‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 20 sur 186 · U LIVRE XXIX. — JA XV · texte numérisé non relu

U LIVRE XXIX. — JA XV

bataillon do dépôt était fixé à quatre compagnies seulement, les compagnies d’élite ne devant se former qu'en guerre. D’après ce décret, chaque compagnie était de lit) hommes, le régiment total de 3,1)70 hommes, dont 108 officiers et 3,862 sous-officiers et soldats. Iæ colonel et quatre chefs de bataillon commandaient les bataillons de guerre, et le major restait au dépôt. Dans cette formation, qui excédait déjà les proportions naturelles du régiment, et qui était amenée par la situation de Napoléon et de la France, un même régiment, ayant son dépôt sur le Rhin, pouvait, par exemple, avoir deux bataillons de guerre à la grande armée, un sur les côtes de Normandie, un en Espagne, I n régiment, ayant son dépôt en Piémont, pouvait avoir deux de ses bataillons de guerre en Dalmatie, un en Lombardie, un en Catalogne. De la sorte chaque corps prenait part à tous les genres de guerre à la fois; et quand les hostilités cessaient au Nord, on avait soin de laisser reposer tout ce qui venait de servir en Pologne, et de diriger vers l’Espagne tout ce qui n’avait pas fait les dernières campagnes, ou tout ce qui avait la force et le désir d’en faire plusieurs de suite. Mais cette composition des régiments, qui offrait peut-être quelques avantages pour Napoléon et pour l'Empire tel qu’il était devenu, est une preuve singulière de l’influence qu’une politique extrême exerçait déjà sur l’organisation militaire. Tandis que l’extension de ses entreprises allait affaiblir les armées de Napoléon en les dispersant, elle allait affaiblir aussi le régiment lui-même, en l’étendant outre mesure, en diminuant l’énergie de l’esprit de famille chez des frères d’armes trop éloignés les uns des autres. L’n corps militaire est un tout qui a ses proportions naturelles, son architecture, si on peut ainsi parler, qu’on s’expose à dénaturer en voulant trop l'étendre.

Du reste, plusieurs dispositions de ce décret révélaient les nobles et mâles sentiments du grand homme qui l’avait conçu. L’aigle du régiment, objet du respect, de l’amour, du dévouement des soldats, car c’est leur honneur, devait être là où se trouverait le plus grand nombre de bataillons, et être confiée à un porte-aigle, qui aurait grade, rang, paye de lieutenant, qui compterait dix années de service, ou aurait figuré aux campagnes d’Llm, d’Austerlitz, d’Iéna, de Friedland. A côté de lui devaient être placés, à titre de second et troisième porte-aigle, avec rang de sergent et paye «le sergent-major, deux vieux soldats, ayant assisté aux grandes batailles, et n’ayant pu avoir d'avancement comme illettrés. C'était une digne façon d’employer et de récompenser de braves gens, chez lesquels l’intelligence n’égalait pas le coeur. Tout dans l’Etat recevait, comme on le voit, l’influence du génie immodéré de Napoléon, et l’empreinte de sa grande Ame.

Exalté par le sentiment de sa puissance, se croyant tout permis depuis que l’Angleterre se permettait tout à elle- même, considérant la guerre continentale comme terminée, et fa prolongation de la guerre maritime

ARAXJIEZ.

comme un délai utile à l’achèvement de ses desseins, Napoléon était résolu à briser tous les obstacles qui contrariaient sa volonté. Tandis qu'il donnait les ordres que nous venons de rapporter pour faire entier la Péninsule espagnole dans le système de son Empire, il en donnait d'à peu près semblables pour faire entrer dans le môme système la Péninsule italienne, et pour en finir, d'une part, avec la souveraineté du Pape, qui le gênait au centre de l'Italie; de l'autre, avec celle des Bourbons de Naples, qui le bravait du milieu de l’ile de Sicile.

On a vu comment le refus de rendre les Légations au Saint-Siège après le sacre, puis la conquête du royaume de Naples, qui achevait de faire des Etats romains une simple enclave de l’Empire français, avaient successivement mécontenté Pie VII, et converti sa douceur ordinaire en une irritation continue, quelquefois violente contre Napoléon, que cependant il aimait. La privation des principautés de Bénévent et de Ponte-Corvo, données à M. de Talleyrand et au maréchal Bernadotte, l'occupation d'Ancône, les passages continuels de troupes françaises , avaient mis le comble aux déplaisirs et à l’exaspération du Saint-Père. Aussi ne voulait-il adhérer à aucune des demandes de la France, et les rejetait-il toutes, les unes par des raisons spécieuses, les autres par des raisons qui ne l'étaient pas, et qu’il ne prenait pas la peine de rendre telles. Il avait refusé d'abord de casser le premier mariage du prince Jérôme, consommé sans aucune formalité, et avait consenti tout au plus, après l’annulation prononcée par l’autorité ecclésiastique française, à fermer les yeux sur cette annulation. Il avait refusé de reconnaître Joseph comme roi de Naples, reçu à Rome les cardinaux napolitains récalcitrants, et donné asile dans les faubourgs de cette capitale à tous les brigands qui égorgeaient les Français. Il avait gardé auprès de lui le consul du roi de Naples détrôné, prétendant que ce roi, retiré en Sicile, était au moins souverain de Sicile, et pouvait par conséquent se faire représenter à Rome. 11 n’avait pas consenti à exclure les Anglais du territoire des Etats romains, disant qu'il était souverain indépendant, qu'à ce titre il pouvait être en paix ou en guerre avec qui il voulait; et il ajoutait qu’en sa qualité de chef de la chrétienté il ne devait se mettre en guerre avec aucune des puissances chrétiennes, môme non catholiques. Il faisait attendre l'institution canonique des évêques, exigeait un voyage à Rome de la part des évêques italiens, contestait l'extension du concordat français aux provinces italiennes devenues françaises, telles que la Ligurie ou le Piémont, et l'extension du concordat italien aux provinces vénitiennes, annexées les dernières au royaume d'Italie. Enfin il ne se prêtait à aucun des arrangements proposés pour la nouvelle église allemande, et sur tout sujet, quel qu’il fût, opposait les difficultés naturelles qui en naissaient, ou créait volontairement celles qui n'existaient pas. Napoléon recueillait ainsi le prix de sa négligence à contenter la cour de Rome, qu’il

M LIVRE XXIX. — JAXV. 1808.

aurait pu maintenir dans les meilleures dispositions, moyennant quelques sacrifices de territoire qui lui eussent été faciles; car, sans toucher aux royaumes de Lombardie et de Naples, il avait Parme, Plaisance, la Toscane, pour arrondir le domaine du Saint-Siège. Sans doute son impérieuse volonté de soumettre l’Italie entière à son régime de guerre contre les Anglais aurait été dans tous les cas une difficulté grave. Mais il eut été certainement possible, sous la forme d'un traité d'alliance offensive et défensive, d’obtenir du Pape satisfait sou adhésion à toutes les conditions de guerre qu’on voulait imposer à l'Italie.

Ne tenant aucun compte des motifs qui lui avaient aliéné le Saint-Père, Napoléon lui faisait dire : Vous êtes souverain de Home, il est vrai, mais contenu dans l’Empire français; vous êtes pape, je suis empereur, empereur comme l’étaient les empereurs germaniques, comme l’était plus anciennement Cfiarlcm agne; et je suis pour vous Charlemagne à plus d’un titre, à titre de puissance, à titre de bienfait. Vous obéirez donc aux lois du système fédératif de l’Empire, et vous fermerez votre territoire à mes ennemis. — La forme de cette prétention avait blessé Pie VII encore plus que le fond. Ses yeux, ordinairement si doux, s’étaient allumés de tous les feux de la colère, et il avait déclaré au cardinal Fcsch qu’il ne reconnaissait pas de souverain au-dessus de lui sur la terre; que si on voulait renouveler la tyrannie des empereurs allemands du moyen âge, il renouvellerait la résistance de Grégoire VII, et que, bien qu’on prétendit que les armes spirituelles avaient perdu de leur force , il ferait voir qu’elles pouvaient être puissantes encore contre un souverain d’origine récente, qu’il avait consacré de ses mains, et qui devait à celte consécration une partie de son autorité morale. A cela Napoléon répliquait qu’il craignait peu les armes spirituelles dans le dix-neuvième siècle; que du reste il ne donnerait aucun prétexte légitime à leur emploi , en s’abstenant de toucher aux matières religieuses; qu’il se bornerait à frapper le souverain temporel, qu’il le laisserait au Vatican, évêque respecté de Home, chef des évêques do la chrétienté, et qu’au prince temporel, dont la souveraineté spirituelle n’aurait reçu aucune atteinte, personne ne s’intéresserait, ni en France, ni en Europe.

Le cardinal Fesch , dont le caractère hautain, l’esprit médiocre et tracassier, pouvaient compromettre les négociations les plus faciles, ayant été remplacé par M. Alquier, habitué successivement auprès des cours do Madrid et de Naples à traiter avec les vieilles royautés, et porté à les ménager, la situation n’en était pas moins restée la même, et les rapports entre les deux gouvernements avaient conservé toute leur aigreur. La cour pontificale imagina cependant d’envoyer à Paris un cardinal, pour terminer par Une transaction les différends qui divisaient Rome et l’Empire, et elle fit choix du cardinal Litta. Napoléon le refusa, comme l’un des cardi-

ABAXJLEZ. VT

nui \ animés du plus mauvais esprit. On choisit alors le cardinal français de llayannc, membre éclairé et sage du sacré collège. Le l'apc, en même temps, afin de prouver que le cardinal Consalvi n’était pas l’auteur de sa résistance, ainsi que le supposait Napoléon, retira la secrétairerie d’Ëtat à cet ami , pour la donner à un vieux prélat Bans esprit et sans force, le cardinal Casoni. — On verra, s’écria-t-il avec un orgueil qui malgré sa douceur éclatait tout à coup lorsqu'on l'irritait, on verra que c’est à moi, à moi seul, qu’on a alla ire; que c’est moi qu'il faut opprimer, fouler sous les pieds des soldats français, si on veut violenter mon autorité.

Ne gardant plus de ménagements. Napoléon , comme nous l'avons dit, fit occuper militairement par le général Lemarois les provinces d’L'rhin, d'Ancône, de Macerata, qui forment le rivage de l’Adriatique; et alors le Saint-Siège, l’ape et cardinaux, craignant que ces provinces ne finissent par subir le sort des Légations, songèrent un moment à composer, et on eu vint à un accommodement, dont les conditions étaient les suivantes :

Le l'upe, souverain indépendant de scs États, proclamé tel, garanti tel par la France, contracterait néanmoins une alliance avec elle, et, toutes les fois qu'elle serait en guerre, exclurait ses ennemis du territoire des Étals romains;

Les troupes françaises occuperaient Ancône, Civita-Vecchia, Oslie, mais seraient entretenues aux frais du gouvernement français ;

Le l'apc s’engagerait k creuser et à mettre cd état le port envasé d' Ancône ;

Il reconnaîtrait le roi Joseph, renverrait le consul du roi Ferdinand, les assassins des Français, les cardinaux napolitains ayant refusé le serment, et renoncerait à Bon ancien droit d’investiture sur la couronne de Naples ;

Il consentirait à étendre le concordat d'Itulic à toutes les provinces composant le royaume d'Italie, et le concordat de France k toutes les provinces d'Italie converties eu provinces françaises ;

Il nommerait sans délai les évéques français et italiens, et n’exigerait pas de ces derniers le voyage à Rome ;

Il désignerait des plénipotentiaires chargés de conclure un concordat germanique ;

Enfin, pour rassurer Napoléon sur l’esprit du sacré collège, et pour proportionner l’influence de la France à l’extension de son territoire, il porterait à un tiers du nombre total des cardinaux le nombre des cardinaux français.

Cet arrangement était prés de sc terminer, lorsque le Pape, poussé par des suggestions malheureuses, et surtout blessé par deux clauses, celle qui obligeait le Saint-Siège 4 fermer son territoire aux ennemis de la France, et celle qui augmentait le nombre des cardinaux français, clauses dont la première était inévitable dans la situation géographique des États romains,

et la seconde propre à tout pacifier dans l’avenir, le Pape refusa péremptoirement de donner son adhésion.

Alors, sans plus entendre une seule observation, sans même écouter l’offre de revenir sur un premier refus, Napoléon fit remettre ses passeports à M. le cardinal de Bayanne, et envoya les ordres nécessaires pour l’invasion des Etats romains. Au fond, il était décidé, là comme en Espagne, à en venir à une solution définitive, c'est-à-dire à laisser le Pape au Vatican, avec un riche revenu, avec une autorité purement spirituelle, et à le priver de la souveraineté temporelle de l'Italie centrale. Mais, s’attendant à avoir affaire aux Espagnols sous deux ou trois mois, c'est-à-dire aux approches de Pâques, il ne voulait pas que les causes religieuses vinssent se joindre aux causes politiques pour émouvoir un peuple fanatique. li forma donc le projet d'occuper pour le moment Kome et les provinces qui bordent la Méditerranée, comme il avait déjà fait occuper celles qui bordent l'Adriatique. En conséquence, il ordonna au général commandant en Toscane de réunir 2,500 hommes à Pérouse, au général Lcmarois d'en acheminer autaut sur Foligno, au général Miollis de se mettre à la tète de ces deux brigades, de s'avancer sur Rome, de recueillir en pussaut une colonne de 3 mille hommes, que Joseph avait ordre de faire partir de Tcrracine , et d'envahir avec ces huit mille soldats la capitale du monde chrétien. Le général Miollis devait entrer de gré ou de force dans le château Saint-Ange, prendre le commandement des troupes papales, laisser le Pape au Vatican avec une garde d’honneur, ne se mêler en rien du gouvernement, dire qu'il venait occuper Rome, pour un temps plus ou moins long, dans un intérêt tout militaire, et afin d’éloigner de l'Etat romain les ennemis de la France. Il ne devait s'emparer que de la police, et en user pourchasser tous les brigands qui faisaient de Rome un repaire, pour renvoyer les cardinaux napolitains à Naples, et puiser dans les caisses publiques ce qui était nécessaire à l'entretien des troupes françaises.

L'illustre Miollis, vieux soldat de la république, joignant à un caractère inflexible l’esprit le plus cultivé, la probité la plus pure, et une grande habitude de traiter avec les princes italiens, était plus propre qu’aucun autre à remplir cette mission rigoureuse en conservant les égards dus au chef de la chrétienté. Napoléon lui alloua un traitement considérable, avec ordre de tenir à Rome un grand état, et d'habituer les Romains à voir dans le général français établi au château Saint-Ange le véritable chef du gouvernement, bien plutôt que dans le pontife laissé au Vatican.

L’invasion du Portugal avait attiré vers Gibraltar les troupes que les Anglais tenaient en Sicile, et celles qu'ils avaient ramenées battues d'Alexandrie. Il ne restait pas en Sicile, pour conserver ce débris de sa couronne à leur iufortunée victime, la reine Caroline, plus de 7 à 8 mille hommes. C'était le cas de préparer une expédition contre cette île, et de

ARAXJUEZ

profiter de la réunion des flottes françaises dans la Méditerranée pour transporter cette expédition. Napoléon avait ordonné à l’amiral Rosily, commandant la flotte française de Cadix, à l'amiral Allemand, commandant la belle division de Rochefort, de lever l’ancre à la première occasion favorable, et de faire leur jonction avec la division de Toulon. Il avait obtenu qu’on donnât le même ordre à la division espagnole deCarthagène, commandée par l'amiral Valdès, ordre exécuté avec assez de ponctualité depuis que le gouvernement espagnol se montrait si soumis, et il s’attendait à avoir vingt et quelques vaisseaux à Toulon sous l’amiral Gantcaume, si toutes ces réunions s’opéraient heureusement. Avec une seule de ces réunions, celle de l’escadre de Rochefort, l’une des plus probables à cause du point de départ, et la plus désirable à cause de la qualité des équipages et du commandant, il en avait assez pour transporter une armée eu Sicile, et pour ravitailler Corfou, second objet, et non pas le moins important de l’expédition. Il ordonna donc à l’amiral Ganteaume de réunir à Toulon , et d'embarquer sur la division déjà réunie en ce port, une niasse considérable de munitions de tout genre, telles que blé, biscuit, poudre, projectiles, affûts, outils, afin de déposer ce chargement à Corfou, quel que fût le succès de l’opération contre la Sicile. Il enjoignit à Josepii de rassembler à Baies 8 ou U mille hommes avec leur armement complet, et à Scylla, vis-à-vis le Phare, 7 ou 8 mille autres, avec beaucoup de felouques et d’embarcations, propres à traverser le très-petit bras de mer qui sépare la Sicile de la Calabre. Il voulait que tout fût prêt de manière que l'amiral Ganteaume, parti de Toulon et arrivé devant Baies, pût embarquer les 8 à 9 mille hommes concentrés sur ce point, les transporter en vingt-quatre heures au nord du Phare, oit viendraient aboutir de leur côté les 7 ou 8 mille autres assemblés à Scylla, et embarqués sur les petits bâtiments qu’on se serait procurés. On devait, avec ces 15 ou 11» mille hommes, enlever le Phare, le charger d'artillerie, armer également le fort de Scylla, et, ces deux points qui fermaient le détroit acquis aux Français, se rendre maître à toujours du passage. Un tel résultat obtenu, il n’y avait plus un soldat anglais qui osât rester en Sicile.

Mais cette hardie entreprise supposait que les ordres réitérés de Napoléon, relativement aux deux points que les Anglais possédaient encore sur la côte de Calabre, Scylla et Reggio, auraient reçu leur exécution. Napoléon s’était plusieurs fois indigné contre Joseph de ce qu’avec une armée de plus de quarante mille hommes il souffrait que les Anglais eussent encore le pied sur la terre ferme d’Italie. — C’est une houle, lui écrivait-il, que les Anglais puissent nous résister sur terre. Je ne veux pas que vous m’écriviez avant que cette honte soit réparée; et, si elle ne l’est bientôt, j’enverrai l'un de mes généraux vous remplacer dans le commandement de mon armée de Naples. — Sensible à ces reproches, Joseph avait chargé le

50 LIVRE XXIX. — JAXV. 1808.

général Reynier d'attaquer 1rs deux points fortifiés de Scylia et de Reggio, qui offusquaient si vivement les yeux de Xapoléon. On touchait au moment de les prendre, mais ils n'étaient pas pris. Xapoléon en ressentit une vive colère. Cependant, son irritation contre la mollesse de son frère ne changeant rien à l'état des choses, il fut convenu que le projet d'expédition serait modifié, car on ne pouvait pas s'emparer du détroit quand la côte des Calabres, qui aurait du naturellement appartenir aux Français, n'était pas encore en leur possession. En conséquence, l'amiral Ganteaume dut se rendre d'abord à Corfou, pour y déposer le vaste approvisionnement de guerre embarqué sur la flotte; puis revenir dans le détroit, loucher à Reggio, qui probablement serait pris à l'époque présumée de son apparition danR ces mers, y embarquer une douzaine de mille hommes, et les transporter par l'intérieur du détroit au midi du Phare. La saison était pour l'amiral Ganteaume une raison de plus d'agir ainsi ; car, en opérant par l'intérieur du détroit et au midi du Phare, on était à l'abri des vents violents qui, dans l’hiver, soufflent du nord-ouest, et rendent dangereuse l'approche de la côte nord de la Sicile.

Ces dispositions étant arrêtées, l'amiral Ganteaume se tint prêt à s’embarquer à la première apparition de l’une des divisions navales qu’on attendait à chaque instant de Carthagène, de Cadix ou de Rochefort. On se souvient sans doute que, sur les observations fort sages de l’amiral Decrès, il avait été convenu que les divisions de Brest et de Lorient resteraient dans l’Océan, et que celles de Rochefort et de Cadix recevraient seules l’ordre de pénétrer dans la Méditerranée. L’amiral Kosily avait fort à cœur de sortir de Cadix, où il était retenu depuis plus de deux ans. Mais il lui était plus difficile de sortir qu'à aucun autre, à cause du détroit et de Gibraltar. C’est à l’immensité des mers qu’on doit la facilité de s’éviter; mais, dans le resserrement d’un détroit, et à jwrtée d’un poste comme Gibraltar, il était presque impossible de tromper l'ennemi, et de lui échapper. La mer entre la côte d’Espagne et celle d’Afrique était couverte de petits bâtiments montant la garde pour la flotte anglaise, qui se tenait au large afin de donner à l’amiral Kosily la Icntafion de sortir. Mais, aussitôt que celui-ci appareillait, on voyait reparaître tout entière l’armée navale de l'ennemi. La division Kosily était parfaitement armée, grâce aux ressources du port de Cadix, abondantes pour le gouvernement français qui payait bien, nulles pour le gouvernement espagnol qui lie payait pas. Elle était do plus composée d’équipages excellents, qui avaient navigué et soutenu la plus grande bataille navale du siècle, celle de Trafalgar. L’amiral Rosiiy, vieux marin, expérimenté autant que brave, n’aurait pas été embarrassé de combattre une division anglaise, même supérieure en forces à la sienne; cependant, avec six vaisseaux et deux ou trois frégates , il ne pouvait braver douze ou quinze vaisseaux et une multitude de frégates, sans s’exposer à un nouveau

ARAXJIKZ.

désastre. Aussi, quoiqu'il eût l'ordre de sortir depuis septembre 1807, il n’y avait pas encore réussi en février 1808.

Le contrc-a mirai Allemand, l’officier de mer le plus hardi que la France eut alors, surtout comme navigateur, se trouvait aussi fort étroitement bloqué à Rocliefort, et le revers essuyé par les frégates du capitaine Soleil en offrait la preuve. Mais une fois hors des pertuis par une sortie audacieuse, l’Océan s’ouvrait devant lui, et avec des équipages excellents, de bons vaisseaux, et sa hardisse en mer, il avait bien des chances pour se soustraire aux Anglais. Plusieurs fois il appareilla, et plusieurs fois il vit l'ennemi accourir en tel nombre qu’échapper était impossible. Un jour cependant, le 17 janvier 1808, favorisé par un gros temps, il mit à la voile, sortit sans être aperçu, plongea dans le golfe de Gascogne , doubla heureusement le cap Ortegal, contourna toute l’Espagne, arriva en vue du resserrement des eûtes d’Europe et d’Afrique, et, par une nuit obscure et un vent affreux de l’ouest, se jeta hardiment dans ce détroit, si bien gardé, que l’amiral Ro.sily ne pouvait y paraître sans qu’il se couvrit de voiles anglaises. Il y a longtemps qu’on a dit que la fortune seconde les audacieux; cette fois du moins elle n’y manqua pas, et en peu d'heures l'amiral Allemand se trouvait avec toute sa division en pleine Méditerranée, ayant passé devant Gibraltar et Ccuta sans être aperçu. Le 3 février il paraissait en vue de Toulon, et faisait signal à l'amiral Gantcaunje de partir, pour aller tous ensemble au but marqué par l'Empereur. La joie de ce brave marin était au comble d'avoir opéré si heureusement une traversée si périlleuse.

La division espagnole de Carthagêne, beaucoup moins observée que celle de l'amiral Rosily, parce qu'elle était à plus de cent lieues du détroit, et qu'on ne faisait pas alors à la marine espagnole l’honneur de la croire entreprenante, Indivision de Carthagêne avait peu de difficultés à vaincre pour sortir. Elle avait donc pu lever l’ancre et faire voile vers Toulon, conformément aux ordres de Napoléon. Elle était commandée par l’amiral Valdcs, et se composait d’un vaisseau à trois ponts fort beau, d'un quutrevingts, de quatre soixante-quatorze. Après trois ans d'immobilité dans le port, clic avait ses carènes sales, était médiocrement pourvue en équipages, et ne portait pas pour trois mois de vivres. Soit qu’on lui eut donné l’ordre secret de ne pas remplir sa mission, soit que la timidité des marins espagnols fut devenue extrême, elle avait navigué autour des Baléares, pour y trouver au besoin un asile, et, à la première apparition d’une voile anglaise, elle s’y était réfugiée, mandant à son gouvernement, qui s'était lutté de le faire savoir à Paris, qu’elle était bloquée, et qu’elle ne savait pas quand il lui serait possible de reprendre la mer. Trahison ou faiblesse, le résultat était absolument le même pour les projets de Napoléon, et révélait dans tout son jour la manière dont l'Espagne était habituée à remplir son devoir d'alliée.

52 LIVRE XXIX. — FKV. 1808.

Du reste, l'amiral Ganteaume avait ordre de sortir à la première jonclion qui viendrait augmenter ses forces. Ayant en elfet rallié aux cinq vaisseaux de Toulon les cinq de Rochefort, il n'avait rien à craindre dans la Méditerranée. Les vaisseaux équipés à Toulon étaient loin de valoir ceux qui arrivaient de Rochefort; et en particulier les vaisseaux équipés dans le port de Gènes, l'avaient été avec des enfants recueillis sur les quais de cette grande ville, les vrais marins génois ayant fui dans les montagnes de l’Apennin. Néanmoins, comme il régnait un excellent esprit dans la marine de Toulon, esprit qui était traditionnel en ce port, et que le contre-amiral Cosmao s'attachait à ranimer par son exemple, la bonne volonté suppléait à l'inexpérience, et la division de Toulon pouvait se conduire honorablement. L'amiral Ganteaume, avec deux lieutenants excellents, les contre-amiraux Allemand et Cosmao, comptait deux vaisseaux à trois ponts, un de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze, deux frégates, deux corvettes, deux grosses flûtes, en tout seize voiles. Après avoir pris le temps de répartir sur la flotte entière l’immense approvisionnement qu’il était chargé de déposer à Corfou , il leva l’ancre le 10 février, se dirigeant sur les îles Ioniennes, d’où il devait revenir ensuite dans le détroit de Sicile, pour porter une armée française de Reggio àCatane, lorsqu’il aurait accompli la première partie de sa mission. Il mit donc à la voile le 10 février, et disparut sans qu’aucun bâtiment ennemi fût signalé. Avec la composition de sa flotte, et dans l’état des forces ennemies au sein de la Méditerranée, tout lui présageait un résultat heureux. En cas de séparation, le rendez-vous était à la pointe de l'Italie, vis-à-vis les côtes de l’Kpire, ayant pour refuge le golfe de Tarente, les bouches du Cattaro, et Corfou même, premier but de l’expédition.

Tandis que cette navigation t qui fut longue et dura deux mois, commençait, les événements d'Espagne suivaient leur triste cours. Les lettres de Napoléon en réponse à la demande de mariage et à la proposition de publier le traité de Fontainebleau, écrites le 10 janvier, expédiées le 20, n’arrivèrent que le 27 ou le 28, et ne furent remises que le 1er février. Elles n'étaient pas de nature à rassurer la cour d’Espagne. Par surcroît de malheur, le procès de l’Escurial s'achevait alors avec un éclat extraordinaire, et à la confusion de ceux qui l’avaient entrepris.

Malgré tous les efforts qu’on avait déployés pour faire déclarer complices d’un crime qui n’existait pas les amis du prince des Asturies, leur innocence, appuyée sur l’opinion publique, les avait sauvés. Le marquis d’Ayerbe, le comte d’Orgas, les ducs de San-Carlos et de l’Infantado, le dernier surtout, s'étaient comportés avec une dignité parfaite. Mais le chanoine Escoïquiz en particulier avait montré une fermeté presque provocatrice, excité qu'il était par le danger, par l’ambition de soutenir son rôle, par l'amour de son royal élève, par l'indignation d’un honnête

ARAXJLKZ.

homme. Malgré les menaces inconvenantes du directeur de ce procès, Simon de Viegas, l’un de3 plus vils agents de la cour, Escoïquiz, sans désavouer les écrits sur lesquels reposait l’accusation, avait persisté à soutenir et à démontrer son innocence, disant qu’en effet il avait cherché dans ces écrits à dévoiler les turpitudes et les crimes du favori, que c'était là servir le roi et non pas le trahir; que l'ordre en hlanc, signé d'avance, pour conférer au duc de l’Infantado des pouvoirs militaires, était une précaution légitime contre un projet d’usurpation connu de tout le monde, et dont il prenait l’engagement de fournir la preuve, si on voulait le placer en présence de (îodoy, et permettre qu’il appelât des témoins qui tous étaient prêts à révéler d’affreuses vérités. Le courage de ce pauvre prêtre, désarmé, n'ayant contre une cour toute-puissante d’autre appui que l'opinion, avait déconcerté les accusateurs, et inspiré un intérêt général : car, bien que la procédure fut secrète, les détails en étaient connus tous les jours, et se transmettaient de bouche en bouche avec une rapidité que la passion la plus vive peut seule expliquer, dans un pays sans journaux et presque sans routes. Les juges commençant à chanceler, on leur avait adjoint un renfort de magistrats qu’on supposait dévoués, pour rendre la condamnation plus certaine. Le fiscal don Simon de Viegas s'était conformé à l’ordre qu’il avait reçu de requérir la peine de mort contre les accusés. La cour, circonvenant de toutes les manières les juges sur lesquels elle avait cru pouvoir compter, leur demandait de prononcer la condamnation requise par le fiscal , non pour la faire exécuter, mais pour donner au roi l’occasion d’exercer sa clémence. On ne poursuivait qu’un but, disait-on : c'était de rendre plus respectable l’autorité royale, en punissant d’un arrêt de mort la pensée seule de lui manquer, et de la rendre plus chère aux peuples, en faisant émaner d’elle un grand acte de clémence envers les condamnés. C’était, en effet, le projet de la cour d’obtenir une condamnation ii mort pour ne point la faire exécuter. Mais personne ne comptait assez sur elle pour lui confier la tête des hommes les plus honorés de la grandesse espagnole, et l’opinion publique du reste, prèle à se déchaîner contre les juges prévaricateurs qui livreraient l’innocence, était plus imposante que la cour. L’un des juges, parent du ministre de grâce et justice, don Eugenio Caballero, atteint d’une maladie mortelle, ne voulut pas rendre le dernier soupir sans avoir émis un avis digne d’un grand magistrat. Il pria ses collègues composant le tribunal extraordinaire de se transporter dans sa demeure, pour délibérer près de son lit de mort. Quand ils furent réunis, don Eugenio soutint qu’il était impossible déjuger les complices d’un délit vrai ou faux sans l'auteur principal, c’est-à-dire sans le prince des Asturies, et que, d’après les lois du royaume, ce prince ne pouvait être appelé et entendu que devant les cortès assemblées ; qu’au surplus le crime était imaginaire; que les preuves fournies étaient milles

Page 1