‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 169 sur 186 · LIVRE XXXV. — J U IX · texte numérisé non relu

LIVRE XXXV. — J U IX

bacs sont attachés , et le 1011,1 duquel ils coulent dans leur mouvement de va-et-vient), une rinqucndtc Axée à un arbre devait fournir le moyen dr commencer les allées et venues , et de transporter successivement les troupes. Immédiatement après, l’établissement des ponts devait commencer. Tous les bateaux étant préparés , tous les agrès disposés , 1rs liens choisis , les hommes instruits de ce qu'ils avaient k faire , on était fondé à croire que deux heures suffiraient pour jeter un pont de soixante toises, Opération qui exigeait autrefois doute on quinte heures, ai on était prêt, vingt-quatre et quarante-huit, si on ne l'était pas. Napoléon décida que quatre ponts an moins, deux de bateaux, un de pontons, un de gros radeaux (celui-ci pour la cavalerie et l'artillerie) , seraient jeté* sur le petit bras , de manière à faire déboucher trois corps d’armée à la fois, ceux du maréchal Masséna, du général Oudinot et du maréchal Davout. Ainsi plusieurs milliers d'hommes, transportés dans des bacs en quelques minutes, suffiraient pour accabler les avant-postes ennemis. Cinquante h soixante mille hommes, débouchant en deux heures sous la protection de batteries formidables, tiendraient tête aux forces que l’ennemi aurait le temps de rènnir en apprenant le point du passage. Enfin, en quatre on cinq heures, l'armée aurait débouché tout entière, prête à livrer bataille, et pourvue de moyens de retraite aussi assurés que si elle n'avait pas eu nn grand fleuve su r scs derrières. II était même probable que l'opération serait terminée avant qne l'ennemi eut pu la troubler, car la nuit, le feu de batteries puissantes, la simultanéité des passages, devaient le plonger dans One extrême confusion.

Cependant, anx yeux de Napoléon, ce n'était pas assez que d’avoir réduit h deux heures l'établissement d'un pont de OU toises, qui en exigeait quelquefois douze, vingt-quatre, qnaranle-jiuit : il voulait qu'une colonne d'infanterie pôt déboucher à l’instant même , et aussi vite que les avantgardes transportées dans les baes. Pour y parvenir, il inventa un pont d'un genre tout nouveau, dont il Confia l'exécution à un officier, fort intelligent, le capitaine Dessales. Ordinairement c’est en amarrant l'un X côté de l’autre une suite de bateaux qu’on réussit à établir un pont. Il imagina d’en jeter un d’une seule pièce , composé de bateaux liés d’avance entre eux avec de fortes poutrelles, qu'on descendrait le long de la rive où l'on désirait l'établir, qu'on attacherait par un bout è celle rive, qu’on livrerait ensuite nu courant qui le porterait Inl-même > la rive opposée, où des hommes iraient le fixer en le traversant au pas de course. Cela fait, il ne resterait plus qii'fi jeter quelques ancres pour lui servir de points d'appui dans sa longueur On avait calculé , et le résultat le prouta depuis, que quelques minutes suffiraient à. Cette prodigieuse opération.

I/ineonvciiient de ce pont construit i l’avance était d'indiquer, par le lied «8 on le préparait , le Heu oti il serait jeté. On remédia tf cet inconvéx ^

\l AGRAM.

nient par le moyen que voici. L’ile de Lobau avait été couverte de chantiers, comme aurait pu l'être un des grands ports de France. Ces chantiers étaient placés au bord de plusieurs flaques d'eau , aboutissant par des canaux intérieurs au petit bras. C’était là que l'on construisait les nombreux bateaux , pontons , radeaux , destinés à l'établissement des ponts , sans indication du lieu où s'opérerait le passage- 11 y avait derrière Vile Alexandre , sur le flanc droit de la grande île Lobau, au-dessous d’Fnzersdorf , vis-à-vis de la plaine où l’on avait le projet de déboucher, tin canal intérieur, large, long, assez profond, et où devaient s'achever les derniers ajustements de chaque ouvrage. C’est là qa on disposa le pont d'une seule pièce, avec projet de le faire sortir nu dernier moment, pour l'introduire dans le petit bras. Cependant, comme ce canal présentait un coude à son extrémité, Napoléon poussa la prévoyance jusqu'à faire adapter plusieurs articulations au pont d’une seule pièce, afin qu’il pût tonr à tour se courber et sc redresser, suivant les inflexions du canal dons lequel il avait été préparé.

Pensant bien qu’au moment même de l’opération le besoin de commu» nications rapides entre les deux rives se ferait vivement sentir, Napoléon voulant réparer jusqu’à l’excès l’imprudence de son premier passage, fit réunir dans ces canaux intérieurs, des bois, des radeaux, des pontons tout prêts, pour jeter au besoin quatre ou cinq ponts de plus, pour bâter ainsi autant que possible le déploiement de son armée, et rendre, en cas de revers, la retraite aussi facile que sur un champ de bataille ordinaire.

Il avait fait venir, outre les marins de la garde, des constructeurs de France. Il en avait recueilli sur les bords du Danube, qui sous la direction des ingénieurs français concouraient à construire cette flottille d'un nouveau genre. Des milliers d’ouvriers de tonte origine travaillaient ainsi avec une incroyable activité, dâus cette île devenue semblable aux chantiers d’Anvers, de Brest ou do Toulon. Des courbes provenant des Alpes ou trouvées à Vienne, d'énormes poutrelles, d’innombrables madriers, transportés par les chevaux de l'artillerie, venaient do tous les points s’embarquer sur le Danube, qui les amenait jusqu’à Ébcrsdorf, de là étaient introduits dans les canaûx intérieurs de la Lobau , et saisis par la hache des charpentiers prenaient la forme qui convenait à leur destination. I^es marins de la garde dans des chaloupes armées d'obusiefs croisaient sans cesse pour surveiller ces immenses travaux, pour fouiller les îles et les replis cachés du fleuve, pour acquérir ainsi une connaissance des lieux qùi serait fort utile le jour de la grande opération. Napoléon avait recouvré un précieux débris de l’armée du général Dupont, c’était le brave capitaine Haste, commandant des marins de la garde dans la campagne d'Andalousie, aussi bort officier d’înfanterie qu’habile officier de mer, et le seul auquel Napoléon eût pardonné la catastrophe deBayletl, car il l’avaitélcvé

en grade tandis qu'il poursuivait sans pitié ses compagnons d'infortune. Le capitaine llaste, devenu colonel, commandait encore les marins de la garde, et devait être présent partout à l'heure du péril.

Napoléon partant presque tous les jours de Schœnbrunn à cheval, traversait au galop l'espace qui le séparait d’Ebersdorf, venait surveiller, diriger, perfectionner les ouvrages qu’il avait ordonnés, et à chaque visite concevait une idée ou une combinaison nouvelle, pour arriver à une réalisation plus certaine doses projets. Les Viennois, sous les yeux, quelquefois même avec le concours desquels s'exécutait cette prodigieuse entreprise, frémissaient en secret, et, sans la puissante armée qui les contenait, auraient fini par se soulever, car s’ils étaient doux, ils étaient patriotes, et animés des sentiments qui conviennent à un grand peuple. Mais Napoléon avait pris des soins extrêmes pour les calmer. La discipline avait été rigoureusement observée. Pas un propos , pas un acte offensant n'étaient permis; toute infraction était réprimée à l'instant même. Les vivres manquant, Napoléon avait tiré de Hongrie des quantités considérables de grains et de nombreux convois de bestiaux , de telle sorte qu’on vivait à Vienne sans payer les subsistances trop cher. Il avait consenti à employer la bourgeoisie pour le maintien de Tordre, parce que nos troupes ne pailant pas la langue du pays , étant d'ailleurs étrangères et ennemies , étaient moins propres qu’une milice nationale à se faire écouter quand il y avait du tumulte. Mais il avait limité à six mille les bourgeois employés à cet usage, et ne leur avait laissé que 1,500 fusils, nombre égal à celui des hommes qui étaient de garde chaque jour. Napoléon en outre exerçait une surveillance sévère sur les habitants. Sachant que beaucoup de soldats de l'ancienne garnison s'étaient cachés dans la ville , sous l'habit civil , prêts à seconder la première révolte populaire, il avait ordonné quelques actes de rigueur, en se bornant toutefois à ce qui était indispensable. Quant aux gens du peuple, qui avaient besoin de travail , il leur en fournissait à un taux raisonnable, et pas toujours pour le service de l’armée, souvent au contraire pour l’utilité ou l'embellissement de Vienne, afin que le pain qu'il leur procurait ne leur parût pas trop amer.

-Tel fut l’aspect de l'ile de Lobau et de la ville de Vienne pendant le mois de juin. Au 1 *r juillet tout étant prêt, et les corps d'armée dont on pouvait disposer étant arrivés ou sur le point d'arriver, Napoléon donna scs ordres pour que les troupes commençassent à se réunir dans l’ile de Lobau dès le 3 juillet, qu'elles y fussent rendues le 4, qu'elles passassent le petit bras dans la nu^i du 4 au 5, pour combattre le 5 si on rencontrait l'ennemi en débouchant, le 6 s'il ne se présentait pa$ immédiatement. Le 1" juillet il quitta Schœnbrunn, et alla établir son quartier général dan*. l'ile de Lobau, laissant voir ainsi ce qn’on ne pouvait plus ignorer, qne celte île aérait son point de départ, mais ne laissant soupçonner à

W AG RAM

pcrsounc quelle serait la partie de celle île vers laquelle s’exécuterait le passage. Le corps du maréchal Masséna s’y trouvant déjà, Napoléon y fit venir successivement le corps du général Oudinot, la garde, le corps du maréchal Davout, la cavalerie légère, la grosse cavalerie, enfin l'immense artillerie de campagne qu’il avait préparée. La cavalerie et l’artillerie passaient le grand bras sur le pont de pilotis, l’infanterie sur le pont de bateaux. Le général Mathieu Dumas avait été chargé de veiller lui-mèmc au défilé, afin d’éviter les encombrements. Des poteaux indiquaient l’emplacement de chaque corps d’armée. D’après les ordres expédiés, l’armée d’Italie devait arriver le \ au matin , l’armée de Dalmatie et les Bavarois le 5 au plus tard. Les Saxons rendus à Vienne depuis quelques jours,, ainsi que la division française Dupas, passèrent avec les premières troupes dans l'ile de Lobau. Les corps étaient reposés, bien nourris, et animés des meilleures dispositions. Quelques bataillons et escadrons de marche , arrivés en juin, beaucoup d’hommes sortis des hôpitaux, avaient servi à réparer, non pas la totalité mais une partie des pertes. La garde était superbe, complète en toutes armes, mais surtout en artillerie. En additionnant les troupes de Masséna, d’Oudinot, de Davout, de Bernadotte, du prince Eugène, de Macdonald, de Marmont, du Bavarois de IVrède et de la garde , on pouvait supposer un total de 1 50 mille hommes , dont 20 mille cavaliers et 12 mille artilleurs servant 550 bouches à feu, force énorme que Napoléon n’avait pas encore réunie sur un même champ de bataille, set qui, si on consulte bien l’histoire du monde, n’avait encore figuré sur aucun1. Outre cette force si considérable, Napoléon avait auprès de lui l’invincible Masséna, meurtri d’une chute de cheval, mais capable de dominer un jour de bataille toutes les douleurs physiques; l’opiniâtre Davout, le bouillant Oudinot, l’intrépide Macdonald, et une foule d’autres qui étaient prêts à payer de leur sang le triomphe de nos armes. L’héroïque Lannes, mort des suites de ses blessures, à Ebcrsdorf, entre les bras de Napoléon et au milieu des regrets de toute l’armée, y manquait seul. La destinée le privait d’assister à une victoire à laquelle il avait puissamment contribué par sa conduite dans cette campagne, mais elle le dispensait aussi de voir les affreux revers qui nous frappèrent plus tard : il mourait heureux, puisqu'il mourait dans le cours du dernier de nos triomphes.

Napoléon transporté dans l’ile de Lobau fut saisi d’une inquiétude subite : il craignit, d’après quelques indices, que l’archiduc Charles ne lui eut échappé en descendant le Danube jusqu'à Presbourg. II est certain que

1 Les historiens anciens , et ceux du moyen âge , ont allégué en quelques occasions des nombres de combattants beaucoup plus considérables, mais une foule de raisons, inutiles à rapporter ici, prouvent que ces allégations sont tout à fait exagérées. Je crois donc vrai de dire qu'il ne s'était pas rencontré encore autant d’hommes, armés d'anssi puissants mojens de destruction , sur un môme champ de bataille.

l'archiduc aurait pu recourir à cette manœuvre, et la preuve qu'elle eut etc bien conçue de sa part, c’est que son adversaire la redoutait singulièrement. En quittant la position qu’il occupait vis-à-vis de Vienne, sur les hauteurs de U agram , il aurait, il est vrai , livré sans combat le passage du Danube; mais avec les moyens imaginés par Napoléon, il y avait peu de chances d'empécher ce passage, et en s'enfonçant en Hongrie, il obligeait les Français à s'affaiblir par l'allongement de leur ligne d'opération , à laisser un corps pour garder Vienne, tandis que les Autrichiens se renforçaient de l'archidac Jean et de l’insurrection hongroise. Il aurait donc pu concevoir ce plan sans commettre une faute, et on pouvait avec quelque fondement lui en prêter la pensée. Napoléon , pour dissiper ses doutes, fit une tentative hardie , qui , tout en l'éclairant sur les projets du généralissime autrichien , était destinée à tromper ce dernier sur le véritable point du passage.

La division Legrand du corps de Masséna avait été placée près du rentrant qui avait servi au premier passage. Un brave et habile officier do pontonniers, le capitaine Baillot, avait été chargé de jeter de ce côté un pont de bateaux. Vers la nuit l'artillerie fut répartie à droite et à gauche du rentrant-, les voltigeurs de la division Legrand s'embarquèrent dans des nacelles, sous la direction de l’aide de camp de Masséna, Sainte-Croix, franchirent le petit bras, et s'emparèrent du débouché, malgré les avantpostes autrichiens, qu’ils repoussèrent. Kn moins de deux heures le capitaine Baillot, opérant avec des matériaux préparés à l'avance, sur un terrain bien étudié, réussit à établir un pont de bateaux, et la division la'grand passant sur ce pont en toute hâte , puis traversant le petit bois qui s’étend au delà, vint déboucher entre Essling et Aspern. Après avoir ramassé quelques prisonniers et tué quelques hommes, la division attira, en se montrant, une vive canonnade de la part des redoutes ennemies, et quand le jour fut venu elle aperçut un déploiement de forces qui ne laissait aucun doute sur la présence en ces lieux de la principale armée autrichienne. Dès ce moment Napoléon n'avait plus à craindre que l'ennemi eût disparu ; il était certain au contraire de l'avoir devant lui, et de pouvoir bientôt finir la guerre dans la vaste plaine du Marchfeld.

L’archiduc Charles se trouvait en effet vis-à-vis , sur les hauteurs de Wagram, flottant entre mille projets, ne sachant auquel s’arrêter, et, comme d'nsagc, ne s'attachant à en exécuter aucun. Il avait employé les premiers jours qui avaient suivi la bataille d’Essling à se laisser féliciter de sa victoire, à se prêter même à des exagérations ridicules, qui pouvaient toutefois avoir un côté sérieux , celui d’agir utilement sur les esprits. Mais il n'avait rien fait pour se procurer après un succès douteux , un succès incontestable. Co n’est pas assurément de n'avoir point envahi la Lobau, comme nous l'avons dit ailleurs, qu'on pouvait l’accuser; ce n’est pas non

U'AIIBAU.

plus du n'avoir point essayé, au-dessus ou au-dessous de Vienne, un passage qui aurait pu amener la délivrance de l'Autriche, mais aussi sa ruiuu totale ; mais sans imposer au généralissime des plans compliqués et hasardeux, pourquoi, puisque la bataille d'Essling lui avait paru une merveille, pourquoi ne pas profiter de la leçon, et ne pas en tirer une autre bataille d'Essling plus complète et plus décisive ? Cet événement tant vanté par les Autrichiens était l'expression de la difficulté militaire que Napoléon avait à vaincre, et qui consistait à passer un grand fleuve, pour livrer bataille avec ce fleuve à dos. Il fallait dès lors ne rien négliger pour accroître cette difficulté, et la rendre même insurmontable, si on le pouvait. C'était là un jeu simple, sur, éprouvé, et sans y faire de prodige, il suffisait qu'on eut encore une fois arrêté Napoléon au bord du Danube, pour le chasser bientôt de l’Autriche. Il y avait pour cela deux mesures fort simples à prendre, c'était d'abord d'ajouter au terrain du combat, qui était connu d'avance, toute la force qu'une position défensive peut recevoir des efforts de l'art ; c’était ensuite d’employer la ressource des grandes manoeuvres pour y concentrer toutes les armées de la monarchie. De ces deux mesures, l’archiduc, heureusement , n'en avait pris aucune.

Ainsi Napoléon avait accumulé les redoutes sur tout le pourtour de l'ilc de Iarbau pour déboucher sous la protection d’une puissante artillerie de gros calibre : n’était-il pas dès lors naturel d'élever vis-à-vis des redoutes qui rendissent la rive opposée inabordable ? La grosse artillerie ne manquait pas à une puissance qui se battait chez elle, et qui était l'une des mieux fournies de l'Europe en matériel. Or l'archiduc avait retranché Essling, Aspem , Enzersdorf, parce qu'on s'était battu sur ces trois points; mais d'Enzcrsdorf au confluent des deux bras, sur toute la droite de la Lobau, dans la plaine unie que Napoléon avait choisie pour déboucher, il s’était borné à construire nne redoute , près d'un endroit dit la Maison- Manche, armée de six canons , et à loger quelques troupes dans le petit château de Sachsengang, situé au milieu des bois. La possibilité du débouché par notre droite, qui était la combinaison sur laqnelle Napoléon avait médité quarante jonrs, n’avait pas un moment frappé l'archiduc Charles, et il n'avait construit de véritables ouvrages que d'Aspcrn à Essling, d'Essling à Enzersdorf. (Voir la cartom" d!).) Encore ces ouvrages n'étaicnt-ils pas de force à résister à des soldats aussi impétueux que les soldats français. . .

Après avoir rendu le passage dn Danube aussi difficile que possible, en couvrant d’ouvrages puissants la rive opposée à l ile de Lobau , il restait à se créer en arrière, dans la plaine du Jlarchfcld , qui était le champ de bataille inévitable des deux armées, nne position défensive telle, qu’on eût pour soi toutes les chances. Or, en supposant que l'ennemi fut parvenu à franchir le Danube, si on gagnait sur lui une bataille défensive, on pou-

vait, le lendemain ou le jour même, passer de la défensive à l’offensive, et essayer, avec une grande probabilité d’y réussir, de le jeter dans le fleuve. Le terrain offrait pour cela des ressources nombreuses. La plaine du Marchfeld allait en s’élevant doucement pendant deux lieues; puis surgissait une petite chaîne de hauteurs, de Xeusiedel à Wagram, dont le pied était baigné par un gros ruisseau, profond et marécageux, le Russbach. (Voir les cartes n°‘ 48 et 49.) C’était derrière ce ruisseau que l’archiduc avait campé ses principales forces. Il y avait placé trois de ses corps d’année, le premier sous Bellegarde, le deuxième sous Hohenzollern le quatrième sous Rosenberg, c’est-à-dire 75 mille hommes environ. 11 eût été facile, en profitant des hauteurs et du ruisseau qui circulait à leur pied, d’y élever des ouvrages formidables, qu’aucune impétuosité, même française, n’aurait pu vaincre. Cette position venait se relier au Danube par une seconde ligne de hauteurs en forme de demi-cercle, passant par Aderklaa, Gerarsdorf et Stamersdorf, dont l’accès n’était pas interdit par un ruisseau profond, mais qui n’en avait pas besoin, car c’est le côté par lequel on aurait dû prendre l’offensive, pendant qu’on aurait opposé sur l'autre une défensive obstinée et invincible. L’archiduc avait là encore 65 ou 70 mille hommes, se composant du troisième corps sous Kollourath *, du cinquième sous le prince de Reuss *, du sixième sous Klcnau Ce dernier gardait le bord du fleuve. La double réserve de cavalerie et de grenadiers, cantonnée entre Wagram et Gerarsdorf, liait les deux masses de l'armée autrichienne. Celle de gauche, qui campait entre Xeusiedel et Wagram, aurait pu défendre les hauteurs opiniâtrement, et, pendant ce temps, celle de droite qui s’étendait de Gerarsdorf à Stamersdorf, aurait dû prendre l’offensive, se porter dans le flanc des Français, les séparer du Danube, ou les jeter dans ce fleuve. L'archiduc pensait effectivement à se conduire de la sorte , comme on le verra bientôt, mais sans avoir construit aucun des ouvrages qui auraient rendu inabordable la position entre Wagram et Xeusiedel.

Enfin la dernière précaution à prendre eût été de concentrer ses forces, de façon à être sur le champ de bataille supérieur en nombre à son adversaire. Le mouvement successif de concentration qui amenait, les uns après les autres, les corps français sous Vienne, était en partie connu du généralissime autrichien , bien que la manœuvre principale, celle qui devait faire participer l’armée d’Italie à la grande bataille, lui fût habilement dérobée. Cette manière d'agir aurait dû lui servir de leçon, et le porter à réunir entre la Lobau et Wagram toutes les troupes qui n’étaient pas in-*

1 (Tétait Kollourath qui le commandait au début de la guerre.

3 Commandé auparavant par Hohenzollern.

3 Commande auparavant par le prince Louis.

* Commandé auparavant par le >|éuéral Hitler.

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dispcnsables ailleurs. Cependant, comme tous les esprits indécis, il n’avait que très-imparfaitement suivi l'exemple si instructif de son adversaire. N avait en effet appelé de Lintz à Wagram le corps de Kollourath, ce qui l’avait renforcé d’une vingtaine de mille hommes. Mais il en avait laissé sur le haut Danube au moins une douzaine de mille, dont il aurait pu attirer encore une partie, les Français n’ayant évidemment aucun projet de ce côté. Il songeait à faire venir l’archiduc Jean, tandis qu’il aurait déjà du l'avoir auprès de lui, la ville de Presbourg pouvant se défendre avec 3 ou 4 mille hommes de garnison. Il aurait pu lui adjoindre le général Chaste- 1er avec 7 ou 8 mille hommes, car pour batailler en Hongrie avec les postes français restés sur la Raah, le ban Giulay suffisait, ce qui aurait élevé de 12 à 20 mille le renfort que lui eût amené l’archiduc Jean. Enfin l’archiduc Ferdinand faisait en Pologne une campagne inutile, et employait 30 à 35 mille hommes d’excellentes troupes en courses ridicules de Thorn à Sandomir. En conservant dans celle partie du théâtre de la guerre une quinzaine de mille hommes pour contenir non les Russes, qui étaient peu à craindre, mais les Polonais, qui se montraient assez entreprenants, on aurait eu encore une vingtaine de mille hommes qui eussent pu concourir à sauver la monarchie sous les murs de Vienne.

Ainsi en manœuvrant comme Napoléon , avec cet art qui consiste à ne laisser en chaque lieu que l’indispensable, pour porter sur le point décisif tout ce qui peut y être réuni sans faire faute ailleurs, l’archiduc Charles aurait eu le moyen d’amener 20 mille hommes de Presbourg, 9 à 10 mille de Lintz, et 20 de Cracovie , ce qui eut ajouté 50 mille hommes à ses forces, et peut-être décidé la question en sa faveur. Que serait-il arrivé, en effet, si les Français débouchant avec 140 ou 150 mille hommes, en eussent rencontré 200 mille, dont 80 dans une position inexpugnable et 120 leur tombant dans le flanc pendant l’attaque de celte position? Il est probable que, malgré tout son génie, Napoléon, dans cette plaine du Marchfeld, eût trouvé trois ou quatre ans plus tôt le terme de sa prodigieuse grandeur.

L’archiduc, entrevoyant mais ne voyant pas sûrement que tout se déciderait entre Wagrara et file de Lobau, n’avait rien exécuté de ce que nons venons de dire. Il avait campé ses troupes sur les hauteurs de Xcusicdel à Wngram, les y avait baraquées, les faisait manœuvrer pour instruire ses recrues, les nourrissait assez abondamment avec du pain et de la viande fournis par les juifs, mais les laissait manquer de paille, de fourrage, d’eau (excepté pour les corps placés près du Russbach), et par conséquent ne les avait pas même mises à l’abri des privations, bien qu’il fut dans son pays, et secondé par le patriotisme de toutes les populations. Il n'avait presque rien fait pour remonter la cavalerie, quoique l’Autriche abondât en chevaux, et il n’obtenait pas d’un pays dévoué tout ce qu’en tirai

Napoléon, qui en était abhorré à titre de conquérant étranger On pouvait évaluer les six corps dont il disposait, en y ajoutant les deux réserves de grenadiers et de cuirassiers, à 140 mille hommes environ, suivis de 400 bouches à feu ; et il comptait en outre sur 12 mille de l'archiduc Jean, ce qui faisait à peu près 150 mille, tandis qu'il aurait pu en réunir prés de 200 mille. Ses troupes lui étaient fort attac hées ; mais en estimant sa bravoure et son savoir, en lo préférant à son frère, elles n'avaient pas dans son génie une suffisante confiance. Elles craignaient de le voir en préseneo de Napoléon presque autant qu’il craignait lui -même de s’y trouver.

Comme l’accumulation successive des troupes françaises vers Ehersdorf annonçait des événements prochains, l’archiduc Charles, déjà tenu en éveil par celte accumulation , prit l’alarme en entendant la canonnade provoquée par la division Legrand, et mit ses troupes en mouvement dans la persuasion que le passage allait recommencer sur le môme point. Déjà une avant-garde sous le général Xordmann occupait Enzersdorf, la plaine à droite de l’ile, la petite redoute de la Maison-Blanche , et les bois situés an confluent des deux bras du Danube. Tandis que ce point le plus menacé était gardé par une simple avant-garde, le général Klenau, avec le sixième corps tout entier, occupait les ouvrages entre Aspem et Kssling, devant lesquels on supposait quo l’armée française se présenterait de nouveau pour combattre. L’archiduc Charles descendit des hauteurs de VVagram dans la plaine du Marchfeld, avec Ic9 corps de llellegarde, Hohcnzollcrn , Rosenberg (les 1er, 2“, 4e), pour appuyer Xordmann et Klenau. Il fit descendre aussi du demi -cercle de hauteurs qui formait sa droite de Wagram au Danube, le corps de kollou rath (le 3a), laissant eu position le prince do Hcuss à Slamorsdorf, vis-à-vis de Vienne, afin d’observer si les Français

1 Les Autrichiens, après la bataille de U’ngrani, ont cherché & réduire le chiffre des troupes dont ils pouvaient disposer dans ccttc bataille. Les récits par eux publiés ont évalué leur armée à 115 mille hommes, sans y compter le prince de Refis», qui était 4 Stamersdorf, vis-à-vis de Vienne, et qu’ils ont omis parce qu’il n’agit pas dans celte journée. S’il n’agit pas ce fut la faute du général en chef, mais il n’en était pus moins sur le terrain. En évaluant son corps & 14 ou 15 mille homme», ce serait un total de pré» de 130 mille homme», »ans l’arehidur Jean. Mais ces évaluations sont an-dessous de toute vraisemblance. Le 1er cl le 2'' corps (Rellegardu et Kollouralh) avaient pris peu de part aux principaux combats de la campagne, cl ne devaient pas compter beaucoup moins du 50 mille hommes. Les 3*‘ et 41' avaient souffert, mais ils avaient été considérablement recrutés. En les portant à 20 mille homme» chacun, ou trouve déjà un total de 90 mille. Restaient le 6*' sous Klenau, lo 5' sous le prince de Revis», enfin la double réserve dont le chiffre avoué était de 8 mille hommes d’infanterie, et de 8 mille de cavalerie. On ne peut pas évaluer ces trois corps à moins de cinquante mille hommes, en supposant le corps de Klenau de 20 mille, relui de Rruss de 15 mille, la double réserve de 16 mille, ce qui produit un total de 140 mille sans l’archiduc Jean, et de 152 mille avec lui. On peut donc avancer avec la plus grande vraisemblance que les deux armées étaient t!o même force. Les calculs les plus rigoureux donnent en effet environ 140 à 150 mille homme» pour l'évaluation des force» de l'armée française.

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ne tenteraient rien de ce côté. La double réserve d'infanterie et de cavalerie resta en arrière, aux environs de Gerarsdorf. Il demoura ainsi en position lo 1" et le 2 juillet, puis no voyant point paraître les Français, imaginant que le passage ne serait pas immédiat, et répugnant à tonir dans celte plaine, au milieu d’une chaleur étouffante, son armée exposée à toutes les privations, il la ramena sur les hauteurs où elle était habituée à camper. Il maintint l'avant-garde do Nord inan n entre Eniersdorf et la Maison-Blanche , le corps de Klenau dans les ouvrages d'Essling et d’Aspera, attendant une démonstration plus sérieuse, pour descendre de nouveau dans.la plaine, et livrer bataille.

Le 3 juillet Napoléon ne fit rien que préparer définitivement, et secrètement, derrièro lo rideau des bois, le matériel de passage, et attendre les troupes qui ne cessaient de franchir les grands ponts pour se rendre dans la Lobau. L’agglomération toujours croissante des troupes pouvait même se discerner au loin, et l’archiduc Charles averti ordonna le 4 à l’artillerie d'Axpcrn, d'Essling et d’Enzersdorf , de tirer surfile de Lobau, pour y envoyer des boulets dont aucun ne devait être perdu, en tombant au milieu d'une telle accumulation d’hommes. Jamais en effet on n’avait vu dans un espace d’une lieue de largeur, de trois lieues de tour, 150 mille soldats, 550 bouches à feu, et 40 mille chevaux, entassés les uns sur les autres. Heureusement l'ile était trop profonde pour quo les projectiles lancés d'Essling et d’Aspern pussent avoir un effet meurtrier. Il aurait fallu pour cela de gros calibres, comme ceux dont Napoléon avait eu la prévoyance d'armer ses batteries, tandis que l'archiduc n'avait dans ses ouvrages que des pièces de campagne. Cependant les troupes de Maaséna les plus voisines de l'ennemi perdirent quelques hommes par le boulet.

Le 4 à la chute du jour, Maaséna, Davout, Oudinot , couverts par le rideau des bois, s'approchèrent de la droite de l'ile, et se placèrent Masséna vis-à-vis d'Enzersdorf (voir la carte n” 49), Davout un peu plus bas, vis-àvis de la Maison-Blanche, Oudinot en dessous, en face des bois touffus du confluent. Le colonel des marins Basic mouilla près de ce dernier endroit avec scs barques armées, prêt à convoyer les troupes de débarquement. A neuf heures, le corps d’Oudinot commença Bon passage. La brigade Coqroux , de la division Tharrcau , embarquée sur les gros bacs dont nous avons parlé, et escortée par la flottille du colonel Basic, sortit des golfes intérieurs de l'ile de Lobau , et se porta vers les bois du confluent. La nuit était profonde, et le ciel, chargé d'épais nuages, annonçait un violent orage d'été, ce qui ne pouvait que favoriser notre entreprise. Le petit bras fut traversé en peu de minutes, quoiqu'il s'élargit en se rapprochant du grand. Après avoir débarqué sur la rive opposée, on enleva les sentinelles ennemies qui appartenaient à l’avant-garde du général Nordmann, on s’empara ensuite de la redoute de la Maison-Blanche, et tout cela, exécujc en

un quart d'heure, coûta tout au plus quelques hommes. La cinquenelle fut aussitôt attachée à un arbre désigné d’avance, et les bacs, commençant leur va-et-vient, transportèrent rapidement le reste de la division Tharreàu. Au même instant le capitaine Larue, toujours secondé par le colonel Basic, amena en position les matériaux du pont qui devait être établi à l'embouchure du petit bras dans le grand, et conduisit son travail de manière à le terminer en moins de deux heures. Pendant ce temps la division Tharreau tiraillait sur l’autre rive, et à travers l'obscurité, contre les avantgardes autrichiennes qu’elle n’avait pas de peine à repousser, et les divisions Grandjean (autrefois Saint-Hilaire), Frère (autrefois Claparède), qui complétaient le corps d’Oudinot, se rangeaient en colonnes serrées, attendant que le pont fut jeté, pour passer à leur tour et rejoindre la division Tharreau.

Le maréchal Masséna avait reçu ordre de ne commencer son passage que lorsque le général Oudinot aurait fort avancé le sien, et pris pied sur la rive ennemie. A onze heures il se mit en mouvement avec les trois divisions, Boudet, Carra|Saint-Cyr, Molilor, celle de Legrand ayant déjà franchi le fleuve entre Essling et Aspern. Quinze cents voltigeurs embarqués sur cinq gros bacs, escortés par le colonel Itaste, et conduits par le brave aide de camp Sainte -Croix , débouchèrent du canal intérieur de Vile Alexandre, et traversèrent le petit bras, sous le feu des avant-postes autrichiens, que la fusillade d’Oudinot avait attirés. Ils bravèrent ce feu, et touchèrent bientôt à la rive opposée. Les bacs ayant de la peine à y aborder, les soldats se jetèrent dans l’eau jusqu'à la ceinture, les uns pour combattre corps à corps les tirailleurs ennemis, les autres pour tirer les f>acs à terre. La cinquenelle ayant été attachée à un arbre, on commença les trajets successifs, et on porta secours aux voltigeurs engagés avec l’avant-gardc de Nordmann. Sur ces entrefaites le pont d’une seule pièce, dirigé par le commandant Dessalles , sortait du canal dcd'iYe Alexandre, s’infléchissait pour suivre les sinuosités de ce canal, se redressait après les avoir franchies, puis livré au courant allait s’arrêter à une cinquantaine de toises au-dessous, afin de laisser le passage libre aux matériaux des autres ponts. Quelques pontonniers intrépides s'avançant dans une nacelle , sous la mousqueterie ennemie, vinrent jeter une ancre sur laquelle ils halèrent le pont pour le redresser et le placer transversalement. Tandis qu’on le Axait fortement de notre côté, les troupes de la division Boudet s'élancèrent dessus pour aller le Axer à l'autre bord. Quinze ou vingt minutes suffirent à l’achèvement de cette belle opération. Le reste des troupes de Masséna défila aussitôt pour prendre possession de la rive gauche , avant que les Autrichiens eussent le temps d'opposer des masses au déploiement de l'armée française.

Le pont de pontons, puis celui de radeaux sortirent successivement du

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canal de Vile Alexandre, mais en pièces détachées, et furent disposés audessus du pont d’une seule pièce, à cent toises les uns des autres. Le pont de pontons était destiné à l’infanterie du maréchal Davout, le pont de radeaux à l’artillerie et à la cavalerie des maréchaux Davout et Masséna. Le premier devait être achevé en moins de deux heures et demie, le second en quatre ou cinq. Les pontonniers travaillaient sous un feu continuel, sans se troubler ni se rebuter.

Son projet étant démasqué, Napoléon avait ordonné à l’artillerie des redoutes de commencer à tirer, pour démolir d’abord la petite ville d’Enzersdorf, de manière qu’elle ne put servir de point d’appui à l’ennemi , et ensuite pour couvrir la plaine au-dessous de tant de mitraille que les troupes de Xordmann fussent dans l'impossibilité d’y tenir. Il donna le même ordre non-senlement aux batteries placées à la droite de l’ile, mais à celles qui étaient placées à gauche, vers l’ancien passage, afin d’étourdir les Autrichiens par la simultanéité de ces attaques. Tout à coup cent neuf bouches à feu du plus gros calibre remplirent l’air de leurs détonations. Le colonel Ilaste parcourant le Danube avec ses barques armées, tant au-dessus qu’audessous de l’ilc de Lobau, se mit à canonner partout où l’on apercevait des feux, au point de faire perdre l’esprit à l’ennemi le plus calme et le plus résolu. Bientôt le ciel lui-même joignit son tonnerre à celui de Napoléon, et l’orage, qui chargeait l’atmosphère, fondit en torrents de pluie et de grêle sur la tète des deux armées. La foudre sillonnait les airs, et quand elle avait cessé d’y briller, des milliers de bombes et d’obus les sillonnant à leur tour, se précipitaient sur la malheureuse ville d’Enzersdorf. Jamais la guerre dans ses plus grandes fureurs n’avait présenté un spectacle aussi épouvantable. Napoléon courant à cheval, d’un bout à l'autre de la rive où s’exécutait cette prodigieuse entreprise, dirigeait tout avec le calme, avec la sûreté qui accompagnent des projets longuement médités. Ses officiers, aussi préparés que lui, ne ressentaient au milieu de cette nuit, fti trouble, ni embarras. Tout marchait avec une régularité parfaite, malgré la grêle, la pluie, les balles, les boulets, le roulement du tonnerre et de la canonnade. Vienne, éveillée par ces sinistres bruits, apprenait enfin que son sort se décidait, et que laq>ensée de Napoléon, si longtemps menaçante, était près de s’accomplir.

A deux heures après minuit, l’armée avait déjà trois ponts, celui du confluent, celui d’une seule pièce au-dessous de Vile Alexandre, celui de pontons en face de cette ile. Oudinot passa sur le premier, Masséna sur le second, et en livra immédiatement l’usage au maréchal Davout. Les troupes déGlèrent avec rapidité et en colonnes serrées. Bientôt à droite le général Oudinot enleva les bois du confluent, repoussa quelques postes de Nordmann, franchit un petit bras, celui de Stcighieghl, sur des chevalets, et porta sa gauche à la Maison-Hlanchc, sa droite au petit hameau

de Muhlleitcn. Dans cos divers engagements il prit trois pièces de canon et quelques centaines d'hommes, lin peu & sa droite se trouvait le chlteau fortifié de Sachsengang , dans lequel s’était jeté un bataillon autrichien. Il le fit cerner, et cribler d’obus. Pendant ce temps Uasséna avait défilé avec toute son infanterie; mais n’ayant pas encore ses canons, il s’était rapproché do la rive du fleuve, afin d'élre couvert par l’artillerie des redoutes. Sous cette artillerie à grande portée la plaine étant devenue inhabitable, les troupes de Mordmann se retirèrent peu b peu. Le corps du maréchal Davout traversa ensuite sur le pont qui avait servi aux troupes de Masséna. Une horrible canonnade continua d'accabler Enzersdorf, dont les maisons s'écroulaient au milieu des flammes.

Quand le jour vint éclairer les bords du fleuve, vors quatre heures du matin , un spectacle des plus imposants se présenta aux yeux surpris des deux armées. L’orage était dissipé. Le soleil se levant radieux faisait reluire des milliers de baïonnettes et de casques. A droite le général Oudinot s'élevait dans la plaine, tandis que son arrière-garde foudroyait le chéleau de Sachsengang. (Voir les cartes n“ 48 et 49.) A gauche Uasséna s'appuyait à la ville d’ Enzersdorf, qui brûlait encore sans pouvoir rendre les feux dont elle était criblée, car son artillerie avait été éteinte en quelques instilDis. Entre ces deux corps, celui de Davout, passé tout entier, remplissait l'intervalle, line partie de l' artillerie et do la cavalerie avait défilé sur le pont de pontons; le reste se pressait sur le pont de radeaux. La garde impériale suivait, pour passer à son tour. Soixante-dix mille hommes étaient déjà en batailla sur la rive ennemie, capables h eux seuls de tenir tète aux forces de l’archiduc Charles. Bernadotte, avec les Saxons, s’apprêtait à défiler après la garde impérialo. Les armées d’Italie et de Dalmatic, la division bavaroise, transportées pendant la nuit dans la Lobau, s’avançaient de leur côté. Tout marchait avec un ensemble merveilleux et irrésistible. Les soldats h qui on avait défendu d'allumer des feux pendant la nuit, pour ne pas offrir un but aux projectiles de l'ennemi , et qui étaient tout mouillés par la pluie, se réchauffaient aux premières ardeurs d'un soleil de juillet. Quelques-uns sortaient des rangs pour embrasser des parents, des amis, qu’ils n'avaient pas vus depuis des années, car des corps venus, les uns du fond de la Dalmnlic, les autres des confins de la Pologne et de l’Espagne, se rencontraient sur ce nouveau champ de bataille, après s’èlre séparés h Austerlitz, pour se rendre aux extrémités opposées du continent. Des Bavarois, des Badois, des Saxons, des Polonais, des Portugais, des Italiens, mêlés k des Français, se trouvaient à ce rendez-vous des nations, prêts à se battre pour une politique qui leur était étrangère. La joie de nas soldats éclatait de toutes parts, bien que le soir même un grand nombre d’entre eux ne dussent plus exister. Le soleil, laconfianco dans la victoire , l’amour du succès, l’espoir de récompenses éclatantes

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