‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 29 sur 186 · LIVRE XXIX. — FÉV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIX. — FÉV

On remarqua que, n'ayant essuyé que des défaites au service de l'Angleterre, on venait, après quelques mois seulement d’amitié avec la France, d'acquérir une importante province, peu cultivée et mal peuplée, il est vrai, en quoi elle ressemblait assez au reste de l'empire, mais admirablement située comme frontière de terre et de mer, et on commença à espérer que la politique de l’alliance française pourrait être aussi féconde qu'on se l'était promis. L'empereur et son ministre étaient rayonnants. Leurs censeur* ordinaires, MM. de Czartoryski, de Xouolsiltzolf, étaient moins dédaigneux et moins amers dans leurs critiques. La société de Saint- Pétersbourg elle-même marquait son contentement à \I. de Caulaincourt par des égards tout nouveaux, adressés non-seulement à sa personne que l’estime publique environnait, mais aussi à son gouvernement dont on commençait à être satisfait.

L’empereur et AI. de Komanzoff, qui venaient d’apprendre l’invasion de riûriide et du Portugal, les mouvements de troupes vers Rome et vers Madrid, et qui ne pouvaient pas douter que ces mouvements n’eussent un motif fort sérieux, n’en parlèrent qu’avec une singulière légèreté, sans apparence de préoccupation, et comme, des gens qui livraient le faible pour qu’on leur permit de l’opprimer à leur tour. Cependant, bien qu’ils éprouvassent une véritable satisfaction, ils insistèrent beaucoup auprès de AI. de Caulaincourt pour avoir une prompte réponse aux diverses propositions de partage, et l'indication d’un rendez-vous très- prochain, pour se mettre définitivement d'accord. lie printemps n'était pas loin, car on touchait à la fin de février, et il fallait, disaient-ils, pour l’ouverlure de la navigation , quelque chose d'éclatant qui fit oublier toutes les disgrâces de celte année. L’ouverture de la navigation dans les mers septentrionales est une époque de contentement; car la lumière reparaît, la chaleur revient, le commerce apporte ses trésors. Les denrées du Nord s'échangent contre les produits de l’Europe civilisée ou contre de l’argent. Alais cette année le pavillon anglais, instrument ordinaire de ces échanges, n’allait point paraître, ou, s'il paraissait, devait flotter sur les mâts de bâtiments de guerre. La marine anglaise .au lieu d’apporter des trésors ne devait montrer que la bouche de ses canons. 11 fallait à ce spectacle attristant opposer une grande joie nationale, inspirée par des intérêts d’un autre genre, les intérêts de l'ambition russe.

AI. de Caulaincourt, qui rendait exactement à son maître les pensées de celle cour ambitieuse, avait tout mandé à Napoléon avec sa véracité ordinaire. Mais en exposant les vœux de la Russie il donnait la certitude que pour le présent elle était pleinement satisfaite, cl que pour le reste on pouvait la faire vivre quelque temps d’espérance.

Napoléon , averti successivement de cette situation à la fin de février et au commencement de mars, avait bien prévu tout ce que sa lettre produi-

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ARANJÜEÏ.

rait à Saint-Pétersbourg d'émotions, de projets plus ou moins chimériques, d’espérances plus ou moins exagérées; mais il s'était dit qu’il y avait dans l'invasion immédiate de la Finlande, et dans l'acceptation d'une discussion ouverte sur le partage do l'empire turc , de quoi alimenter plusieurs mois l'imagination de la nation russe et de son souverain, et qu’il pourrait dans cet intervalle donner cours à ses projets sur l’Occident. Il n'est pas vrai, comme on serait disposé à le croire d’après ce qui précède, qu’il trompât entièrement la Russie, et qu'au fond il ne voulut à aucun prix lui accorder une concession en Orient. Il savait qu'en abandonnant la Moldavie et la V alaehie, et même la Moldavie seulement, il satisferait le czar, et acquitterait sa dette envers l’ambition russe, quoi que se permit en Occident l'ambition française. Il avait donc cette ressource dans tous les cas pour réaliser les espérances qu’il avait fait concevoir à l’empereur Alexandre. Mais s'il allait plus loin, et s'il n'était pas fâché d’occuper de la sorte l'imagination si vive de son nouvel allié, c’est que de son côté sa propre imagination plongeait dans cet avenir plus profondément que celle de ses contemporains. I.es Turcs, depuis la chute de Sélim, paraissant arrivés au terme de leur existence, Napoléon se demandait s'il ne fallait pas en finir de celte mine toujours menaçante, et poussé par sa lutte maritime avec les Anglais, il se demandait encore si ce n'était pas le cas de s'emparer de tons les rivages de la Méditerranée, et de se servir du dévouement momentané qu'il inspirerait à la Russie pour diriger une armée sur l'Inde, à travers le continent partagé de l'Asie. Rien que chimériques aux yeux d'une génération ramenée, comme la nôtre, à de fort médiocres proportions, il ne faut pas juger ces projets de notre point de vue présent. Il faut songer que l’homme qui concevait ces rêves pouvait 1 volonté faire et défaire des rois, prononcer d’un mot sur les grandes monarchies de l’Europe; et, quoiqu'à notre avis il s’abusât, il ne faudrait pas croire qu'on mesure exactement l'étendue de son erreur, en la mesurant d'après nos idées actuelles; car, en jugeant ainsi, notre petitesse se tromperait autant que s'était trompée sa grandeur. Parvenu au faite de la toute-puissance, livré à une fermentation d'idées continuelle, il estimait que toutes ces questions devaient être examinées ; et, bien qu'il en redoutât la solution autant que son allié la désirait, il ne le trompait point en les mettant en discussion, car dans l'immensité de ses vues il était quelquefois tout disposé à les résoudre.

Quoi qu’il en soit, Napoléon ayant poussé l’empereur Alexandre sur la Finlande, lui ayant donné à discuter le partage de l'empire turc, se dit qu'il avait plusieurs mois devant lui, et il se décida à mettre enfin à exécution le plan auquel il s'était arrêté relativement à l'Espagne.

On a déjà vu quel était ce plan. Il consistait à augmenter progressivement la terreur de la cour d'Espagne, jusqu’à la disposer à fuir, comme avait fait la maison de Bragance. Pour cela il recourut aux moyens les plus

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