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premiers ordres pour attirer sur ce point toutes les barques disponibles, les remplir de biscuit, de vin, d'eau-de-vie, de gargousses, de cartouches, d'objets de pansement, et les diriger sur l’ile de Lobau. Les bateaux détachés du grand pont détruit suffisaient dans le moment pour porter le nécessaire à l’armée de l'autre côté du fleuve. On commença cette opération dans la nuit même, ou plutôt on la continua plus activement, car après la rupture du pont , on avait déjà eu recours à ce moyen dans le courant de la journée.
Pendantes temps Masséna, investi du commandement en chef, avait couru à Essling et Aspern pour préparer la retraite. Les attaques directes contre ces deux points avaient cessé. Les Autrichiens s'en tenaient à une canonnade, toujours plus lente k mesure que la nuit avançait, et qui de loin en loin, ici où U, faisait quelques victimes dans l’ombre. Nos adversaires épuisés se laissaient tomber de lassitude sur ce champ de carnage, tandis que la vigilance, indispensable dans notre position critique, nous obligeait à nous tenir debout, bien que notre fatigue fut égale k celle des Autrichiens. Vers minuit , Masséna fit commencer la retraite par la garde impériale, qui était la plus rapprochée du fleuve. Chaque corps devait défiler par le petit pont, emportant ses blessés, emmenant ses canons, laissant seulement ses morts, dont, hélas ! le nombre n'était que trop considérable. Après la garde vint la grosse cavalerie, et comme beaucoup de soldats avaient jeté leurs cuirasses, Masséna les fit ramasser par les cavaliers démontés, ne voulant abandonner à l’ennemi que le moins de trophées possible. Une partie de la cavalerie légère demeura en ligne avec les voltigeurs pour faire devant Aspern et Essling un semblant de résistance. Puis les divisions Saint-Hilaire et Oudinol défilèrent à leur tour, chacune emportant ce qui lui restait encore de blessés sur le terrain. Les divisions Legrand, Carra Saint-Cyr suivirent, et enfin, à la pointe du jour du 23, les généraux Boudet et Molilor, quittant Essling et Aspern, s'enfoncèrent dans le bois qui couvrait le rentrant du fleuve, escortés par une nuée de leurs tirailleurs. L’ennemi harassé ne s'aperçut pas du mouvement rétrograde de nos troupes. Ce ne fut que vers cinq ou six heures du matin que, voyant nos postes avancés disparaître peu k peu, il conçut le soupçon de notre retraite, et songea à nous suivre. 11 le fit lentement sans nous inquiéter beaucoup. Entré toutefois dans Essling et parvenu au bord du fleuve, il put découvrir le petit pont sur lequel passaient uos dernières colonnes. 11 dirigea aussitôt ses boulets de ce côté, tandis que ses tirailleurs débouchant à travers le bois nous décochaient des halles. Masséna , avec quelques officiers de son état-major, était resté sur la rive gauche, résolu à passer le dernier. On lui lit remarquer que nos postes commençaient à être vivement pressés, qu'il pouvait être subitement assailli, que le moment était venu de replier le pont, et de mettre fin ê celte résistance sans exemple. |1
ne voulut rien entendre tant qu'il aperçut sur hi rive gauche quelque débris à sauver. Courant en tout sens, il s'assura par lui-même qu'on ne laissait pas un blessé, pas un canon, pas un objet de quelque valeur dont l'ennemi eut à s’enorgueillir. Il fit ramasser encore ce qu'il put de fusils, de cuirasses jetés le long du Danube , et comme çà et là des chevaux blessés et sans maitres erraient au bord de l'eau, il les fit chasser vers le fleuve pour les obliger à le traverser à la nage. Enfin ne voyant plus aucun devoir à remplir sur cette rive devenue un sol ennemi, et les balles des tirailleurs pleuvant déjà autour de lui , il s'embarqua le dernier, aussi fier que lorsqu’il sortait de Cènes dans une simple embarcation sous le feu de l'escadre anglaise. Il fil couper les amarres du pont que le courant du fleuve reporta bientôt vers l’autre bord, et en quelques minutes il fut dans la Lobau, les Autrichiens se contentant d’assister à la retraite volontaire de leurs adversaires.
Ainsi se termina cette bataille de deux jours, l’une des plus sanglantes du siècle, et qui commença la série de ces abominables carnages des derniers temps de l’Empire, où l’on détruisait en une journée l’équivalent de la population d’une grande ville. Le nombre des morts et des blessés, pour celle-ci comme pour les autres, ne saurait être que difficilement précisé. On peut évaluer la perte des Autrichiens à 26 ou 27 mille 1 morts et blessés, à 15 ou 16 mille celle des Français. De notre côté, la pénurie des ressources dans l'ile de Lobau , pendant les premiers moments , devait rendre les blessures extrêmement dangereuses. Ce qui expliquait l’énorme différence des pertes, c’est que les Autrichiens avaient combattu toujours à découvert, et que nous au contraire avions été abrités durant une partie de ces journées par quelques obstacles de terrain. Quant aux prisonniers , il n'en avait été fait d’aucun côté, sauf quelques centaines enlevés dans Aspern et Essling, et envoyés dans la Lobau. C’était une bataille sans autre résultat qu’une abominable effusion de sang, effusion, comme on vient de le voir, plus grande pour l'ennemi que pour nous, et qui nous laissait tous nos moyens de passage, puisque l’ile de Lobau nous restait. La plus grave conséquence de ces journées d'Essling, c’était ce qu’on allait en dire, c’é- 'laicnt les exagérations de nos ennemis prompts à publier en Allemagne et dans toute l’Europe, que les Français étaient vaincus, accablés, en pleine retraite. Or Napoléon, combattant au milieu du continent prêt à s’insurger contre lui, obligé de se maintenir au sein de la capitale ennemie, où quatre cent mille habitants n’attendaient qu’un signal pour se soulever, ayant besoin sur ses derrières de routes sures pour amener ses renforts, ne pouvait
• Leur bulletin officiel avouait 20 mille , et quand on tait à quel point il* y défiguraient la vérité à leur avantage, on doit supposer un nombre infiniment plus considérable. (Test d api cm Hivers documents contenu* au dépèt de la guerre , et émanés des Autrichiens euxmêmes,* que je m’arrête au chiffre indiqué ici. ,
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se passer du prestige de soti invincibilité. Matériellement il était plus fort, puisqu'il avait moins perdu que son adversaire, et qu’il avait retrempé le cœur de sa jeune aftnée dans une épreuve formidable; moralement il était plus faible, parce que ses ennemis allaient triompher d'une prétendue défaite, qui en réalité était une victoire, car c'était vaincre que de soutenir une telle lutte avec ses ponts détruits. Quant à sa conduite comme général, on ne pouvait qu’admirer le choix de l’ile de Lobau , choix qui avait rendu possible une opération dans tout autre cas impraticable, et qui permettait qu’une position désastreuse, d’où l’on n’aurait dû sortir que noyés ou prisonniers, finit par la plus facile, la moins troublée des retraites. Mais on devait blâmer la précipitation que Napoléon avait'misc à traverser le fleuve dans une telle saison, avant d'avoir réuni' des moyens suffisants de passage. En cela il était reprochable assurément, mais tant de motifs excusaient son impatience d’occuper les deux rives du Danube, qu’on peut lui pardonner d’avoir trop compté sur la fortune, dans le désir d’épargner le temps. Son tort véritable, son tort éternel, c’était celte politique sans • frein , qui , après l’avoir porté sur le Niémen d’où il était revenu à force de miracles, l’avait porté ensuite surl’Èbre et le Tage d’où il était revenu de sa personne en y laissant ses plus belles armées, l’entrainait maintenant de nouveau sur le Danube où il ne parvenait à se soutenir que par d’autres N miracles, miracles dont la suite pouvait À tout moment s’interrompre, et aboutir à des désastres. C’est là, disons-nous, qu’était son tort, car le général ne commettait de fautes que sous la contrainte qu’exerçait sur lui le plus imprudent des politiques.
Quant à l’archiduc Charles, fort critiqué depuis, surtout par ses compatriotes, car c’est ordinairement chez ses concitoyens qu’on recueille le plus d’amertume, il déploya une grande énergie, quoi qu’on ait pu dire ; et si on trouve étonnant qu’il n’ait pas précipité l’armée française dans le Danube, c’est qu’on oublie la puissance des positions choisies par son adversaire, l’impossibilité d’arracher Essl’mg et Aspern à soixante mille Français, commandés par Lannes et Masséna, et réduits à vaincre ou à périr; c’est qu’on oublie les avantages de l’ilede Lobau, qui, Essling et Aspern nous restant, était facile à regagner, et devenait alors un asile inviolable. Chercher à forcer le petit bras devant Masséna, sans avoir de pont , ou même en ayant un, c’eut été de' la part du généralissime autrichien une entreprise folle, que lui ont fort reproché de n’avoir pas tentée des gens qui auraient été incapables de l'exécuter. Ce qu’ont dit avec plus de raison certains juges impartiaux, c'est que pendant la bataille il étendit beaucoup trop le demi-cercle tracé autour des Français, et l'étendit au point de s’exposer h être coupé par le milieu ; c’est qu’en se concentrant davantage à sa droite, et en employant toutes ses forces à faire une percée vers Aspern , il aurait eu plus de chance peut-être de nous couper du Danube. En répétànt
ci» critique», il faut ajouter auisi que s'il eût aty de la aorte, il eût probablement trouvé k Aspern les forces qu'il n'aurait pas attirées ailleurs , et qui se seraient reportées sur le pont qu'il aurait exclusivement attaqué. Après une si affreuse lutte, après de si héroïques efforts, il faut savoir admirer le dévouement, et se taire, quel qu’ait été le résultat, devant des actes d’énergie que les hommes ont rarement égalés.
C’est pendant les jours qui suivirent que l’archiduc Charles eût pu exécuter des choses qu’il n’essaya même pas. L’armée française, en effet, partie dans l’ile de Lobau, partie sur la rive droite du Danube, coupée en deux par la principale masse des eaux du fleuve, se trouvait dans une position critique. Certes Napoléon, dans sa jeune ardeur, quand général d'Italie il poursuivait si activement ses succès , n’aurait pas laissé échapper l’occasion qui s’offrait en cet. instant. Si, effectivement, il était impossible à l’archiduc Charles de forcer le petit bras du fleuve qui le séparait de la Lobau, de le forcer devant Masséna et les quarante-cinq mille hommes qui restaient à ce dernier, il n’était pas à beaucoup près aussi impossible de tenter au-dessus ou au-dessous de Vienne , l’un de ces passages que Napoléon redoutait si fort, et contre la réalisation desquels il avait employé tant et de si ingénieuses précautions.
Si en effet l’archiduc Charles eût marché sur Presbourg, qu’il y eût traversé le Danube , et que , remontant la rive droite, il fût venu attaquer le maréchal Davout, qui n’aurait pas eu quarante mille hommes k lui opposer, il se serait donné sans doute de belles chances de nous faire essuyer un désastre. Mais il aurait eu quelque chance aussi d’en essuyer un lui-mème, car il ne lui aurait pas fallu moins de deux jours pour descendre le Danube, deux pour le remonter, et dans ces quatre jours, il y avait beaucoup de probabilité que le grand pont rétabli momentanément permettrait k l'armée française de repasser sur la rive droite. Dans ce cas l’archiduc Charles aurait trouvé 80 mille hommes k combattre, n’en pouvant amener que 70 mille tout au plus, car la bataille d’Essiing lui en avait coûté 26 ou 27 mille. Il pouvait donc être refoulé, détruit, rejeté en pièces sur la Hongrie. Il restait k tenter une autre opération , aussi hasardeuse , mais plus décisive encore, si elle eût réussi. C’était, au lieu de descendre le Danube, de le remonter au contraire, de rallier les 25 mille hommes de Kollowrath, ce qui eût reporté l'armée autrichienne k 05 mille combattants, de franchir le fleuve k l’un des points qui se trouvent entre Krems et Linti, d'y surprendre le passage contre les Saxons de Bernadette ou les Wurtembergepis de Vandamme, et de déboucher sur les derrières de Napoléon. Ici le passage était moins certain, puisqu’il fallait le disputer, mais il offrait de grandes chances de réussite contre les troupes qui gardaient le fleuve , il se faisait avec 25 mille hommes de plus , il amenait une concentration de forces supérieure k toutes celles que Napoléon pouvait exécuter dans le moment, H
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n’exigeait que deux ou trois jours ; il procurait le moyen de battre eh dé* tail avant leur réunion, les Saxons, les ll'urtembergeois, les divisions du maréchal Davout dispersées entre Saint-Polten, Vienne, Ebersdorf; enfin, en cas de succès il plaçait Napoléon dans la position du général Mêlas après la bataille de Marengo. Mais aussi en plaçant un tel adversaire, une telle armée, dans de telles extrémités, il provoquait de leur part des efforts extraordinaires, un dévouement dont il fallait peu se flatter de triompher, et par conséquent des périls immenses. Plus décisif encore , mais plus hasardeux, ce plan était donc moins présumable de la part de l'Archiduc.
Quoi qu'il en soit de ces diverses combinaisons, l'arc|iiduc Charles raisonna autrement, ou, , pour mieux dire, il agit autrement, car dans ces occasions on ne raisonne pas, on agit instinctivement, d’après son caractère; et ce n’eût pas été un tort, si en suivant le plan le plus conforme à son caractère, le généralissime autrichien avait fait tout ce qui était possible et convenable dans le système qu'il adoptait. Il n’avait su que le 23 mai, c’est-à-dire le lendemain des deux journées du 21 et du 22, a-il était vainqueur ou non, et bien qu’il écrivit partout qu’il l’était, il n’en avait pas la conviction sincère, car tout en ayant empêché Napoléon de déboucher au delà du Dandbe, il n’avait pu l'empêcher de se retirer paisiblement dans la Lobau, de garder son champ de bataille, et surtout de conserver des moyens ultérieurs de passage. Outre que sa victoire pouvait être considérée comme douteuse, l’archiduc se ressentait cruellement de ces deux jours de combats acharnés. Son armée diminuée de près d’un tiers était épuisée, et dans un état d’accablement dont ne se rendent pas compte ceux qui jugeant les généraux après l’événement, leur reprochent de n'avoir pas suivi des plans auxquels il u’y avait pas même à penser en face de la réalité des choses. Il était personnellement peu disposé à recommencer. Pour la première fois il se trouvait devant Napoléon sans avoir succombé, et tout étonné de ce triomphe inusité, il voulait en jouir avant de courir de nouvelles chances. Il avait dans ses pertes, dans l’insuffisance des forces qui lui restaient, dans la destruction de ses munitions qui étaient entièrement consommées, il avait des motifs d’attendre, et de goûter en repos le plaisir d’un succès inespéré. Et il y avait bien , il faut le reconnaître, quelques considérations sensées à faire valoir én faveur de cette manière de se conduire. Il pouvait se dire, en effet, que le temps était à son avantage, que ne pas périr était beaucoup quand oirse battait dans son pays, à portée de ses ressources, entouré de toutes les sympathies de l’Allemagne, qui ne demandait qu’une occasion pour éclater. Il pouvait se dire que Napoléon au contraire, à plusieurs centaines de lieues de sa iVontièrc, vivant au milieu de populations ennemies, au sein d'une capitale conquise et frémissante, tie s’y maintenant que par le prestige de son invincibilité, avait besoin pour se soutenir de coups d'éclat continuels, et