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prennent, abattent les Ames jeunes, peu habituées aux traverses île la vin guerrière. La nuit étant venue, et les tambours détendus par la pluie ne donnant plus de sons, une sorte de confusion s’introduisit dans cette marche. Ia.*s soldats ne distinguant plus les lieux, ayant de la peine à s’apercevoir les uns les autres, et cherchant à communiquer entre eux par des cris, firent retentir ces montagnes de hurlements sauvages. Les officiers n’étaient plus ni reconnus ni écoutés; l’indiscipline s’était jointe au désespoir, et la scène était devenue affreuse. Cependant, une première colonne étant arrivée vers onze heures du soir à la Moraleja, et ayant trouvé un détachement déjà rendu au gîte, fit connaître dans- quel état elle avait laissé le reste de l’armée. Alors on fit sortir les hommes les moins fatigués pour aller au secours de leurs camarades. On alluma de grands feux , on plaça un fanal au sommet du clocher, on sonna le tocsin pour attirer sur ce point les hommes égarés. Par surcroît de malheur, il n’avait pas été fait plus de préparatifs à la Moraleja qu’aillcurs. Les vivres manquaient absolument. Les soldats, dans le délire de la faim, ne respectant plus rien, se livrèrent au pillage, et ravagèrent ce malheureux bourg, qui fut ainsi victime de l'inexactitude du gouvernement espagnol à remplir ses promesses. Il n’y avait pas au moment de l’arrivée un quart des hommes autour du drapeau. Peu à peu, dans la nuit, tout ce qui n'avait pas succombé à la fatigue, tout ce qui n’avait pas été noyé dans les torrents, ou assassiné par les pâtres de l’Estramadure, atteignit le gîte dévasté de la Moraleja. Quelques chèvres suffirent encore, non pas à satisfaire la faim des soldats, mais à les empêcher de mourir d'inanition. Il était impossible de s’arrêter en un tel lieu, et le lendemain on s'achemina sur Alcantara, où l’on joignit enfin les bords du Tage et la frontière du Portugal.
Le général en chef Junot y avait précédé son armée, afin d’y suppléer par ses soins à l'incurie du gouvernement espagnol. La ville présentait un peu plus de ressources que les montagnes sauvages de l’Estrauiadure. Cependant ces ressources n’élaient pas très-considérables, et elles avaient été absorbées en partie par les troupes espagnoles du général Carafa, lequel devait, avec une division de neuf à dix mille hommes, appuyer le mouvement des’ troupes françaises, et descendre la gauche du Tage, tandis que le général Junot en descendrait la droite. On recueillit quelques bœufs et quelques moutons, on les distribua entre les régiments; on se procura du pain pour en fournir une demi- ration à chaque homme, et on accorda un séjour à l’armée, tant pour la rallier que pour lui rendre scs forces épuisées. Elle avait laissé en arrière ou perdu dans les forêts et les torrents un cinquième de son effectif, c'est-à-dire de quatre à cinq mille hommes. La moitié de la cavalerie était démontée, beaucoup de chevaux étant morts de faim, ou n’ayant pu suivre faute de ferrure. Quant à l'artillerie, on avait été réduit à la traîner avec des bœufs, et, ce moyen ayant
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bientôt manqué, on n'avait pas à Alcantara six bouches à feu. Quant aux munitions, il avait fallu les abandonner en chemin avec le reste du matériel.
L'embarras du malheureux général Junot était extrême. D'une part, il était stimulé par les ordres de Napoléon , par la certitude que, s’il n’arrivait pas bientôt à Lisbonne, il trouverait ou la flotte portugaise partie avec les richesses du Portugal, ou une résistance organisée qu’il aurait de la peine à vaincre ; d’autre part, il voyait devant lui le revers des montagnes du Heyra, incliné vers le Tage, consistant en une foule de contre-forts abrupts, séparés les uns* des autres par des ravins épouvantables, tailladés en quelque sorte, comme l'indique le nom de Tallndas donné à quelquesuns, entièrement dépeuplés, privés de toute ressource, et devenus plus affreux par les pluies torrentielles de l’automne. Ajoutez que nos soldats, partis de France à la hAte, n'ayant pu se faire suivre par leur matériel, se trouvaient pour la plupart sans souliers, sans cartouches, et hors d’état soit de soutenir une longue marche, soit de vaincre une résistance sérieuse, s’ils venaient il en rencontrer une; ce qui n’était pas impossible, car il restait aux Portugais vingt-cinq mille hommes de troupes assez bonnes, et très-portées à se défendre, attendu que la perspective d’appartenir à l’Espagne ne les disposait guère à accueillir favorablement les envahisseurs de leur territoire. On ne pouvait pas non plus compter sur le concours des Espagnols, car, au lieu de vingt bataillons, ils ne nous en avaient fourni que huit, et animés de si mauvais sentiments h l’égard des Français qu’il avait fallu en renvoyer une partie dans leurs cantonnements.
En présence de cette alternative, ou de laisser consommer h Lisbonne des événements regrettables, ou de braver de nouvelles fatigues avec des troupes exténuées, à travers un pays pins affreux que celui qu'on venait de parcourir, le général Jnnot n’hésita pas, et préféra le parti de l’obéissance h celui de la prudence. Il prit donc la résolution de continuer celte marche précipitée, en traversant la suite des contre-forts détachés du Beyra, qui bordent le Tage depuis Alcantara jusqu’à Abranlès. Il ramassa quelques souliers et quelques bœufs, profila d’un dépôt de poudres existant sur les lieux, et du papier sur lequel étaient écrites les volumineuses archives des chevaliers d’ Alcantara, pour fabriquer des cartouches. Puis il fit deux parts de son armée, l’une composée de l’infanterie des deux premières divisions, l'autre de l'infanterie de la troisième division, de la cavalerie, de l’artillerie et des traînards. Il porta la première en nvant, et laissa la seconde à Alcantara, avec ordre de rejoindre, dès qu’elle serait un peu ralliée, refaite, et pourvue de moyens de transport. Il n’emmena avec lui que quelques canons de montagne, que leur calibre rendait plus faciles à traîner.
Junot partit le 20 novembre d’ Alcantara, et franchit la frontière du
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Portugal par Ja droite du Tage, tandis (pie le général Carafa la francliissait par la ({anche. Sans doute il ont beaucoup mieux valu passer le Tage , s’enfoncer plus avant daus l'Kstramadure, gagner Hadnjoz, et prendre la grande roule de Dadajoz à Elvas, que suivent ordinairement les Espagnols, à travers l’Alenlejo, province unie et d’un parcours facile. Mais il fallait descendre la Péninsule jusqu'à Badajoz, faire ensuite un long détour à droite pour gagner Lisbonne. Xapoléon ordonnant de Paris, d’après la seule inspection de la carte, et préférant la route qui menait le plus vite à Lisbonne, avait prescrit de suivre la droite du Tago, d’ Alcanlara à Abrantès, tandis que les Espagnols eu suivraient la gauche. On s’assurait ainsi, outre l’avantage de la célérité, celui de n’avoir pas à opérer plus lard un passage du Tage, lorsqu’on approcherait de Lisbonne. Toutefois, si Xapoléon avait pu savoir qu’on rencontrerait en Portugal des pluies torrentielles, que par la négligence des alliés l’armée arriverait à Alcanlara exténuée de faim et de fatigue, il aurait mieux aimé perdre quelques jours que de poursuivre une marche qui allait bientôt ressembler à une déroute. Mais ici commençaient à se révéler les inconvénients funestes d'une politique extrême, qui voulant agir partout à la fois, sur la Vislule et sur le Tage, à Dantzig et à Lisbonne, était obligée d’ordonner de trèsloin, et de se servir de faibles soldats ou de généraux inexpérimentés, quand les soldats robustes et les généraux habiles se trouvaient employés ailleurs. Il y a des lieutenants qui pèchent par mollesse, d’autres par excès de zèle. Ceux-ci sont les plus rares, et en général les plus utiles, quoique souvent dangereux. Le brave Junot était de ces derniers. Il n'hésita donc pas à partir d'Alcautara le 20 novembre, en renvoyant, comme nous l’avons dit, une partie des troupes espagnoles, qui semblaient peu sûres, et en coudant aux autres le soin de border la gauche du Tage, tandis qu’il en suivrait la droite. D’une armée qui avait été à Bayonne de 23 mille hommes présents sous les armes sur 20, il en amenait 15 mille au plus avec lui : non pas que les autres fussent tous morts ou perdus, mais parce qu’ils étaient incapables de continuer cette marche précipitée. 11 s’avança le long du Tage par des sentiers attachés au flanc des montagnes, réduit sans cesse à monter ou à descendre, tantôt s’élevant sur la croupe des contre-forts qui se détachent du Beyra, tantôt s’enfonçant dans les ravins profonds qui les séparent, ayant la cime des monts à sa droite, le fleuve à sa gauche. Il dirigea ses deux divisions d’infanterio sur Castello-Branco par deux chemins différents. La première prit le chemin de fdana à Nova, la seconde celui de Kosmaninal. Elles avaient l’une et l’autre à leur suite quelques troupes légères espagnoles. Le temps était toujours affreux, la pluie continuelle, la route presque impraticable. La première division, que commandait le général Delaborde, ayant eu à franchir un torrent débordé, plus large, plus profond que les autres, ce brave général mit pied à terre,