LIVRK XXXV. — J I I LL KT
de la Moravie, el d’étre entraîné loin du centre de la monarchie vers la Bohême, donne alors l’ordre de la retraite. Cent vingt mille Français poursuivent cent vingt mille Autrichiens, livrant cà et là une foule de combats de détail, et recueillant à chaque pas des prisonniers, des canons, des drapeaux.
Telle est celte célèbre bataille de U agram, commencée à quatre heures du matin, terminée à quatre heures de l’après-midi. Xapoléon avait encore qn réserve le corps de Marmonl, une portion de l’armée d’Italie, la vieille garde, c’est-à-dire trente mille hommes, au cas où l'archiduc Jean arriverait pour prendre part à la bataille. Ce prince approchait enfin de la plaine du Marchfeld , et venait se montrer à droite sur nos derrières, vers Siehenbrunn. Ses coureurs, rencontrant les nôtres, produisirent une sorte de panique. En un clin d’œil les vivandières, les longues files de soldats emportant les blessés, crurent qu’une seconde armée se présentait pour recommencer le combat. Ils se mirent à courir en poussant des cris de terreur. Parmi ces fuyards se trouvaient beaucoup de jeunes soldats épuisés par la chaleur du jour, et qui, selon l’usage, quittaient le terrain sous prétexte de ramasser les blessés. Le tumulte fut tel que les corps restés en réserve durent prendre les armes, et que Xapoléon t qui avait mis pied à terre pour se reposer à l’ombre d’une pyramide formée avec des tambours, fut obligé de remonter à cheval. Il crut sérieusement que l'archiduc Jean débouchait, et il s’apprêtait à l’arrêter avec les forces qu’il avait gardées intactes, lorsqu’on vit le danger s’éloigner, et les tètes de colonne qui s’étaienl montrées un instant disparaître à l’horizon. I/archiduc Jean, en effet, averti le 5 au matin par un ordre expédié le 4 au soir de se rendre à Uagram, était parti le 5 à midi seulement, avait couché à ÎUarchegg, était reparti un peu tard le G au matin, et arrivait quand la bataille était finie. Il n’avait pas voulu trahir son frère assurément, mais il avait marché comme les caractères indécis, qui ne connaissent pas le prix du temps. Serait-il survenu plus tôt, il aurait ajouté à l’effusion du sang, sans changer les destinées de la journée, puisqu’aux douze mille hommes qu’il amenait, on pouvait opposer les dix mille hommes de Marmont, les dix mille qui restaient au prince Eugène, et nu besoin la vieille garde. Il avait mal obéi, à la voix d'un chef qui avait mal commandé.
Les résultats de la bataille de U agram, sans être aussi extraordinaires •que ceux d’Austerlitz, d’Iéna ou de Friedland, étaient fort grands néanmoins. On avait tué ou blessé aux Autrichiens environ 24 mille hommes, parmi lesquels se trouvaient les généraux Nordmann, d’Aspre, U tikassovieh.Vecsay, Rouvroy, Xostiz, Hesse -Hom bourg, Vacquànt, .Motzen, Slutterheim, Homberg, Mcrville. On leur avait fai 4-9 mille prisonniers, lesquels avec ceux de la veille formaient un total de 12 mille 1 au moins.
1 Les bulletins ont supposé beaucoup plus de prisonniers, mais ils oui exnsjéré au delà île tonte vérité.
Oii avait ramassé une vingtaine de pièces de canon. On avait ainsi allai ldi les Autrichiens de 3ti mille soldats. Mous avions perdu en morts ou blessés de 15 à 18 mille hommes, dont sept à huit mille ne devaient pas se relever. C'était donc une mémorable bataille, la plus grande que Mapoléon eut livrée, par le nombre des combattants, et l'une des plus importantes par les conséquences. Ce qu’elle avait de merveilleux, ce n'était pas comme autrefois la quantité prodigieuse des prisonniers, des drapeaux et des canons conquis dans la journée : c'était l’un des plus larges fleuves de l’Europe franchi devant l'ennemi avec une précision, un ensemble, une sûreté admirables : c'étaient vingt-quatre heures de combats livrés sur une ligne de trois lieues avec ce fleuve à dos, en conjurant tout ce qu’avait de périlleux une telle situation : c’était la position par laquelle le généralissime tenait les Français en échec emportée, l'armée qui défendait la monarchie autrichienne vaincue, mise hors d’état de tenir la campagne ! Ces résultats étaient immenses, puisqu'ils terminaient la guerre! Du point de vue de l’art, Napoléon avait dans Je passage du Danube surpassé tout ce qu'on avait jamais exécuté en ce genre. Sur le champ de bataille il avait, avec une rare promptitude, reporté du centre à la gauche la réserve qu’il s’était habilement ménagée, et résolu la question par un de ces mouvements décisifs, qui n'appartiennent qu’aux grands capitaines : et, s’il s’était privé d'un important résultat en arrêtant trop tût les Autrichiens prêts à s'engager entre lui et le Danube, il l’avait fait par l'inspiration d'une prudence profonde, et digne d’être admirée. Si dans ces prodigieux événements on peut reprendre quelquo chose, ce sont les conséquences dérivant déjà, de la politique de Napoléon, telles que l’extrême jeunesse des troupes, l'étendue démesurée des opérations, les méprises naissant de la réunion de nations de toute origine, enfin un commencement de confusion, imputable non à l'esprit de celui qui commandait, niais à la diversité et à la quantité des éléments dont il était obligé de se servir, pour suffire à l'immensité de sa tâche. Son génie était toujours extraordinaire, d'autant plus extraordinaire qu'il luttait contre la nature des choses ; mais on pouvait voir déjà que si cetle lutte se prolongeait, ce n’était pas la nature des choses qui serait vaincue.
(v>uant à l'adversaire, il avait été brave, dévoué à sa cause, ingénieux, mais indécis. Sans recourir pour le juger à tous les plans, plus ou moins spécieux, qu’on lui a reproché de n'avoir pas suivis, tels que d’assaillir l'ilc de Lobau après Essling, de passer le Danube au-dessus ou au-dessous de Vienne, il est incontestable qu'il y avait à faire certaines choses, simples, d’un effet immanquable, et qu’il ne fit pas, heureusement pour nous, comme de multiplier les obstacles au passage du fleuve sur tout le pourtour de l’ilc de Lobau, comme de retrancher le camp qui devait servir de champ de bataille , ce qui lui aurait permis, après avoir tenu tête aux
Français, de les prendre en flanc et de les acculer an fleuve qu’ils avaient franchi , comme de donner ses ordres avec assez de précision pour que l’action de la gauche ne devançât pas celle de la droite, comme de réunir enfin pour celte journée décisive toutes les forces disponibles de la monarchie, dont quarante raille hommes au moins demeurèrent inutiles en Hongrie, en Bohême et en Gallicie. Ce sont ordinairement des choses simples, dictées par le bon sens, et imprudemment omises, qui décident des plus importantes opérations, surtout à la guerre. On serait fondé à dire aussi que le prince autrichien donna un pen trop tôt l'ordre de la retraite, car il pouvait tenir tête encore à l’armée française, et il se serait assuré en persistant l’apparition en temps opportun de l’archiduc Jean sur le champ de bataille. 11 faut reconnaître qu’une plus longue obstination pouvait rendre la défaite si complète , qu’il ne serait plus rien resté d’une armée à la conservation do laquelle était attaché le salut de la monarchie. En s’obstinant on se ménageait, il est vrai, plus de chances de victoire, mais beaucoup plus de chances aussi de périr sans ressources. Quoi qu’il en soit de ces divers jugements, qui, depuis un demi-siècle, ont été portés par tous les historiens sur ces mémorables opérations, il n’en reste pas moins vrai qu’il y a gloire même à se tromper quand on sc bat si héroïquement pour son pays, et qu’on prend part à de si grandes choses. La guerre d’ailleurs touchait à son terme, car ce n’était pas avec les douze raille hommes de l’archiduc Jean, et les quatre-vingt raille qui restaient à l’archiduc Charles, qu’il était possible de sauver la monarchie. Si, en effet, ce dernier n’en avait perdu que trente et quelques mille, tués ou prisonniers, il en avait vu disparaître des rangs de la landuphr un nombre au moins égal, qui couraient la campagne pour rejoindre leurs foyers. Se retirer dans Tune des provinces de la monarchie qu’on aurait bien choisie, s’y refaire le mieux possible, et par la menace d’une guerre indéfiniment prolongée améliorer les conditions de la paix , était la seule espéraucc qu’on put conserver encore.
Xapoléon appréciait ainsi le résultat de la bataille de Wagram , et tout en regardant la fin des hostilités comme prochaine, il voulait que cette -fin fut telle que la paix dépendit absolument de lui. Si nu lieu d’envoyer en Espagne, pour y périr inutilement contre des obstacles naturels, la vieille armée de Boulogne, iM’eùt gardée entre le Rhin et le Danube, pour en accabler l'Autriche, il- aurait pu effacer celte puissance de la carte de l'Europe, pendant la durée do son' règne, bien entendu. Mais obligé de lutter avec des forces réunies h la hâte Contre les ihimenses armements de l’Autriche, il avait fait miracle de la soumettre en trois mois et, s'il parvenait1 à lui imposer la paix, et à la punir de cette quatriènie'guerre par de nouveaux sacrifices de territoire, de population et d’argent, C’était asfcez pour sa gloire personnelle et pour le nihinlien de sa grandeur. Aussi avait-il