LIVRE XXIX. — FÉV
heurs, la participation aux grandeurs de la France sans les horribles guerres que la France avait eu à soutenir. Cette solution était naturelle, moins sujette à blâme qu’aucune autre, et fournie par la lâcheté même des familles abâtardies qui régnaient sur le midi de l’Europe. Elle devenait d’ailleurs de jour en jour plus probable, puisqu’à chaque nouvel accès de terreur que ressentait la cour d'Espagne, le bruit d’une retraite en Amérique, écho des agitations intérieures du palais, circulait dans la capitale. Il suffisait, pour pousser cette teneur au comble, de faire avancer définitivement les troupes françaises vers Madrid, en continuant de garder sur leur destination un silence menaçant. En conséquence Napoléon disposa toutes choses pour amener 'la catastrophe en mars; car s’il fallait agir en Espagne, le printemps était la saison la plus favorable pour introduire nos jeunes soldats danfc cette contrée aride et brûlante, qui, au physique comme au moral, est le commencement de l’Afrique. On était à la moitié de février; Napoléon avait un mois jusqu'à la moitié de mars pour faire ses derniers préparatifs. 11 les commença donc immédiatement après avoir reçu la lettre interrogative du roi Charles IV (datée du 5 février), dans laquelle ce malheureux prince le suppliait d’expliquer ses intentions à l’égard de l’Espagne.
Avant de provoquer à Madrid le dénoùment qu’il désirait , il lui fallait prendre un parti sur une question non moins grave que celle d’Espagne, sur la question d’Orient; car dans le moment l'une se trouvait liée à l’autre. Si quelque chose en effet pouvait ajouter à l’imprudence de se charger de nouvelles entreprises, quand on en avait déjà de si considérables sur les liras, c’était de s’engager dans l’affaire d’Espagne avec la Russie mécontente. Quelque habituée que fût l’Europe aux spectacles nouveaux, quelque préparée qu'elle fut à la fin prochaine des Hourhons d’Espagne, il y avait loin encore de la prévision à la réalité, et le renversement de l’un des plus vieux trônes de l'univers devait causer une émotion profonde, faire passer de la tête de l’Angleterre sur celle de la France la réprobation excitée par le crime de Copenhague. Bien que la Prusse fût écrasée, l’Autriche alternativement irritée ou tremblante, il eût été souverainement imprudent de ne pas s’assurer, à la veille du plus grand acte d’audace, l’adhésion certaine de la Russie. C’était l’un des graves inconvénients de l’entreprise d’Espagne que d’entraîner inévitablement des sacrifices en Orient, et ce fut, comme on le verra plus tard, l’une des plus regrettables fautes de l’Empereur dans cette circonstance, que de n’avoir pas su faire franchement ces sacrifices. Il en eût été autrement, âi ayant moins entrepris au Nord, si ayant abandonné l’Allemagne à la Prusse satisfaite, il n’avait pas eu à laisser sur la Vistule trois cent mille vieux soldats, qui composaient la véritable force de l’armée française. Se bornant alors à occuper l’Italie et l’Espagne, ayant ses armées concentrées derrière le Rhin et personne à
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craindre ou k soutenir au delà de cette frontière, il aurait pu se dispenser d'acheter par des sacrifices le concours de la Russie. Kt si elle avait voulu profiter de l'occasion pour se jeter en Orient, l’Autriche elle-même, quoique inconsolable de la perte de l’Italie, fût devenue l'alliée de la France pour défendre le bas Danube. Mais Napoléon ayant détruit la Prusse , créé en Allemagne des royautés éphémères , et semé du Rhin k la Vistule la haine et l'ingratitude, il lui fallait au Nord un allié, même chèrement acheté.
la- général Savary avait été remplacé k Saint-Pétersbourg par M. de Caulaincourt , et presque en même temps M. de Tolstoy, ambassadeur de Russie, était arrivé k Paris. Celui-ci était, comme nous l'avons dit, militaire, frère du grand-maréchal du palais, imhu des opinions de l'aristocratie russe k l'égard de la France, mais membre d’une famille qui jouissait de la faveur impériale , qui mettait cette faveur au-dessus de ses préjugés, et qui voyait dans la conquête de la Finlande et des provinces du Danube une excuse suffisante pour les défectionnaires qui passeraient de la politique anglaise k la politique française. — Mon frère s'est dévoué, avait dit le grand-maréchal Tolstoy k M. de Caulaincourt, il a accepté l’ambassade de Paris; mais s'il n'obtient pas quelque chose de grand pour la Russie , il est perdu, et nous le sommes tous avec lui '. — Ces paroles prouvent dans quel esprit venait en France le nouvel ambassadeur. Alexandre lui avait raconté ce qui s'était passé k Tilsit comme il aimait k se le rappeler et k le comprendre, et, après cette communication fort altérée des entretiens de Napoléon , M. de Tolstoy avait cru que tout était dit, que le sacrifice de l'empire d’Oricnt était fait, qu’il n'arrivait k Paris que pour signer le partage de la Turquie, et l'acquisition sinon de Constantinople et des Dardanelles, au moins des plaines du Danube jusqu'aux Ralkans. De plus, il s’élail arrêté en roule auprès des malheureux souverains de la Prusse, dépouillés d'une partie de leurs Étals, et privés de presque tous leurs revenus, par l'occupation prolongée des provinces qui leur restaient. M. de Tolstoy, pensant que si la conquête des provinces d'Orient intéressait la gloire de la Russie, l'évacuation des provinces prussiennes intéressait son honneur , venait k Paris avec la double préoccupation d’obtenir une partie de l'empire turc et de faire évacuer la Prusse. Ajoutez k tout cela qu’il était susceptible, irritahlo, soupçonneux, et fort enorgueilli de la gloire des armées russes.
Napoléon s’était promis de le bien recevoir, et de lui faire aimer le séjour de Paris, pour qu’il contribuât par ses rapports au maintien de l'alliance. Mais il le trouva tellement vif, tellement intraitable sur la double affaire de l'évacuation de la Prusse et de l’acquisition des provinces du Danube, qu’il en fut importuné. II sc sentait si fort , et il était lui-même si peu patient ,
1 Ces paroles seul tciluclleiucul extraites de la cerrespoudance secrète , si souvent citée par nous.