordres du général Merle, et le général Mouton, qui en avait été d’abord nommé commandant, eut mission d’aller inspecter les autres corps d'armée. Napoléon augmenta la division des Pyrénées-Orientales, composée d’Italiens, en lui adjoignant des bataillons provisoires tirés des dépôts français placés entre Alexandrie et Turin, et regorgeant de conscrits déjà instruits. Cette nouvelle division française devait être de cinq mille hommes, et, jointe à la division italienne de six ou sept mille que commandait le général Leclii, former, sous le général Duhesme, un corps très-suffisant pour la Catalogne.

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