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l'ennemi , te décide & ordonner un puissant effort de cavalerie. Il avait à sa disposition les quatre régiments de cuirassiers du général Espagne, et les quatre régiments de chasseurs du général Lasalle, placés tous les huit sous les ordres du maréchal Bessières. Sans tenir compte du grade de ce dernier, il lui fait ordonner impérieusement de charger à la tète des cuirassiers, et de charger à fond. Quoique blessé de cette dernière expression, car, disait-il, il n'avait pas l'habitude de charger autrement, Bessières s'ébranle avec le général Espagne, le premier officier de grosse cavalerie de l’armée, et laisse Lasalle en réserve pour lui servir d'appui. Bessières et Espagne s'élancent au galop & la tète de seize escadrons de cuirassiers, enlèvent d’abord l'artillerie ennemie dont ils sabrent les canonniers, et se précipitent ensuite sur l'infanterie dont ils enfoncent plusieurs carrés. Mais après avoir fait reculer la première ligne, ils en trouvent une seconde qu'ils ne peuvent atteindre. Tout à coup ils voient paraître la masse de la cavalerie autrichienne, que l'archiduc Charles a lancée sur eux. Nos cuirassiers, surpris pendant le désordre de la charge qu'ils viennent d'exécuter, sont violemment assaillis, et ramenés. Lasalle, avec ce coup d'ceil et cette vigueur qui le distinguent, vole à leur secours. II engage le IG* de chasseurs si à propos, si vigoureusement, que ce régiment culbute les cavaliers autrichiens acharnés & la poursuite de nos cuirassiers, et en sabre un bon nombre. Au milieu du tumulte, le brave Espagne est tué d'un biscaîcn. Bessières est enveloppé avec son aide de camp Baudus par les hulans, fait feu de ses deux pistolets, et met le sabre à la main pour se défendre, lorsque les chasseurs de Lasalle s’apercevant du péril viennent le dégager. Les cuirassiers se rallient, chargent de nouveau, toujours appuyés par Lasalle. On aborde ainsi plusieurs fois l’infanterie autrichienne, on l'arrête, et on empêche Hohenzollern de percer notre centre entre Essling et Aspern , et d’envoyer un renfort aux deux colonnes de Hitler et de Bellegarde, qui n'ont pas cessé de s'acharner sur Aspern.
Mais ces deux colonnes sont suffisantes à elles seules pour accabler dans Aspern les 7 mille hommes de la division Molitor. Cette division, dont la moitié est déjà hors de combat, ne se soutient que par l’héroïsme des colonels Petit et Marin, et du général Molitor lui-même, qui donnant sans cesse l'exemple à leurs soldats, se montrent à la tête de toutes les attaques. Enfin le général Vacquant, bien secondé, parvient à pénétrer dans Aspern, et à s'en emparer presque entièrement, après une lutte de cinq heures. Le général Molitor va être rejeté de l'intérieur de ce village, si précieux à conserver, car si on le perd, on est refoulé sur le pont du petit bras, et peut-être jeté dans le Danube. Heureusement que le grand pont rétabli a permis à une brigade des cuirassiers de Nansouty, celle de Saint-Cermain, de passer vers la fin du jour, ainsi qu’à la division d’infanterie Carra Suinl-Cyr, la quatrième de Masséna. Il reste donc des rcs-
sources pour parer aux accidents imprévus, et Masséna peut disposer de la division Legrand qu'il avait rangée derrière Aspern en qualité de réserve. Il place Carra Saint-Cyr en arrière avec ordre de veiller au pont, et à la tète de la division Legrand il entre dans Aspern. L'héroïque Legrand suivi du 26* d’infanterie légère et du 18* de ligne, ces mêmes régiments avec lesquels il avait enlevé Kbersberg, vient au secours de Molitor épuisé, traverse au pas de charge la grande rue d‘ Aspern , refoule les troupes de Bellegarde à l’autre extrémité du village, et oblige le général Vacquant à s’enfermer dans l’église. Au centre, Lannes, voulant encore dégager le milieu de la ligne, ordonne de nouvelles charges à Bessières. La division Espagne a perdu un quart de son effectif; mais \ansouty, avec la brigade des cuirassiers Saint-Germain, prend la place des cuirassiers Espagne, charge vigoureusement l'infanterie autrichienne, et prolonge la résistance, qui n’est possible sur ce point qu'avec la cavalerie. On renverse de nouveau l'infanterie des Autrichiens, mais on attire encore leur cavalerie, qui se jette sur nos cuirassiers, et Marulaz, remplaçant Lasalle accablé de fatigue, recommence avec le 23* de chasseurs ce que Lasalle a exécuté deux heures auparavant avec le 16*. Il secourt nos cuirassiers, repousse ceux de l'ennemi, et fond ensuite sur plusieurs carrés. Entré dans l'un de ccs carrés, il y est démonté, et va être pris ou tué, quand ses chasseurs, rappelés par ses cris, le dégagent, lui donnent un cheval, et reviennent en passant sur le corps d’une ligne d’infanterie.
Il y avait six heures que durait cette lutte opiniâtre ; à Aspern , à Kssling, des fantassins acharnés se disputaient des ruines en flammes; entre ces deux villages des masses de cavaliers se disputaient la plaine à coups de sabre. L’archiduc Charles croyant avoir assez fait en arrêtant l’armée française au débouché du pont, et se flattant de la précipiter le lendemain dans le Danube, prit le parti de suspendre le feu, pour procurer à scs troupes le temps de se reposer, pour rapprocher ses masses, et surtout pour amener en ligne la réserve de grenadiers qui était restée à Breitenléc.
Kapnlénn de son côté ayant assisté de sa personne à cette première bataille, sous les boulets qui se croisaient entre Aspeni et Essling, avait conservé toute sa confiance. Quoique la moitié de la division Molitor fut couchée par terre dans les rues et les maisons d’ Aspern, quoique un quart des cuirassiers d’Espagne, des chasseurs de Lasalle et de Marulaz, eût péri sous la mitraille, il ne doutait pas du résultat, s’il pouvait faire venir encore par les ponts du Danube une vingtaine de mille hommes, et principalement ses parcs de munitions. On passait sur le grand pont, malgré la crue toujours plus forte, malgré les corps flottants que le Danube débordé entraînait dans son cours. C’étaient tantôt des troncs d’arbres énormes déracinés par les eaux, tantôt des bateaux mis à sec sur ses rives que le fleuve remettait à flot en s’élevant , tantôt enfin de gros mou-
lino enflammé», que l'ennemi lançait avec intention de détruire notre unique communication. A chaque instant il fallait ou détourner ces masses flottantes, ou réparer les brèches qu’elles occasionnaient à nos ponts, en y employant des bateau* de rechange. Le passage continuel contribuait aussi à fatiguer ces ponts, et on voyait parfois les bateaux presque submergés sous le poids des caissons d'artillerie, et nos soldats traverser le fleuve les pieds dans- l'eau, ce qui ajoutait à la lenteur du défilé. Cependant les généraux Pernetti et Bertrand assuraient toujours qu'ils maintiendraient le passage, et qu'au jour on aurait le corps de Lannes, la garde, peut-être les deu* divisions du maréchal Davout descendues sur Kbersdorf, et surtout le parc d'artillerie chargé de munitions. .Napoléon n'eùt-il qu'une partie de ces troupes, s'il avait ses parcs, était certain d'en finir avec l'ennemi, et de décider entre Essling et Aspern les destins de la maison d'Autriche. Il ordonna donc de profiter du répit que l’ennemi nous laissait, pour accorder aux troupes qui s'étaient battues un repos dont elles avaient besoin. 11 bivouaqua en arrière du bois, en avant du petit pont, pour assister en personne au passage de ses corps d'armée, qui devaient employer toute la nuit à défiler. Au moment où il allait luimème prendre un peu de repos, il en fut détourné par une vive altercation qui s'engagea entre deux de ses principaux lieutenants. C'était Bessièrcs qui se plaignait du langage dans lequel Lannes lui avait fait parvenir ses ordres. Masséna, présent sur les lieux, fut obligé d'arrêter ces braves gens , qui , après avoir supporté toute une journée le feu croisé de trois cents pièces de canon, étaient prêts k mettre l'épée à la main pour l’intérêt de leur orgueil blessé. Napoléon apaisa leur différend , que l’ennemi devait terminer le lendemain de la manière la plus cruelle pour eux et pour l'armée.
Le défilé souvent interrompu continua pendant une partie de la nuit. Mais vers minuit le grand pont se rompit de nouveau. C’était la troisième fois. Le Danube élevé d’abord de sept pieds venait encore de s'élever de sept, ce qui faisait une crue totale de quatorze pieds. La fortune donnait donc de nouveaux signes d’inconstance à Napoléon, ou pour mieux dire la nature des choses, qui ne se plie pas à la volonté des conquérants, lui donnait de nouveaux avis ! Mais si c'était une faute d'avoir voulu passer le Danube dans la saison des crues subites , et avec un matériel insuffisant , il n'y avait plus à reculer maintenant, et une portion de l'armée étant passée , il fallait la soutenir, et sortir de ce mauvais pas à force d'énergie. Iæs généraux Bertrand et Pernetti se remirent à l'ouvrage pour réparer le grand pont , et affirmèrent itérativement qu'ils maintiendraient le passage. Avant la pointe du jour, en etret, le pont fut réparé, la communication rétablie. La belle division Saint -Hilaire, les deux divisions d'Oudinot (composant à elles trois le corps de Lannes), la garde à pied, une seconde
brigade dea cuirassiers Nansouty, tonie l'artillerie de» corps de Masséna et de Latines , une réserve d'artillerie attachée aux cuirassiers , deux divisions de cavalerie légère, et enfin la petite division Demont, formée des quatrièmes bataillons du corps de Davout, passèrent à la fin de la nuit et vers le point du jour. Les parcs continuèrent à défiler entre les intervalles de chaque corps. Ainsi les 23 mille hommes avec lesquels la bataille avait commencé la veille au milieu du jour, ayant été portés le soir à 30 mille, par l'arrivée de la division Carra Saint-Cyr et des cuirassiers Saint-Germain , furent portés à environ 00 mille par ce dernier passage exécuté le 22 au matin. C’était assez pour vaincre. Malheureusement l'artillerie était insuffisante, car Lannes, Masséna et la grosse cavalerie ne comptaient pas plus de 144 pièces de canon, et il fallait soutenir l'effort de 30O bouches à feu que les Autrichiens pouvaient mettre en batterie. Toutefois si, avec 30 mille hommes et SO pièces de canon , on avait la veille arrêté les Autrichiens, on devait les battre aujourd’hui avec 00 mille et 130 bouches à feu. La chose était certaine si les munitions ne manquaient pas. Du reste le pont était maintenu, et elles continuaient h arriver.
A la pointe du jour tout le monde était debout dans les deux armées , et les tirailleurs échangeaient des coups de fusil dès quatre heures du matin. Napoléon , qui n'avait presque pas pris de repos , était k cheval , entouré de ses maréchaux, et leur donnant ses ordres avec la plus grande confiance. En voyant tout ce qui avait passé, il ne doutait pas de finir la guerre dans la journée. Masséna devait rêoccuper Aspern en entier, et reconquérir l’église restée au général Vacquant. Lannes était chargé de repousser toutes les attaques qui allaient se renouveler contro Essling, et puis , profitant de la disposition de l'ennemi qui consistait toujours en un vaste demi-cercle, devait le percer dans le milieu par un effort vigoureux dé notre droite portée brusquement en avant. Le maréchal Davout , dont deux divisions étaient k Ebersdorf , de l'autre coté du Danube , étant attendu dans peu d'instants, devait, en se portant derrière Lannes, le couvrir par la droite pendant le mouvement que celui-ci allait opérer.
D’après ces vues , Masséna et Lannes coururent, l'un à Aspern , l'autre à Essling. Appréciant la nécessité de bien lier Aspern au Danube, Masséna avait placé la division Molitor tout entière dans le petit îlot k gauche. (Voir la carte n’ 411. ) Les faibles défenses de ce poste, couvert par un petit canal, par des arbres , et par un épaulement en terre que l'ingénieur Lazowski avait élevé dans la nuit, suffisaient k l'énergie de la division Molitor, quoiqu'elle fût réduite de 7 mille hommes & 4. La division Legrand s'était battue vers la fin du jour précédent dans Aspern, et s’y était maintenue. Masséna lui donna l’appui de la division Carra Saint-Cyr, laquelle fut remplacée dans la garde du petit pont par la division Demont. Napoléon dirigea encore sur Aspern les tirailleurs de la garde impériale, avec quatre
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pièces de canon, afin qae cette jeune troupe, récemment formée, fit ses premièrei armes tout l'intrépide Masséna.
A Essling, Lannes, laissant au général Boudet le soin de garder l'intérieur du village, plaça à gauche et en avant, dans l'intervalle qui séparait Essling d’Aspern, la division Saint-Hilaire d'abord , puis plus à gauche, vers le centre , les deux divisions Oudinol, les cuirassiers, les hussards et les chasseurs. Ces derniers servirent de liaison avec la corps de Masséna sous Aspern. En arriére au centre , les fusiliers de la garde et la vieille garde elle-même restèrent en réserve. Toutefois cette belle troupe forma un crochet vers Essling, pour fermer l'espace qui séparait Essling du Danube, espace ouvert, par lequel l'ennemi pouvait être tenté de pénétrer, depuis qu’il était maître de la petite ville d'Ensersdorf. (Voir la carte n* 49. ) D’ailleurs, il fut encore pourvu à ce danger par une forte batterie de 12, qui, placée de l'autre côté du petit bras, prenait en écharpe le terrain dont il s'agit. L'artillerie fut disposée dans les intervalles de cette ligne de bataille, pour seconder l'effort de toutes les armes.
C'est dans cet ordre que la lutte recommença dès le matin. Masséna résolu à chasser le général Vacquant de l’église, située à l'extrémité occidentale d'Aspem, oii celui-ci s'était retranché, avait envoyé au général l^grand le secours de deux régiments de la division Carra Saint-Cyr. Ces régiments étaient le 24* léger et le 4* de ligne, habitués à servir ensemble. Le colonel Pourailly, officier excellent, marcha aussi vite que le permettaient les cadavres entassés dans la grande rue d’Aspern , et se porta sur l'église. Les généraux Hiller et Bellegarde, chargés toujours d'agir contre Aspcrn , s'y étaient entassés de bonne heure. Tandis que le 24’ était aux prises avec eux , il se vit débordé le long d'une rue latérale par une colonne autrichienne, qui traversait le village en sens contraire. Le 4’, commandé par le brave colonel Boyeldieu, faisant un détour à droite, coupa la colonne qui s'était avancée parallèlement, et s'empara des deux bataillons qui la composaient. Puis le 24* et le 4*, conduits par Legrand, s'élancèrent sur l'église et le cimetière, et en expulsèrent les Autrichiens. De son côté, la division Molitor, placée dans l'ilot & gauche, et couverte par des abatis, tuait à coups de fusil tous les tirailleurs autrichiens assez hardis pour se montrer à portée de sa mousqueterie.
Le moment était venu d’exécuter le mouvement offensif projeté sur le centre des Autrichiens, car tandis que les généraux Hiller et Bellegarde étaient repoussés d'Aspem, Rosenberg, toujours formé en deux colonnes, . était tenu k distance d'Ëssling par les feux de la division Boudet, et au milieu du demi-cercle de l'armée autrichienne on ne voyait qne le corps de Hohenzollem faiblement lié k celui de Rosenberg par la cavalerie de Liechtenstein, et appuyé de très-loin par la réserve de grenadiers. Il était douteux que le centre des Autrichiens pût résister à une masse de vingt
mille fantassins et de six mille cavaliers, que Lanncs allait jeter sur lui.
Lannes, en effet, au signal donné par Napoléon s’ébranle pour exécuter l’attaque dont il est chargé. Laissant Boudct dans Essling, il s’avance, la droite en tète, sur le centre des Autrichiens. C’est la division Saint-Hilaire qui marche la première, rangée en colonnes serrées par régiment, disposition qui donne prise au boulet, mais qui présente une solidité à l'abri de tous les chocs. Plus à gauche, et un peu en arriére, les deux divisions Claparède et Tharreau s’avancent ensuite dans le même ordre, en présentant des échelons successifs. Plus à gauche encore et plus en arrière, la cavalerie forme le dernier de ces échelons dirigés sur le centre de l’ennemi.
Lannes les met en mouvement avec cette vigueur qu’il apporte dans toutes ses attaques. Le 57* de ligne de la division Saint-Hilaire, régiment redoutable entre tous, placé à notre extrême droite, marche au pas de charge sous la mitraille et la fusillade, et oblige l'infanterie autrichienne à plier. Toute la division appuie le 57*, et à mesure que les autres régiments formés en autant de colonnes serrées arrivent à portée de l'ennemi, ils s'arrêtent pour faire feu, puis s'avancent de nouveau, gagnant du terrain sur les troupes qui leur sont opposées. Les deux divisions d’Oudinot prennent place à leur tour dans ce mouvement offensif, et bientôt l'impulsion se communiquant à toute la ligne, les Autrichiens vivement pressés commencent à se retirer en désordre. A ce spectacle, l’archiduc Charles, comme ' tous les capitaines indécis dans le conseil, mais braves sur le champ de bataille, montre le dévouement d’un prince héroïque. Il accourt de sa personne pour prévenir la catastrophe dont son centre est menacé. D’une part il ordonne aux grenadiers qui étaient à Breitenlée de s'approcher; de l’autre il prescrit à Bcllegarde de se reporter d’Aspern vers Essling, pour renforcer le milieu de sa ligne. En attendant l’exécution de ses ordres, il prend en main le drapeau du régiment de Zach qu’il ramène en avant. Ses plus braves officiers sont frappés à côté de lui, notamment le comte Colloredo, qu'il voit tomber sous ce feu épouvantable, et dont il serre la main avec douleur.
Lannes, qui comme lui est à la tête de ses soldats , continue sa marche offensive, et voyant l’infanterie autrichienne ébranlée, lance sur elle Bessières avec les cuirassiers. Ceux-ci se précipitent sur le corps de Hohenzollern , enfoncent plusieurs carrés , et enlèvent des prisonniers , des canons , des drapeaux. Déjà nous touchons à Breitenlée, point où l’archiduc avait plaeé sa réserve de grenadiers. Lannes, ne doutant plus du succès, envoie à Xapoléon l’officier d'état-major César de Laville, pour l’informer de ses progrès, et lui demander de couvrir ses derrières , pendant que , s’élevant dans cette plaine , il va laisser un si vaste espace entre son corps et le village d’Essling. - . • - .
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M. César de Laville court en toute hâte pour porter à l'Empereur celte communication, et le trouve à un endroit dit la Tuilerie entre Essling et Aspem, assistant froidement à ce grand spectacle, dont il dirigeait la formidable ordonnance. Napoléon ne témoigne pas au récit que lui fait M. César de Laville la satisfaction qu’il aurait du éprouver. Eu clfet un sinistre accident venait de se produire. Après des efforts inouïs de la part des généraux Bertrand et Pernetti pour maintenir la communication entre les deux rives du Danube, la crue toujours plus forte, les arbres déracinés, les bateaux renfloués paf l'élévation des eaux , les moulins enflammés lancés par l’ennemi , avaient enfin déterminé une rupture complète du grand pont, établi entre Ébersdorf et l'ile de Lobau. Cette rupture était survenue au moment où six beaux régiments de cuirassiers , les deux divisions du maréchal Davout et les caissons de l'artillerie se préparaient à défiler. On avait vu un escadron de cuirassiers coupé en deux s'en aller à la dérive , partie à droite , partie à gauche , sur les bateaux entraînés par le courant. Pourtant ce n’était pas la privation de troupes qu’il fallait le plus regretter, car les 60 mille hommes passés daus les deux jours précédents, suffisaient, surtout avec l’élan donné, pour culbuter l'armée autrichienne : c’était la privation des munitions, dont une prodigieuse quantité avait déjà été consommée, et dont on devait bientôt manquer.
A cette triste nouvelle, portée par M. de Morlemart, Napoléon, devenu trop prudent peut-être après avoir été trop téméraire, craint d'être tout à coup privé de munitions sur ce vaste champ de bataille, et de n'avoir plus que des baïonnettes et des sabres à opposer à l’ennemi. Il craint aussi , ayant engagé toutes ses troupes, et n’ayant plus que la garde à pied et les fusiliers pour couvrir les derrières du maréchal Lannes , d’être sans ressource contre un retour subit de fortune, retour qui serait désastreux sur le bord de l'abîme auquel on est adossé. 11 se résout donc à un sacrifice douloureux, et il renonce à une victoire presque certaine pour ne pas s’exposer à des risques que la sagesse ne permet pas de braver. Ce parti si cruel pris en un instant avec la résolution d’un véritable homme de guerre, Napoléon ordonne à M. de Laville de retourner aussi vite qu’il est venu
1 Le général César de Laville, excellent officier originaire do Piémont, aussi énergique que spirituel, digue sous tous tes rapports de sa brave nation, est mort récemment rji France, où il s'était établi. C'est de sa propre bouche que j’ai recueilli tous les détails rapportés ici, et pour être plus sur de ma mémoire, je le priai de me les écrire, ce qu'il fit de Saint-Sauveur en 18VV , dans une lettre curieuse de vingt-quatre pages, que j'ai conservée comme un monument historique des plus intéressants. Je me suis servi d'un document non moins curieux de M. Baudus, aide de camp du maréchal Bessièrcs, qui a bien voulu m’écrire aussr tout ce qu’il avait vu. J’ai recueilli encore d’autres détails de la bouche du maréchal Ifolitor, du général duc de Mortcmart, du géuéral Petit, du général .Murbot, du maréchal Reille, tous présents h Essling et à Wagram, et j’ai complété avec leurs renseignements ta fouio de documents écrits cojiteuus au dépôt de la guerre. Je 'inc suis du reste toujours borné aux détails qui étaient d’une authenticité incontestable.
auprès du maréchal Larmes pour lui dire de suspendre son mouvement et de se replier peu à peu, sans trop enhardir l'ennemi, sur la ligne d'Euling et d’Aspern. Il lui Fait recommander aussi de ménager ses munitions, qui ne tarderont pas à faire faute .
Lannes et Bcssiéres, en recevant cet ordre, sont obligés, malgré de vifs regrets , de s'arrêter au milieu de cette immense plaine du Marchfeld , inondée de feui. L’archiduc , si vivement pressé vers Breitenlée , voit nos colonnes devenir subitement immobiles, sans pouvoir s'en expliquer la cause. Il profite de ce moment de répit pour reporter de sa droite é sa gauche une partie du corps de Bellegarde, et ponr ranger en ligne derrière le eorps de Hohenaollern les seise bataillons de grenadiers qui formaient sa réserve, plus une masse énorme d'artillerie, car il possédait près de 300 bouches à feu, et pouvait en réunir 200 sur ce point si menacé. Remis ainsi de son premier trouble, il fait diriger sur Lannes une canonnade effroyable. La division Saint-Hilaire, la plus avancée des trois, placée en l'air pour ainsi dire, reçoit de front et de flanc nn feu de mitraille continuel. Elle rétrograde lentement , avec l'aplomb qni convient et aux vieux régiments dont elle est composée, et au chevaleresque Saint-Hilaire qu'elle a pour chef. Par malheur ce brave officier, ancien ami de Napoléon, tombe frappé 4 mort d'un biscaîen. Sa division, saisie de douleur, se maintient cependant. Lannes accourt pour remplacer Saint-Hilaire, et ramener sa division sur un terrain moins exposé. 11 rétrograde , mais comme un lion qu’il est dangereux de poursuivre. Les corps qui veulent le serrer de trop prés essuient de rudes charges è la baïonnette , et sont violemment repoussés. Passant de la division Saint-Hilaire aux denx divisions d’Oudinot, Lannes les conduit avec la même vigueur devant un adversaire que noire retraite a rempli de confiance. Malheureusement les soldats d’Ondi-
1 Dans une lettre curieuse adressée au maréchal Davout, au milieu de 1a bataille, le major général Berthier écrit que dés dix heures du matin les munitions manquèrent. Vous citons cette lettre, qui donne à la journée son vrai et sinistre caractère.
Le major général au duc <f Awerstwdt , à Vienne.
• Rive gauche do Danube, à la tète do pont, le 22 mai 1809. & midi et demi.
• L'interruption dn pont nous a empêché* de non* approvisionner. A dix heure» nous n’avions plus de munitions; l'ennemi s'en est aperçu, et a remarché sur nous. ROO bouches à feu, auxquelles depuis dix heures nous ne pouvions répondre, nous ont fait beaucoup de mal.
» Dans cette situation de choses, rarcemrnmler les ponts, nous envoyer des munitions et des vivres, faire surveiller Vienne, est extrêmement important. Écrives au prince de Ponto-Corvo pour qu’il ne s’engage p«* dans ta Bohême , et au général tauriston pour qu’il soit prêt à se rapprocher de non*. Voyez M. Déru ponr qu'il nous envois des effets cf ambulance et des vivres de toute espèce.
> Aussitôt que le pont sera prêt, on dan* la nuit, venez vous aboucher avec l'Empereur.
^ * Signé ! AlrUsdhs. t
WA CR Ali.
not souffrent plas que les autres, parte qu’on n’a pas osé déployer en face de l’ennemi des troupes aussi jeunes. Rangés en colonnes profondes , ils perdent par le boulet des files entières.
Peu à peu Lannes ramène sa ligne à la hauteur du fossé qui s'étend d’Essling jusqu’à Aspern, et qui présente une sorte d'abri derrière lequel son infanterie peut se mettre à couvert. Son artillerie, quoique intérieure en nombre et en approvisionnements à celle de l'ennemi , reste seule sur la partie saillante de ce fossé, afin d’arrêter le mouvement des colonnes autrichiennes qui s’avancent pour faire une tentative désespérée. En effet, on voit le corps de Hitler et une partie de celui de Belleyarde se reporter sur Aspern, les deux colonnes de Rosenberg s’approcher de nouveau d'Essling, enfin le corps de Hohcnzollem rallié, renforcé d'une partie de celui de Bellegarde , des grenadiers , de la cavalerie de Liechtenstein , préparer contre notre centre un effort semblable à celui que Napoléon a tenté sur le centre des Autrichiens.
C'est en effet sur notre centre que l’orage parait d'abord se diriger , car le corps de Hobenzollern, les grenadiers, la cavalerie de Liechtenstein s'avancent en formant une masse compacte. Napoléon s'en aperçoit, pré* vient Lannes, qui s'en est également aperçu, et ils demandent à la division Saint-Hilaire, aux divisions Oudinot, à la cavalerie, de se dévouer encore une fois au salut de l’armée. Lannes, disposant en première ligne les divisions Saint-Hilaire, Claparède et Tbarreau , en seconde ligne les cuirassiers , en troisième la vieille garde , laisse approcher la masse épaisse du corps de Hobenzollern et des grenadiers à demi-portée de fusil. Puis il ordonne un feu de mousqueterie et de mitraille, exécuté de si près et avec tant de justesse, qu’on voit bientôt les lignes de l'ennemi s’éclaircir. Il lance ensuite les cuirassiers à bride abattue sur l'infanterie autrichienne, qui, cédant en plusieurs points, est entr’ ouverte comme une muraille dans laquelle on a fait brèche. Le brave prince Jean de Liechtenstein se précipite à son tonr avec sa cavalerie sur celle de Bessières. Mais Lasalle , Mandai viennent avec leurs chasseurs et leurs hussards au secours de nos cuirassiers, et ce vaste terrain ne présente bientôt plus qu’une immense confusion de quinze mille cavaliers français et autrichiens, se chargeant les uns les autres avec fureur, unis quand ils s'élancent, désunis quand ils reviennent, et se ralliant sans cesse pour charger de nouveau.
Après cette longue mêlée , le mouvement de l’ennemi sur notre centre parait suspendu, et le corps de Hohenzollem, comme paralysé, s'arrête en face de l'épanlement qui s’étend d’Essling à Aspern. Notre artillerie , en partie démontée, reste sur le rebord du fossé, tirant avec justesse mais avec lenteur, & cause de la rareté des munitions, et exposée au feu de plus de deux cents pièces de canon. Nos fantassins s'abritent dans le fossé; notre cavalerie, formant un rideau en arrière, et remplissant l'espace d'Ess-
ling à Aspern, essuie avec une admirable impassibilité une canonnadmincessante. Ainsi l'eiige une impérieuse nécessité. Il faut tenir jusqu'à la (Tn du jour, si on ne veut être précipité dans le Danube qui continue de grossir. En ce moment un affreux malheur vient frapper l'armée. Tandis que Lannes galope d’un corps à l'autre pour soutenir le courage de ses soldats, un officier, effrayé de le voir en butte à tant de périls, le supplie de mettre pied à terre, pour demeurer moins exposé aux coups. Il suit ce conseil, quoique bien peu habitué à ménager sa vie, et, comme si le destin était un maitre auquel on ne saurait échapper, il est é l’instant même atteint par un boulet qui lui fracasse les deux genoux. Le maréchal Bessières et le chef d'escadron César de Laville le recueillent noyé dans son sang et presque évanoui. Bessières, qu'il avait fort maltraité la veille, serre sa main défaillante, mais en détournant la tête de peur de l'offenser par sa présence. On l’étend sur le manteau d’un cuirassier, et on le transporte pendant une demi-lieue jusqu'au petit pont où se trouvait une ambulance. Cette nouvelle, connue bientôt dans toute l’armée, y répand une profonde tristesse. Mais ce n’est pas le temps de pleurer, car le danger s'accroît à chaque minute. »
Les efforts de l'ennemi , arrêtés au centre , se tournent avec fureur sur les ailes, contre Aspern et Essling. Du côté d'Aspern, les généraux Hiller et Vacquant dirigent des attaques réitérées sur ce malheureux village, qui n'est plus qu'un amas de ruines et de cadavres. On n’y marche que sur des décombres, sur des poutres brûlantes, ou sur des mourants, dont les souffrances n'importent plus en présence du danger qui menace tout le monde. Les tirailleurs de la garde, que Napoléon avait confiés à Xlasséna, malgré leur jeune ardeur, malgré les vieux officiers qui les commandent, sont eux-mêmes poussés en dehors du village. Aussitôt Legrand avec les débris de sa division , Carra Saint-Cyr avec la moitié de la sienne, reprennent ce tas de ruines fumantes sous les yeux de Masséna, qui est au milieu d'eux brisé par la fatigue, mais élevé au-dessus des faiblesses de la nature par la force de son âme. Legrand, chargé d'exécuter ses ordres, se montre partout, la pointe de son chapeau coupée par un boulet, et obligé souvent de recourir à son épée pour éloigner les baïonnettes ennemies de sa poitrine.
A gauche, Molitor jette dans le bras d'eau derrière lequel il est posté les , Autrichiens qui veulent envahir l'ilot. Grâce à cette héroïque résistance Aspern nous reste. Mais l’archiduc nourrit un dernier espoir, c'est d'emporter Essling. Il fait envelopper cette position par les deux colonnes de Rosenberg, et dirige avec les grenadiers qu’il conduit en personne une attaque furieuse sur le centre même du village. Bessières , qui a remplacé Lannes , voit ce nouveau péril, et s'occupe d'y parer. Napoléon, pour le secourir, lui envoie les fusiliers de la garde, troupe superbe, formée pendant les campagnes de Pologne et d'Espagne, et près d'atteindre à celle
perfection, qui se rencontre entre l’extrême jeunesse et l'extrême vieillesse du soldat. C'est le général Mouton qui est chargé de les commander. — Brave Mouton, lui dit l'Empereur, faites encore un effort pour sauver l’armée ; mais finissez-en, car après ces fusiliers je n'ai plus que les grenadiers et les chasseurs de la vieille garde, dernière ressource qu'il ne faut dépenser que dans un désastre. — Mouton part, et se dirige sur la gauche d’Essling, où l'attaque des grenadiers autrichiens paraissait plus à craindre. Bessières, placé plus près des lieux, voit le danger à droite, entre Essling et le Danube, et il n’hésite pas à changer la direction indiquée par l’Empereur. 11 envoie partie de ces quatre bataillons dans Essling même, partie à droite entre le village et le fleuve. Ce secours était urgent, car de front Essling était menacé par les grenadiers, et à droite par les colonnes de Rosenberg, prêtes à passer entre Essling et le Danube. C’était le général Boudet qui défendait Essling depuis la veille. Cinq fois les grenadiers conduits par le feld-maréchal d’Aspre étaient revenus à l’attaque, et cinq fois ils avaient été repoussés tantôt par la fusillade, tantôt par des charges à la baïonnette. Néanmoins sur la droite du village, que peu de monde défendait, Boudet tourné, enveloppé par l'une des deux colonnes de Rosenberg, avait été obligé de se retirer dans un grenier, vaste édifice, crénelé comme une forteresse. Il s’y maintenait avec une ténacité indomptable ; mais assailli de toutes parts, il .allait succomber quand Mouton arrive avec les fusiliers de la garde. Cette belle jeunesse arrache aux grenadiers d’Aspre une partie du village, et arrête les soldats de Rosenberg le long de l’espace qui s'étend jusqu’au Danube. Pourtant ce premier acte d’énergie ne suffit pas contre un ennemi quatre fois plus nombreux, et résolu à tenter les derniers efforts pour réussir. Mais Rapp survient avec deux nouveaux bataillons de ces mêmes fusiliers, et propose au général Mouton de faire une charge générale à la baïonnette. Tous deux en se serrant la main adoptent cette manière d’en finir, et fondent tête baissée sur les Autrichiens. Ils leur portent un tel choc qu’ils les refoulent à l’instant d’un bout du village à l'autre, culbutent les soldats d'Aspre sur ceux de Rosenberg, et les rejettent tous au delà d’Essling. Au même moment l’artillerie de la Lobau preliant en écharpe les masses qui avaient passé entre le fleuve et le village, les couvre de mitraille. Essling se trouve ainsi délivré.
Il y avait trente heures que cette lutte durait. L’archiduc Charles épuisé, désespérant de nous jeter dans le Danube , commençant lui aussi à manquer de munitions , prend enfin le parti de suspendre cette sanglante bataille, l’une des plus affreuses du siècle, et se décide à clore la journée en envoyant ce qui lui reste d’obus et de boulets sur les corps placés entre Aspern et Essling. Aussi tandis que dans Aspern les généraux Hiller et Bellegarde s’acharnent encore à disputer quelques débris de ce malheureux village, vers le centre et vers Essling, l'archiduc Charles fait discontinuer Ton iv. kr+
les attaques, et se borne à porter son artillerie en avant pour tirer à outrance sur nos lignes. A un péril de ce genre il n’y avait à opposer qu'une froide immobilité. .Votre artillerie, démontée en grande partie, s’arrête comme elle avait déjà fait sur le bord du fossé qui nous couvrait, tirant d’intervalle eu intervalle pour gagner la fin du jour. L’infanterie s'établit en arrière à moitié couverte par le terrain, et plus en arrière encore se dè> ploie notre belle cavalerie, présentant deux fronts, l'un d’Essling à Aspem, pour couvrir le centre de la position, l’autre en retour, pour couvrir l’espace entre Essling et le fleuve. Enfin la garde impériale , présentant deux fronts parallèles à ceux de la cavalerie , demeure impassible sous les boulets, et on n'entend au milieu de la canonnade, que ce cri des officiers : Serres les rangs ! Il n’y a plus en effet que cette manœuvre à exécuter jusqu'à la nuit , car il est impossible , soit d’éloigner l’ennemi , soit de le fuir par le pont qui conduit à la Lobau. Cette retraite par une seule issue ne peut s'opérer qu’à la faveur de l'obscurité , et dans le mois de mai il faut attendre plusieurs heures encore les ténèbres salutaires qui doivent favoriser notre départ.
Napoléon n'avait cessé pendant la journée de se tenir dans l’angle que décrivait notre ligne d'Aspern à Essling, d’Essliug au fleuve, et où passaient tant de boulets. On l’avait pressé plusieurs fois de mettre à l'abri une vie de laquelle dépendait la vie de tous. Il ne l’avait pas voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque. Maintenant que l’ennemi épuisé se bornait à une canonnade, il résolut de reconnaître de scs yeux l’ile de Lobau, d’y choisir le meilleur emplacement pour l’armée, d’y faire en un mot toutes les dispositions de retraite. Certain de ta possession d’Essling que les débris de la division Boudct et les fusiliers occupaient , il fit demander à Masséna s’il pouvait compter sur la possession d'Aspern, car tant que ces deux points d'appui nous restaient, la retraite de l'armée était assurée, l/officier d'état-major César do Lavillo, envoyé à Masséna, le trouva assis sur des décombres, harassé de fatigue, les yeux enflammés, mais toujours plein de la même énergie. Il lui transmit son message, et Masséna, se levant, lui répondit avec un accent extraordinaire ; Allez dire à l'Empereur que je tiendrai deux heures, six, vingt-quatre, s’il le faut, tant que cela sera nécessaire au salut de l’armée. —
Napoléon, tranquillisé pour ces deux points, se dirigea sur-le-champ vers l'ile de Lobau, en faisant dire à Masséna, à Bessières, à Berthier, de le venir joindre, dés qu'ils pourraient quitter le poste confié à leur garde, afin de concerter la retraite qui devait s'opérer dans la nuit. 11 courut au petit bras, lequel coulait entre la rive gauche et l'ile de Lobau. Ce petit bras était devenu lui-méme une grande rivière, et des moulins lancés par l'ennemi avaient plusieurs fois mis en péril le pont qui servait à le traverser. L’aspect de ses bords avait de quoi navrer le cwur. De longues files
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de blessés , les uni se traînant comme ils pouvaient , les autres placés sur les bras des soldats , ou déposés à terre en attendant qu’on les transportât dans l’ile dé Lobau, des cavaliers démontés jetant leurs cuirasses pour marcher plus aisément , une foule de chevaux blessés se portant instinctivement vers le fleuve pour se désaltérer dans ses eaux , et s'embarrassant dans les cordages du pont jusqu'à devenir un danger, des centaines de voilures d'artillerie & moitié brisées, une indicible confusion et de douloureux gémissements, telle était la scène qui s'offrait, et qui saisit Napoléon. Il descendit de cheval, prit de l'eau dans ses mains pour se rafraîchir le visage, et puis apercevant une litière faite de branches d’arbres, sur laquelle gisait Lannes qu'on venait d'amputer, il courut à lui, le serra dans ses bras, lui exprima l'espérance de le conserver, et le trouva, quoique toujours héroïque, vivement affecté de se voir arrêter sitôt dans celte carrière de gloire. — Vous allez perdre, lui dit Lannes, celui qui fut votre meilleur ami et votre Adèle compagnon d'armes. Vivez et sauvez l'armée. — La malveillance qui commençait & se déchaîner contre Napoléon, et qu’il n’avait, hélas! que trop provoquée, répandit alors le bruit de prétendus reproches, que Lannes lui aurait adressés en mourant. Il n’en fut rien cependant. Lannes reçut avec une sorte de satisfaction convulsive les étreintes de son maître, et exprima sa douleur sans y mêler aucune parole amère, il n'rn était pas besoin : un seul de ses regards rappelant ce qu’il avait dit tant de fois sur le danger de guerres incessantes, le spectacle de ses deux jambes brisées, la mort d'un autre héros d’Italie, Saint-Hilaire, frappé dans la journée, l'horrible hécatombe de quarante à cinquante mille hommes couchés â terre, n'étaient-ce pas là autant de reprochas assez cruels, assez faciles à comprendre? Napoléon, après avoir serré Lannes dans ses bras, et se disant certainement à lui-même ce que le béros mourant ne lui avait pas dit, car le génie qui a commis des fautes est son juge le plus sévère , Napoléon remonta à cheval , et voulut profiler de ce qui lui restait de jour pour visiter l'ile de Lobau, et arrêter ses dispositions de retraite. Après avoir parcouru l’ile dans tous les sens, avoir examiné de ses propres yeux les divers bras du Danube qui , changés en véritables bras de mer, roulaient les débris des rives supérieures, il acquit la conviction que l'armée trouverait dans l’ile de Lobau un camp retranché où elle serait inexpugnable, et où elle pourrait s’abriter deux ou trois jours, en attendant que le pont sur le grand bras fût rétabli. Le petit bras qui la séparait des Autrichiens était impossible à franchir en présence de Massèna, qui serait là pour en disputer le passage. La largeur de l'ile ne permettait pas qu'en l'accablant de boulets on la rendit inhabitable pour nos soldats. Enfin en employant tout ce qu’il y avait de bateaux sur la rive droite, on parviendrait à apporter des vivres, des munitions, de manière que l'armée eût de quoi subsister et se défendre; Ces vues promptement conçues et ar-
rèlces, Napoléon revint à la nuit vers le petit bras. Le maréchal Masséna s'y était transporté dès qu’il avait cru pouvoir confier la garde d’Aspeni à ses lieutenants. Le maréchal Bessières, le major général Berthicr, quelques chefs de corps, le maréchal Davout venu en bateau de la rive droite, étaient réunis à ce rendez-vous assigné au bord du Danube, au milieu des débris de cette sinistre journée. Là on tint un conseil de guerre; Napoléon n’avait pas pour habitude d’assembler de ces sortes de conseils, dans lesquels un esprit incertain cherche, sans les trouver, des résolutions qu’il ne sait pas prendre lui-même. Cette fois il avait besoin, non pas de demander un avis à ses lieutenants, mais de leur en donner un , de les remplir de sa pensée, de relever l'Ame de ceux qui étaient ébranlés, et il est certain que, quoique leur courage de soldat fut inébranlable , leur esprit n’embrassait pas assez les difficultés et les ressources de la situation, pour n’êlre pas à quelques degrés surpris, troublé, abattu. Le caractère qui fait supporter les revers est plus rare que l'héroïsme qui fait braver la mort. Napoléon , calme, confiant, car il voyait dans ce qui était arrivé un pur accident qui n’avait rien d’irréparable, provoqua les officiers présents à dire leur avis. En écoutant les discours tenus devant lui, il put se convaincre que ces deux journées avaient produit une forte impression, et que quelques-uns de ses lieutenants étaient partisans de la résolution de repasser tout de suite, nonseulement le petit bras afin de se retirer dans l’ile de Lobau , mais aussi Je grand bras, afin de se réunir le plus tôt possible au reste de l’armée, au risque de perdre tous les canons, tous les chevaux de l’artillerie et de la cavalerie, douze ou quinze mille blessés, enfin l’honneur des armes. A peine une telle pensée s’était-elle laissée entrevoir que Napoléon, prenant la parole avec l’autorité qui lui appartenait, et avec la confiance non pas feinte, mais sincère, que lui inspirait l'étendue de ses ressources, exposa ainsi la situation. La journée avait été rude, disait-il, mais plie ne pouvait pas être considérée comme une défaite, puisqu’on avait conservé le champ de hataille, et c’était une merveille de se retirer sains et saufs après une pareille lutte, soutenue avec un immense fleuve à dos, et avec ses ponts détruits. Quant aux blessés et aux morts, la perte était grande, plus grande qu’aucune de celles que nous avions essuyées dans nos longues guerres, mais celle de l’ennemi avait du être d’un tiers plus forte ; on pouvait donc être certain, assurait Napoléon, que les Autrichiens se tiendraient tranquilles pour longtemps , et qu’on aurait le loisir de rallier l’armée d’Italie qui arrivait victorieuse â travers la Styrie, de ramener dans les rangs les trois quarts des blessés, de tirer de France les nombreux renforts qui étaient en marche, d'établir sur le Danube des ponts de charpente aussi solides que des ponts de pierre, et qui feraient du passage du fleuve une opération ordinaire. Napoléon ajoutait qu’après tout, lorsque les blessés seraient rentrés dans les rangs , ce ne seraient que dix mille hommes de
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moins (le notre Coté, pour quinze mille du côté de l'adversaire, et deux mois de plus dans la durée de la campagne ; qu'à cinq cents lieues de Paris, soutenant une grande guerre au sein d une monarchie conquise, ou milieu même de sa capitale, un accident de celte espèce n’avait rien qui dût étonner des gens de courage , rien que de très-naturel , rien même que d'heureux, si on songeait aux difficultés de l’entreprise, qui consistait à passer devant une armée ennemie le plus grand fleuve de l'Europe pour aller livrer bataille au delà. Il ne fallait donc, suivant lui, ni s'alarmer, ni se décourager. Il y avait un mouvement rétrograde qui était convenable et nécessaire , c'était de repasser le petit bras du Danube, pour se renfermer dans l'ile de Lobau, pour y attendre l’abaissement des eaux et le rétablissement des ponts sur le grand bras ; mouvement facile, qui se ferait la nuit, sans inconvénient, sans perdre ni un blessé, ni un cheval, ni un canon, sans perdre surtout l'honneur des armes. Mais il y avait un autre mouvement rétrograde à la fois déshonorant et désastreux, ce serait de repasser non-seulement le petit bras , mais le grand , en repassant celui-ci tant bien que mal, avec des barques qui ne pourraient transporter que les hommes valides, sans un cunon, ni un cheval, ni un blessé, en renonçant surtout à l'ile de Lobau , qui était une conquête précieuse, et le vrai terrain d'un passage ultérieur. Si on agissait de la sorte, si au lieu de soixante mille qu’on était au départ on repassait au nombre de quarante mille, sans artillerie, sans chevaux, en abandonnant au moins dix mille blessés capables de servir dans un mois, on ferait bien en revenant de ne pas se montrer aux Viennois , qui accableraient de mépris leurs vainqueurs , et appelleraient bientôt l'archiduc Charles pour chasser les Français d'une capitale où ils n'étaient plus dignes de rester. Et dans ce cas ce n'était pas à une retraite sur Vienne, mais à une retraite sur Strasbourg qu'il fallait se< préparer. Le prince Eugène, en marche sur Vienne, y trouverait l'ennemi , au lieu de l'armée française, et périrait dans ce coupe-gorge; les alliés effrayés, devenus traîtres par faiblesse, se retourneraient contre nous; la fortune de l'Empire serait anéantie, et la grandeur de la France détruite en quelques semaines. En un mot Napoléon prévit, annonça avec précision, comme devant se réaliser sous quinze jours , tout ce que sa politique lui a valu cinq ans plus tard, si au lieu de se retirer fièrement dans la Lobau, on avait la faiblesse de traverser précipitamment le grand Danube, laissant à l'autre bord ses camarades blessés , son matériel, son honneur. Pour agir d'ailleurs comme il le conseillait , il ne fallait qae peu d’efforts. Masséna tiendrait à Aspern jusqu’à minuit, défilerait ensuite avec l'armée sur le petit pont , défendrait la Lobau le lendemain contre les entreprises de l’ennemi, et attendrait derrière le petit bras du Danube les vivres et les munitions qu'on allait lui envoyer en bateaux. Pendant ce temps on rétablirait le grand pont, et si, contre toute vraisemblance, l'archiduc Charles
flflt LIVRE XXXV. —MAI 1809.
osait faire nne tenta lire, en descendant sur Presbourg ou en remontant jusqu'à Krems, pour se transporter sur la rive droite, et venir nous disputer Vienne, le maréchal Davout lui tiendrait tête avec ses 30 mille hommes, qui valaient 60 mille Autrichiens, avec le reste des cuirassiers, avec la cavalerie de la garde qui n'avaient point passé, avec les U urtemhergeois , les Bavarois, les Saxons. Ainsi Masséna, Davout, leur dit-il, vous vives, et vous sauveroi l'armée, on vous montrant dignes de ce que vous aves déjà fait. — Masséna, souvent mécontent, blâmant même avec amertume la précipitation qu'on avait mise à passer le Danube, Masséna, transporté de tant de raison et de fermeté, saisit la main de Napoléon et lui dit : — Vous êtes, sire, un homme de coeur, et digne de nons commander ! Non, il ne faut pas fuir comme des lâches, qui auraient été vaincus. La fortune nous a mal servis, mais nous sommes victorieux néanmoins, car l'ennemi qui aurait dû nous précipiter dans le Danube a mordu la poussière devant nos positions. Ne perdons pas notre attitude de vainqueurs, bornons-nous à repasser le petit bras du Danube, et je vous jure d'y noyer tout Autrichien qui voudrait le franchir à notre suite. — Davout promit de son côté de garder Vienne, et de repousser toute attaque qui viendrait par Presbourg ou par Krems, pendant l'opération du rétablissement des ponts, opération après laquelle l'armée réunie sur une seule rive n'aurait plus rien à craindre de l’archiduc Charles.
Tous les cœurs se trouvèrent raffermis à la suite de ce conseil tenu au bord du Danube, sous les derniers boulets lancés par les Autrichiens. Il fut convenu que Masséna prendrait le commandement en chef de l'armée, emploierait la nuit à traverser le petit bras, tandis que Napoléon repassant de sa personne le grand bras avec Berthier et Davout , irait diriger luimême les deux opérations qui pressaient le plus, l'envoi dans la Lobau de munitions de guerre et de bouche, et le rétablissement du grand pont. On se quitta consolés, résolus, confiants les uns dans les autres. Pendant que Masséna retournait à Aspern , Napoléon se rendit à travers la Lobau sur le bord du bras principal du Danube , après avoir donné tous ses ordres. Il eut de la peine à franchir plusieurs gros ruisseaux qui s'étaient formés dans l'intérieur de l'ile par suite de la crue des eaux. 11 arriva entre onse heures du soir et minuit au bord du grand Danube, et voulut le passer immédiatement. Le péril était grave, car outre une obscurité profonde il fhllait braver les énormes corps flottants que le courant entraînait, et qui heurtant la frêle barque dans laquelle Napoléon allait monter, pouvaient la submerger. Mais il n’y avait pas à hésiter en présence des grands devoirs qui restaient à remplir, et avec la confiance de César au milieu des flots do l’Épire, Napoléon s'embarqua sur un esquif, accompagné de Barthieret de Savary, conduit par quelques pontonniers intrépides, qui le transportèrent sain et sauf sur l'autre rive. A peine débarqué à Ébersdorf il donna ses