‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 21 sur 186 · I.IVRE XXIX. — FKV · texte numérisé non relu

I.IVRE XXIX. — FKV

ou dépourvues du caractère légal, car c'étaient des copies et non des originaux qu’on avait sous les yeux; que la personne inconnue qui avait dénoncé ces faits devait, d’après la loi espagnole, se présenter elle-même et déposer sous la foi du serment; que dans l’état de la procédure, sans accusé principal, sans preuves, sans témoins, avec tout ce qu'on savait d'ailleurs du prétendu attentat imputé à un prince objet de l’amour de la nation, et à de grands personnages objets de son respect, des juges intègres devaient se déclarer hors d’état de prononcer, et supplier la royauté de mettre au néant un procès aussi scandaleux.

A peine ce courageux citoyen d’une monarchie absolue, dans laquelle, tout absolue qu’elle était, il y avait des lois et des magistrats imbus de leur esprit, à peine avait-il opiné, que ses collègues adhérèrent à son avis, et opinèrent comme lui avec une sorte d’enthousiasme patriotique. Ils s'embrassèrent tous après cet arrêt, comme des hommes prêts à mourir. On croyait en effet, non pas Charles IV, mais la cour, capable de tout contre les juges qui avaient trompé ses calculs, et on exagérait sa cruauté, ne pouvant exagérer sa bassesse.

Quand cet arrêt fut connu, il transporta le public de joie, et il frappa la cour d’abattement. On persuada au pauvre Charles IV qu’il fallait faire éclater sa propre justice, à défaut de celle des magistrats, et on lui arracha un décret rojal, en vertu duquel les ducs de San-Carlos et de l’Infantado, le marquis d'Ayerbe, le comte d’Orgns, furent exilés à soixante lieues de la capitale, et privés de leurs dignités, grades et décorations. Le chanoine Escoïquiz, le plus haï de tous, fut traité plus sévèrement. On lui retira ses bénéfices ecclésiastiques, et on le condamna à finir ses jours dans le monastère du Tardon. On voulait en outre que le cardinal de Bourbon, archevêque de Tolède, frère de la princesse du sang qu’avait épousée Emmanuel Godoy, fit prononcer par le chapitre de Tolède la dégradation du chanoine Escoïquiz, membre de ce même chapitre. Le cardinal s’y refusa obstinément. A ce sujet il osa révéler à Charles IV les scandales de la monarchie, le triste sort de la princesse sa sœur, unie au favori, lequel à tous ses crimes avait joint celui de bigamie. Il alla, dit-on, jusqu'à demander que sa sœur lui fût rendue, et pût s’enfermer dans une retraite religieuse pour y pleurer l’union qui faisait sa honte et son malheur. Pour toute réponse, le cardinal reçut l’ordre de se retirer dans son diocèse.

Le courageux magistrat qui avait si noblement rempli son devoir, don Eugenio Cahallero, étant mort, ses funérailles devinrent une sorte de triomphe. Toutes les congrégations religieuses se disputèrent l’honneur de l’ensevelir gratuitement, et tout ce que .Madrid renfermait de plus respectable accompagna à sa dernière demeure le magistrat qui avait si dignement terminé sa carrière. Quant aux accusés, on se réjouissait de voir

ARANJUEZ

leur tète sauvée, surtout après les craintes exagérées que leur procès avait inspirées. On ne craignait pas les conséquences de ce procès pour leur considération, car l'estime universelle les environnait, au delà même de leur mérite; et on ne s'inquiétait pas de leur exil, car personne n'imaginait qu'il dût être long. Tout le monde en effet s’attendait à une catastrophe prochaine, soit qu'elle provint de l’indignation publique excitée au plus haut degré, soit qu'elle fût l’ouvrage des troupes françaises s'avançant silencieusement sur la capitale, sans dire ce qu'elles venaient y faire. On se plaisait toujours à croire qu'elles feraient ce qu'on désirait, c’est-à-dire qu'elles précipiteraient le favori de ce trône dont il avait usurpé la moitié, et uniraient le prince des Asturies avec une princesse française au bruit de leurs canons.

Tandis que les sympathies d’une nation exaltée entouraient ceux qui se prononçaient contre la cour, cette cour elle-même était remplie de terreur et de rage. Il était d’usage immémorial qu'en janvier la famille royale quittât la froide et sévère résidence de l’Escurial, pour aller jouir du climat d'Aranjuez, magnifique demeure, que traverse le Tagc, et où le printemps, comme il arrive dans les latitudes méridionales, se fait sentir dès le mois de mars, quelquefois même dès la lin de février. Il était d'usage encore que, Madrid se trouvant sur la mute, la cour s'y arrêtât quelques jours pour recevoir les hommages de la capitale. S'attendant celte année à ne recueillir que des témoignages d'aversion , la cour passa aux portes de Madrid sans s'y arrêter, et alla cacher dans Aranjuez sa honte, son chagrin et son effroi.

Elle n’avait plus en effet un seul appui à espérer nulle part. Le peuple espagnol laissait éclater pour elle une haine implacable, et à peine faisaitil une différence en faveur du roi, en le méprisant au Pieu de le haïr. Quant au terrible Empereur des Français, que celte cour avait alternativement flatté ou trahi , dont elle espérait , depuis Iéna , avoir reconquis la faveur par une aimée de bassesses, il se couvrait tout à coup de voiles impénétrables, et gardait sur ses projets un silence effrayant. Iæs armées françaises, dirigées d’abord sur le Portugal, exécutaient maintenant un mouvement sur Madrid , sous prétexte de s'acheminer vers Cadix ou Gibraltar. Mais il était inoui qu'on envahit de la sorte , et sans plus d'explications, le territoire d’une grande puissance. La réponse que X.ipolcon avait faite à la demande de mariage ne pouvait pas être prise pour sérieuse ; car il voulait savoir, disait-il, avant de donner une princesse française à Ferdinand , si ce prince était rentré dans les bonnes grâces de scs parents, et il le demandait à Charles IV, qui lui avait annoncé formellement l'arrestation du prince des Asturies et la grâce qui s'en était suivie. Le refus de publier le traité de Fontainebleau, qui contenait la concession d'une' souveraineté pour Emmanuel Godoy, et la garantie formelle des Etats appar-

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