‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 22 sur 186 · LIVRE XXIX. — PÉV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIX. — PÉV

lenanl à la maison d’Espagne, ne pouvait avoir qu’une signification sinistre. Par tous ces motifs, la tristesse régnait à Aranjuez dans l’intérieur royal, et au Buen-Retiro, chez la comtesse de Castillo-Fiel , favorite du favori. Ici et là on commençait à ouvrir les yeux , et à reconnaître qu’à force de bassesses on avait inspiré à Napoléon l’audace de renverser une dynastie avilie, méprisée de tous les Espagnols. Chaque jour l'idée d’imiter la maison de Bragance et de fuir en Amérique revenait plus souvent à l’esprit des meneurs de la cour, et devenait l’occasion de bruits plus fréquents. Emmanuel Godoy et la reine s’étaient presque définitivement arrêtés à cette résolution, et ils faisaient secrètement leurs préparatifs, car les envois d’objets précieux vers les ports étaient encore plus nombreux et plus signalés que de coutume. Mais il fallait décider le roi d’abord, dont la faiblesse craignait les fatigues d’un déplacement presque autant que les horreurs d’une guerre; il fallait décider aussi les princes du sang, don Antonio, frère de Charles IV; Ferdinand, son fils et son héritier, ainsi que les plus jeunes infants : il suffisait qu’une indiscrétion fût commise pour soulever la nation contre un tel projet. Le prince de la Paix, afin de couvrir les préparatifs qui s’apercevaient du côté du Ferrol et du côté de Cadix, répandait le bruit qu’il allait lui-même, en sa qualité de grand amiral, faire l’inspection des ports, et qu’il devait débuter p a c/ceux du

Midi.

Mais avant d’en arriver à cette fuite, qui, même pour Godoy et la reine, n’était qu’un parti extrême, il convenait d’essayer de tous les moyens’ pour arracher à Napoléon le secret de ses intentions, et fléchir s’il se pouvait sa redoutable volonté. Il n’élait rien en effet qu’on ne dut tenter avant de se décider soi-même à quitter l’Espagne, et avant d’y contraindre Charles IV. En conséquence, pour répliquer à la dernière réponse de Napoléon, on lui fit écrire par Charles IV une nouvelle lettre, à la date du 3 février, huit ou dix jours après la conclusion du procès de l’Escurial , dans le but de le forcer à s’expliquer, de toucher son coeur s'il était possible, d’en appeler même à son honneur, fort intéressé à tenir les paroles qu’il avait données. Dans cette lettre, Charles IV avouait les alarmes qu’il commençait à concevoir à l’approche des troupes françaises, rappelait à Napoléon tout ce qu’il avait fait pour lui complaire, toutes les preuves de dévouement qu’il lui avait données, le sacrifice de ses flottes, l’envoi de ses armées en pays lointain, et lui demandait en retour d’une si fidèle alliance, la déclaration franche et loyale de ses intentions, ne pouvant pas supposer qu’elles fussent autres que celles que l’Espagne avait méritées. Le pauvre roi ne savait pas en écrivant de la sorte que cette fidèle alliance avait été entremêlée de mille trahisons secrètes , que ce sacrifice de ses (lottes n'avait servi qu’à faire détruire les deux marines à Trafalgar, que l’envoi d’une division à Hambourg n’avait rendu d’autre service que celui

ARAXJUEZ.

d'une démonstration, et que l’Espagne avait été une auxiliaire inutile à elle-même et à ses alliés, quelquefois même l'occasion de beaucoup d'inquiétudes pour eux. Ignorant ces choses comme toutes les autres, il adressa avec une bonne foi parfaite ces questions à Xapoléon, sous la dictée de ceux qui savaient, pensaient et voulaient pour lui. Ce malheureux prince ne pouvait pas croire qu'à la fin de ses jours, après n’avoir jamais cherché à nuire, il pût être réduit ou à se battre, ou à s’enfuir, convaincu qu’il était que pour régner honnêtement et sûrement, il suffisait de n’avoir jamais voulu mal faire; ce dont il était bien sûr, car il n’avait jamais rien fait que chasser, soigner ses chevaux et ses fusils.

Cette lettre, destinée à Napoléon, fut suivie des lettres les plus pressantes pour M. Yzquierdo. On le suppliait de se procurer à tout prix, quoi qu’il en dût coûter, la connaissance précise des intentions de la France; d’essayer de les changer à force de sacrifices si elles étaient hostiles ; ou bien, si on ne pouvait les changer, de les faire connaître au moins, afin qu’on pût en combattre ou en éviter les conséquences. On lui ouvrait tous les crédits nécessaires, si l’or était un moyen de réussir dans une pareille mission.

Les dépêches dont il s’agit arrivèrent à Paris au milieu de février. Napoléon avait éludé la demande d’une princesse française pour Ferdinand , en feignant d’ignorer si ce prince avait obtenu la grâce de ses parents. Ne pouvant plus alléguer un doute à ce sujet, et questionné directement sur ses intentions, il sentit que le jour du dénoûment était venu, et qu’après s’être fixé sur la résolution de détrôner les Bourbons, il fallait se fixer enfin sur les moyens d’y parvenir, sans trop révolter le sentiment publie de l’Espagne, de la France et de l’Europe. C’était là le seul point sur lequel il eut véritablement hésité; car s’il avait admis un moment comme praticable le plan de rapprocher les deux dynasties par un mariage, et comme discutable le plan de s’adjuger une forte partie du territoire espagnol, au fond il avait toujours préféré, comme plus sûr, plus décisif, plus honnête? même, de n’enlever à l'Espagne que sa dynastie et sa barbarie, en lui laissant son territoire, ses colonies et son indépendance. Mais le moyen de rendre supportable cet acte de conquérant, même dans un temps où l'on avait vu tomber non-seulement la couronne des rois, mais leur tête, le moyen était difficile à trouver. La famille de Bragance par sa fuite lui en avait elle-même suggéré un , auquel il avait fini par s’arrêter, ainsi qu'on l'a vu : c’était d’amener la cour d’Espagne à s'embarquer à Cadix pour le Nouveau-Monde. Rien ne serait plus simple alors que de se présentera une nation délaissée, de lui annoncer qu'au lieu d’une dynastie dégénérée, assez lâche pour abandonner son trône et son peuple, on lui donnait une dynastie nouvelle, glorieuse, paisiblement réformatrice, apportant à l’Espagne les bienfaits de la révolution française sans ses mal-

Page 1