Î LIVRE XXIX. — JANV
contentait d'acquisitions aussi insignifiantes que Kehl, Cassel, Wesel et Flessingue. Napoléon voulait qu’on regardât le nouveau royaume de Westphalie, par exemple, non pas comme une extension de territoire, puisqu’il était donné à un prince indépendant, mais comme une simple extension du système fédératif de l’Empire français.
Bonnes ou mauvaises, ces argumentations, présentées en un langage brillant et grandiose, dont Napoléon avait fourni les idées et M. Regnaud le style, furent selon la coutume reçues avec une respectueuse inclination de tète de la part des sénateurs, et suivies du vote de la conscription de 1809.
Ce nouveau contingent de 80 mille hommes devait porter à près de 900 mille la masse des troupes françaises, répandues sur la Vistule, l’Oder, les bords de la Baltique, les Alpes, le Pô, l’Adigo, l’Isonzo, les côtes de l’Illyrie et des Calabres, sur l’Ebre enfin et sur le Tage. En y joignant cent mille alliés au moins, c’était plus d’un million d'hommes, dont les trois quarts de vieux soldats, égaux pour le moins aux soldats de César, et conduits par un homme qui, sous le rapport du génie militaire, était supérieur au capitaine romain. Qu’y avait-il d’impossible avec ccs forces colossales, les plus grandes dont aucun mortel ait jamais disposé, si la prudence politique venait contenir l’ivresse de la victoire? Napoléon ressentait, lorsqu’il en faisait le dénombrement, une satisfaction dangereuse, n’éprouvait d'embarras que pour les payer, mais comptait sur la continuation de la guerre pour les faire vivre à l’étranger, ou sur la paix pour lui permettre d’en réduire l’effectif sans en diminuer les cadres. C’est sur cette puissance militaire prodigieuse qu’il s'appuyait pour tout oser, pour tout vouloir, se considérant à cette hauteur comme dispensé des règles de la morale ordinaire, pouvant donner ou retirer les trônes à la façon de la Providence, toujours justifié comme elle par la grandeur des vues et des résultats.
C’est à cette époque que remonte l’origine d’une idée, dont Napoléon fut sans cesse préoccupé depuis, en fait d’organisation militaire, qui n’était pas absolument bonne en soi, mais qui pour lui seul aurait pu avoir des avantages : c’était de convertir les régiments français en légions, à peu près semblables aux légions romaines. I.c bataillon composé de sept à huit cents soldats, ayant pour mesure la puissance physique de l’homme qui ne peut pas commander directement à un plus grand nombre; le régiment composé de trois ou quatre bataillons, et ayant pour mesure la sollicitude du colonel , qui ne peut soigner paternellement une plus grande réunion d'individus, ont été dans les temps modernes la base de l’organisation militaire. Avec plusieurs régiments on a formé la brigade, avec plusieurs brigades la division, avec plusieurs divisions l’armée. Généralement on a laissé sur la frontière un bataillon dit bataillon de dépôt, dans
ARANJUEZ
lequel on a pris l'habitude de réunir les hommes faibles, convalescents, non encore instruits, avec les officiers les moins capables d'un service actif, pour offrir à la fois un lieu de repos et d’instruction, et fournir au recrutement continuel des bataillons de guerre. C’est en maniant cette organisation avec un art profond que Napoléon avait su créer ces armées qui, parties du Rhin, quelquefois de l’Adige ou du Voltume, allaient combattre et vaincre sur la Vistule ou le Niémen. Le soin constant des dépôts avait été la secrète cause de ses succès, autant que son génie des combats. Maintenant son art allait se compliquer, sa sollicitude s'étendre, à mesure que ces dépôts, placés sur le Pô et sur le Rhin, ayant déjà envoyé des détachements aux armées de Prusse et de Pologne, devaient en envoyer encore aux armées d’Espagne, de Portugal, d’IUyrie. Suivre de l’œil cent seize régiments français d’infanterie, quatre-vingts de cavalerie, desquels on avait tiré un nombre considérable de corps provisoires, plus la garde impériale, les Suisses, les Polonais, les Italiens, les Irlandais, les auxiliaires allemands et espagnols; suivre de l’œil le régiment et ses détachements en tout pays, en diriger la formation, l’instruction, le placement, de manière à assurer le meilleur emploi de chacun, et à prévenir la désorganisation qui pouvait naître de la dislocation des parties; car un régiment dont le dépôt était sur le Rhin avait quelquefois des bataillons en Pologne, en Allemagne, en Espagne, en Portugal : tout cela exigeait une attention difficile, et singulièrement fatigante rnéme pour le plus in fatigable de tous les génies. Napoléon imagina donc soixante légions, au lieu de cent vingt régiments, composées chacune de huit bataillons de guerre, commandées par un maréchal de camp, plusieurs colonels et lieutenants-colonels , pouvant fournir des bataillons de guerre en Pologne, en Italie, en Espagne, et ayant un seul dépôt auquel se rapporteraient tous les détachements qu'on en aurait tirés. C’était dénaturer le régiment, base plus juste, avons-nous dit, puisqu’elle a pour mesure la force physique du chef de bataillon et la force morale du colonel, et lui substituer une nouvelle composition entièrement arbitraire, pour la commodité d’une position unique, unique comme le génie et la fortune de Napoléon; car, excepté lui, qui pouvait jamais avoir des bataillons d’un même régiment à envoyer en Pologne, en Italie, en Espagne? Cette conception lui tenait tellement à cœur qu’il ne cessa depuis d’y songer pendant son règne, et même dans l’exil. Toutefois, sur les objections de M.Vl. Lacuée et Clarke, il se réduisit à un projet moyen, qur , sans dénaturer le régiment, en augmentait la composition, de manière à diminuer le nombre total des corps. Il décida par un décret, qui ne fut définitivement signé que le 18 février, que tous les régiments d’infanterie seraient formés à cinq bataillons, dont quatre de guerre, un de dépôt; chaque bataillon à six compagnies, une de grenadiers, une de voltigeurs, quatre de fusiliers. Le