‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 168 sur 186 · LIVRE XXXV. — J DIX · texte numérisé non relu

LIVRE XXXV. — J DIX

pont de bateaux, qu’on voulut faire servir h l’infanterie, de manière que le défilé des diverses armes put s'opérer simultanément , et que les communications avec l'ile de I^obau en fussent plus promptes. On s’était procuré un grand nombre de bateaux, on avait trouvé à Ilaab de fortes ancres, et grâce à ces nouvelles ressources , les apiarres devenues parfaitement sûres ne laissaient plus à craindre les accidents qui avaient failli perdre l’armée à la fin de mai.

Quoique ces deux ouvrages se protégeassent l’un l’autre, puisque le pont sur pilotis placé en amont garantissait le pont de bateaux, Napoléon cependant avait voulu les mettre tout à fait à l’abri du choc des corps flottants, et pour y parvenir il avait essayé des moyens de toute sorte. Le premier avait été de tirer de l’arsenal de Vienne une chaîne gigantesque, dont les Turcs s’étaient servis dans le siège de 1683, et qui était restée comme une de leurs dépouilles triomphales. Aujourd'hui que nos vaisseaux possèdent de ces chaînes énormes, on serait moins étonné des dimensions de celle que les Turcs avaient laissée à Vienne. Mais alors elle était regardée comme un des plus merveilleux ouvrages de ce genre. On résolut donc de la tendre sur le grand bras , pour qu’elle put arrêter les corps lancés par l’ennemi contre nos ponts. Mais il fallut y renoncer, les machines manquant pour la tendre à une hauteur suffisamment égale au-dessus de l’eau. Napoléon imagina do construire une vaste estacade, consistant en une suite de gros pilotis profondément enfoncés, qui au lieu de couper perpendiculairement le cours du fleuve, le coupaient obliquement, pour donner moins de prise & la force du courant. Cette œuvre non moins extraordinaire que le pont sur pilotis fut achevée presque aussi vite. Mais elle ne parut pas d’une efficacité certaine, car on vit plus d’une fois la ligne des pilotis forcée par des bateaux chargés do matériaux qui s’étaient échappés des mains des ouvriers. Napoléon s’y prit alors autrement, il établit une surveillance continuelle au moyen des marins de la garde, lesquels circulant sans cesse dans des barques au-dessus de l’estacade, harponnaient les bateaux qui descendaient, et les amenaient sur les rives. De la sorte, si l’estacade ne suffisait pas absolument à les retenir, les marins accourant à force de rames devaient les arrêter, et les détourner de leur marche. Avec cet ensemble de précautions, les communications établies entre la rive droite et l’ile de Lobau avaient acquis une certitude infaillible.

Mais ce n’était pas assez, uux yeux de Napoléon, que d’avoir mis ses ponts à l’abri de tout danger de la part du fleuve. Une surprise de l'ennemi, une invasion subite dans l’ile de Lobau, peut-être une retraite en désordre après une bataille perdue, pouvaient les exposer à une destruction imprévue et inévitable. Napoléon voulut les protéger par une vaste tète de pont, élevée dans l’ile de Lobau, de manière que cette ile venant à nous être enlevée, quelques bataillons pussent les défendre, et que l’armée

WA Ci R AM.

conservât ainsi le moyen de se retirer en sûreté de l’autre côté du flëuve.

Cette suile d’ouvrages liait d’une manière indissoluble l’ile de Lobau tant à la rive droite qu'à la petite ville d’Êbcrsdorf, devenue notre base d’opération. Il fallait s’occuper encore des travaux & exécuter dans l’ile elle-même, pour en faire un camp retranché, spacieux, sûr, commode, salubre, pourvu de tout ce qui serait nécessaire pour y vivre quelques jours. Napoléon satisfit à ce besoin avec autant de prévoyance qu’à tous les autres.

Il y avait dans l’ile de Lobau des terrains ,bas et marécageux, souvent exposés à l’inondation. On y voyait aussi de petits canaux , desséchés quand les eaux étaient basses, et qui devenaient de véritables rivières pendanMes hautes eaux. On en avait eu l’exemple loVs des grandes crues des 21, 22 et 23 mai. Napoléon fit élever des chaussées sur les parties basses de file, pour servir au passage des troupes en tout temps. 11 fit jeter sur chaque petit canal desséché plusieurs ponts de chevalets, de faepn à assurer et à multiplier les communications, quelle que fût la hauteur des eaux. Voulant que l’ile devint un grand dépôt qui put se suffire à Ini-même, quoi qu’il arrivât, il y fit construire un magasin à poudre, lequel reçut des arsenaux de Vienne une quantité considérable de munitions confectionnées. Il y fit construire des fours, transporter des farines tirées de Hongrie, et parquer plusieurs milliers de bœufs amenés vivants de la même contrée. Enfin il y envoya des vins en abondance, et de qualité telle, que l’armée française, excepté en Espagne, n’en avait jamais bu de pareils. L'aristocratie autrichienne et les couvents de Vienne, qui possédaient les plus riches caves de l’Europe, fournirent la matière de ce précieux approvisionnement. Ainsi rien ne devait manquer aux troupes dans ce vaste camp retranché, ni en pain, ni en viande, ni en liquides. Voulant rendre l’ile de Lobau aussi facile à traverser la nuit que le jour, Napoléon en fit éclairer toutes les routes par des lanternes suspendues à des poteaux, absolument comme on aurait pu le faire pour les rues d’une grande ville.

Restait la dernière et la plus difficile opération à préparer, celle du passage du petit bras, qui devait s’exécuter de vive force en face d’un ennemi nombreux, averti, et tenu toujours en éveil par notre présence dans I'ile de Lobau. Quelque avantage qu’offrit le lieu choisi pour l’ancien passage, puisqu’il formait un rentrant (voir la carte n° 40) qui permettait de couvrir de feux le point du débarquement, il n’était guère présumable qu’on pût s’en servir encore, l’ennemi devant avoir pris toutes ses précautions pour nous en interdire l’usage. Les Autrichiens en effet, se souvenant de ce qui leur était arrivé un mois auparavant, avaient en quelque sorte muré celte porte, en élevant d’Essling à Aspern une ligne de retranchements hérissés d’artillerie, line dernière raison enfin obligeait do renoncer à ce débouché, c’était le défaut d’espace pour le déploiement d’une armée considérable.

L’ennemi était si averti que ce serait par l’ile de Lobau qu'on ferait irruption sur la rive gauche, qu’on devait s’attendre à le trouver rangé en bataille vis-à-vis de soi , tandis que la première fois on avait eu le temps de défiler par le pont du petit bras, de traverser le bois, et de se mettre en ligne, un corps après l'autre, sans rencontrer aucun obstacle au déploiement. Il n’y avait plus à espérer que les choses se passassent de la sorte, çt dès lors il fallait se préparer à déboucher presque en masse, pour combattre au moment même où l’on toucherait à la rive gauche.

Par ces divers motifs le premier point de passage ne convenait plus. Napoléon songea à en chercher un autre , tout en feignant de persévérer dans la préférence donnée à l’ancien. Le petit bras de soixante toises qui restait à franchir, parvenu à l’extrémité de Pile, se détournait brusquement pour .se diriger perpendiculairement vers le grand bras. (Voir les cartes ir* 48 et 49.) Il décrivait ainsi sur le flanc droit de l’ile de Lobau une ligne droite, longue de deux mille toises. Si pour le traverser on choisissait l'un des points de cette ligne, on descendait dans une plaine unie, fort commode pour le déploiement d’une armée nombreuse. C'est en effet par celte plaine que Xapoléon résolut de déboucher. Il est vrai qu’on ne devait y être protégé par aucun obstacle de terrain; mais, en passant en une seule masse, on devait être protégé par cette masse même, et d’ailleurs il n’était pas impossible de suppléer à la protection du terrain, par des moyens d’artillerie habilement disposés.

Sur la rive gauche, au point même où le petit bras se détournait brusquement pour rejoindre le grand bras, se trouvait située la ville peu considérable d'Enzersdorf (voir la carte n" 49), couverte d’ouvrages défensifs et d’artillerie, comme Essling et Aspern : puis, un peu au-dessous, s'étendaient au loin la plaine ouverte dont il vient d’être question et enfin des bois touffus, qui couvraient le sol jusqu’au confluent des deux bras du fleuve. C’est entre Enzersdorf et ces bois que Napoléon résolut d'opérer le passage.

D’abord il fit tout pour persuader à l’ennemi qu’il passerait par l’ancien endroit, c’est-à-dire par la gauche de l’ile, et, dans cette vue, il y multiplia les travaux, jugeant utile d’ailleurs d’avoir des ponts partout, à gauche comme à drpite, car plus il aurait de communications, plus il aurait de chances de franchir le fleuve et de se déployer rapidement après l’avoir franchi. Mais les travaux les plus importants furent accumulés sur la droite de l’ile, le long de la ligne qui s'étend d'Enzersdorf à l'embouchure du petit bras dans le grande Quelques îles semées au milieu de ce petit bras, et que l’armée avait qualifiées de noms de circonstance, tels que ceux d 'île J /assena, ile des Moulins , ile Espagne , île Pouzel, île Ixinnes, ile Alexandre, furent jointes au continent de la Lobau par des ponts fixes, et hérissées de batteries de gros calibre. Ces batteries armées

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de ceul neuf bouches à feu, lant pièces de 24 qu'obusiers ou mortiers, étaient destinées à couvrir de projectiles lancés à une grande distance , tous les points où l'on se présenterait. Celles de Vile Masséna, de Vile des Moulins, de 17/c Espagne, devaient accabler de feu Aspern, Essling et les ouvrages élevés de ce côté. Celles de Vile Pouzet devaient en deux heures réduire en cendres la malheureuse ville d'Ënzersdorf. Celles enfin de Vile Alexandre devaient battre la plaine choisie pour le déploiement, et y vomir une telle masse de mitraille qu'aucune troupe ennemie ne put y tenir. Le temps ne manquant pas, elles furent établies avec un soin infini, pourvues d'épaulements en terre , de plates-formes, de petits-magasins à poudre. Les pièces de gros calibre , qu'une armée ne traîne jamais avec elle, avaient été prises dans l'arsenal de Vienne. Quant aux affûts, on les avait fait construire par les ouvriers de l’arsenal.

Indépendamment de ces moyens d'artillerie imaginés pour protéger le passage, Napoléon eut recours, pour le rendre rapide, simultané, foudroyant, à des combinaisons inconnues jusqu'à lui. 11 voulait qu’en quelques minutes plusieurs milliers d'hommes, jetés au delà du petit bras, eussent fondu sur les avant-postes autrichiens pour les surprendre et les enlever; qu'en deux heures cinquante mille autres fussent déployés sur la rive ennemie pour y livrer une première bataille; qu'enfin en quatre ou cinq heures cent cinquante mille soldats, quarante mille chevaux, six cents bouches à feu eussent passé pour décider du sort de la monarchie autrichienne. Jamais de telles opérations n'avaient été ni projetées, ni exécutées sur une pareille échelle.

Lorsqu'on veut franchir un fleuve, on commence par transporter inopinément quelques soldats résolus dans des barques. Ces soldats, bien choisis et bien commandés, vont désarmer ou tuer les avant-postes ennemis, puis fixer des amarres auxquelles ou attache les bateaux qui doivent porter le pont. Ensuite l'armée elle-même passe aussi vile que possible, car un pont est un défilé long et étroit, que des masses d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie ne peuvent traverser qu'en s’allongeant beaucoup.

La première de ces opérations était la plus difficile en présence d'un ennemi aussi nombreux, aussi préparé que l'étaient les Autrichiens. Napoléon pour la faciliter fit construire de grands bacs , capables de porter 3U0 hommes chacun , devant être conduits à la rame sur l'autre rive , et ayant , pour mettre les hommes à l'abri de la mousqueterie , un mantclel mobile qui en s'abattant servait à descendre à terre. Chaque corps d'armée fut pourvu de cinq de ces bacs , ce qui faisait une avant-garde de quinze cents hommes transportés à la fois, et à l’improviste, sur chaque point de passage. Or il était peu présumable que l'ennemi n’élant pas exactement informé du lieu où l'opération s'exécuterait , pût nous opposer des avantpostes aussi considérables. A l'instant une cinquenclle (câble auquel les

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